Justes salaires, conflits de valeurs

Train sncf pxhereLa longue grève de la SNCF fait rejaillir dans mon esprit un très vieux problème moral. «À travail égal, salaire égal!» Ce slogan est marqué au coin de la justice et du bon sens. Le corollaire devrait en être évident. Les seules différences acceptables en matière de rémunération relèvent des conditions de travail, de la pénibilité, de la difficulté d’accéder aux compétences requises. Normalement, le statut de l’entreprise (publique ou privée, capitaliste ou coopérative, associative ou unipersonnelle) ne devrait jouer aucun rôle discriminant dans la rémunération.

C’est pourquoi je regarde d’un œil envieux les contrôleurs helvétiques dans les trains qui me mènent de Genève à Paris: pour un travail qui, manifestement, est comparable, ils sont mieux habillés, et, d’après les chiffres accessibles, sensiblement mieux payés que leurs homologues français. Où est le problème?

Lorsque je soulève la question devant des amis français, la réponse immédiate porte sur le «coût de la vie». Il est vrai que celui-ci est plus élevé en Suisse qu’en France; de plus, les cotisations sociales, notamment les primes d’assurance santé, n’utilisent pas les mêmes circuits de part et d’autre de la frontière. Ce qui fait apparaître en Suisse, parmi les dépenses privées, ce qui se cachent en France dans divers taxes et prélèvement publics. Cependant, même en incluant dans l’équation le coût de la vie, le compte n’y est pas. Comme pour la plupart des Suisses, le niveau de vie des contrôleurs dans les trains est supérieur à celui des contrôleurs français. Pourquoi?

L’économiste que je suis parlerait de la productivité globale du pays. La durée du travail, le sérieux des travailleurs, la ponctualité, la gestion politique des conflits sociaux, tout cela se conjuguent pour booster l’économie helvétique, et avec elle, toutes ses parties prenantes. Ce qui prouve, une fois de plus, que le social, le politique et l’économique marchent la main dans la main. Contrairement à une fausse évidence, le «partage du travail» ne provoque une augmentation de l’emploi qu’en jouant sur une baisse des salaires. Ce que la ministre française à l’origine des «35 heures» a fait semblant de ne pas comprendre. Alors, avec ces considérations économiques, tout serait dit sur la juste rémunération? Non.

Il reste à comprendre pourquoi des travaux qui mobilisent des compétences de même niveau, des formations semblables et des durées équivalentes, sont rémunérées différemment dans un même pays. La réponse immédiate est dans les lois du marché qui reflètent les préférences des consommateurs. Ces préférences traduisent à la fois les utilités plus ou moins ressenties, les modes et les réglementations, sans parler de l’interaction des subjectivités, de l’image que l’on se fait du métier concerné, du prestige ou du mépris portés sur certaines activités, aussi utiles soient-elles socialement. Bref, le juste salaire n’est pas entre les mains des seuls économistes. Les théologiens de jadis parlaient de l’évaluation sociale du juste prix (qui ne se confond pas celle du marché, fut-il concurrentiel). Heureusement!

Mes voeux aux piétons et jeunes cyclistes

EnfantVelo pxhere2020 est un nombre «heureux», dit une tradition millénaire; car il est divisible par la somme des chiffres qui le composent. Il n’est donc peut-être pas nécessaire de formuler les habituels vœux de bonne, heureuse, fructueuse, juteuse, harmonieuse et sainte année. (Bien que le cœur y soit.) Cependant je fais une exception pour les jeunes petits cyclistes et les piétons âgés.

Le Département fédéral des transports (DETEC) envisage cette année d’autoriser les cyclistes de moins de douze ans à rouler sur les trottoirs. Jusqu’à présent, seuls les vélos-jouets et les vélos sans pédale pouvaient rouler sur ces voies destinées aux piétons. L’objectif est légitime: protéger les jeunes cyclistes inexpérimentés de la furie du flot fonçant comme un forcené au milieu de la foule des engins roulants.

Immédiatement les associations soucieuses de la protection des piétons lèvent une objection, déjà présentée l’an passé lorsque la mesure fut envisagée et soumise à consultation. Les tout-jeunes enfants qui hésitent sur les trottoirs, mais aussi les personnes âgées qui titubent cherchant à conserver leur équilibre seront les premières victimes de cette autorisation. Déjà, ces piétons subissent les assauts des trottinettes qui, abandonnées n’importe où, ou menées en dépit du danger, paie un lourd tribut aux engins mécaniques, motorisés ou roulant par la seule force des muscles. Le danger se redouble si les adultes accompagnant à vélo leur progéniture cèdent à la tentation irrépressible de monter, eux aussi, sur les trottoirs pour suivre de plus près le cheminement de leur enfant.

Le Département des transports semble avoir entendu, mais d’une seule oreille, ces objections, puisqu’il n’envisage cette autorisation que sur des trottoirs balisés à cet effet «sur le chemin de l’école». Les casuistes élargiront très certainement ces situations aux enfants qui font l’école buissonnière. Quoi qu’il en soit, il sera nécessaire de produire les études sur l’évolution des accidents survenus, les uns sur la chaussée au détriment des jeunes vélocipédistes, les autres sur ces trottoirs de centre-ville, où le vieillard que je suis devenu ne peut plus guère marcher sans danger.

Traitrise de Noël en mer Baltique

Les fêtes de fin d’année sont propices aux mauvais coups. Certaines entreprises profitent de l’euphorie et de la dispersion des salariés lors des vacances d’hiver pour annoncer des restructurations ; d’autres pour abandonner leur client en stoppant les travaux prévus. C’est ainsi qu’une société internationales hollandaise, mais dont le siège social est dans le canton de Fribourg, Allseas, vient d’abandonner le chantier de pose d’un gazoduc sous la mer Baltique. Ce gazoduc doit alimenter l’Allemagne en gaz russe. La chose déplait à l’Oncle Sam qui a fait ce qu’il fallait pour interrompre le travail de la société helvético-néerlandaise.
Menaces de sanctions, pressions politico-économiques, tout est bon. L’administration américaine poursuit, au mépris des règles internationales et du Fair-play commercial les plus élémentaires, ce qui lui semble être bénéfique pour les États-Unis. Si, au moins, la politique américaine visait le bien-commun le plus universel, horizon sans conteste de la fête de la Nativité ! Mais non : America first. Les américains sont des gens charmants, mais leur politique malmène leurs « alliés » européens et soutiennent des Régimes discutables comme ceux de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Cela, au nom de la phobie d’un pays, la Russie, dont le PIB n’excède guère celui de l’Espagne !
En ces jours où la naissance de Jésus remonte en notre mémoire, nous nous souvenons que la paix promise aux Bonnes volontés, ne fut pas celle dont profita le Christ. Très vite, le carnage, l’hostilité, la jalousie et finalement la traitrise imposèrent leurs règles. Aimer ses ennemis, comme le propose l’Évangile, c’est bien. Mais cela n’empêche pas d’être lucides, sinon de se méfier de ses amis.

EPFL épinglée

Mediacom EPFL WkiCommons campus2017Contrairement à une opinion répandue, l’éthique ne relève pas de la science. C’est l’illusion commune aux responsables politiques, aux chefs d’entreprise et aux philosophes, que d’imaginer que, avec quelques informations supplémentaires, ils pourront se débarrasser de l’angoisse provoquée par les dilemmes éthiques.

Planter un arbre

En ce temps de Noël, l’hécatombe annuelle des sapins vient à point pour rappeler le rôle de la déforestation dans l’augmentation du CO2 fauteur, parmi d’autres, du réchauffement climatique d’origine humaine. Je ne gloserai pas sur le sapin et ses aiguilles toujours vertes, arbre à feuilles persistantes, symbole de la vie verdoyante qui résiste au cœur de l’hiver. Je sais par ailleurs que les producteurs de sapin de Noël replantent chaque année à peu près la même surface de conifères.

Justice de guerre

International Criminal Court logoÉtienne Perrot sj - Il faut saluer le succès de la diplomatie helvétique à La Haye, en faveur de la Cour Pénale Internationale (CPI). La Suisse vient de faire admettre par les États signataires que la Cour puisse se saisir de ce crime de guerre particulièrement atroce qui consiste, dans les conflits internes, à affamer des populations civiles.

Certes, affamer délibérément des populations civiles est une stratégie guerrière qui remonte à des temps immémoriaux. Sous prétexte de gêner les armées d’invasion, on connaît, dans les espace ruraux la tactique de la «terre brûlée»; pour les villes, la stratégie du siège, élargie aux manœuvres qui consistent à bloquer l’acheminement des denrées ou à interdire les convois humanitaires; certaines politiques d’embargo visent des effets semblables.

L’apport de ce qui vient d’être obtenu à La Haye par la diplomatie helvétique porte sur un point central, son objet spécifique, les conflits internes. Affamer délibérément des populations civiles était déjà classé dans la catégorie des crimes de guerre et contrevenait aux droits humanitaires et aux conventions de Genève. Mais, la Cour pénale internationale, qui pouvait déjà se saisir des cas de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, de crimes de génocide et de crimes d’agression, voit désormais sa compétence élargie aux conflits internes.

Je souligne ce point, car il témoigne d’un fait que l’antique théorie de la «guerre juste» avait déjà épinglé. Se saisir des conflits internes permet au CPI de tenir compte de la réalité de maintes guerres d’aujourd’hui. Je pense au Yémen, au Soudan, au Nigéria. Déjà, pour limiter par le Droit les guerres «privées» entre seigneurs hargneux, les théologiens moralistes du Moyen-Âge posaient que le premier principe d’une «guerre juste» était qu’elle devait être menée par «une autorité légitime» (restant sauves les autres exigences: légitimité du but assigné à la guerre, proportionnalité des moyens mis en œuvre au but recherché, enfin espérance raisonnable de succès).

Mais, les guerres d’aujourd’hui ne se coulent, pas plus que les guerres d’antan, dans les seuls carcans étatiques. En acceptant que la Cour pénale internationale puisse se saisir de crimes nés sur le terrain de conflits internes aux pays, les États signataires témoignent d’un sens aigu de la violence qui échappe aux autorités étatiques. Et la patrie d’Henri Dunant, initiatrice de cette avancée juridique, montre, une fois encore, une sensibilité pratique digne de sa tradition humanitaire.

Politique culturelle à la RTS

AdobeStock 277426700Étienne Perrot sj - Un titre affiché jeudi 28 novembre 2019 sur le site du Temps m’a fait bondir. Le journal met dans la bouche d’Alexandre Barrelet, chef de l’unité «culture» de la RTS, la formule suivante: «la quantité (sic) d’intelligence produite n’est pas remise en question». S’il ne s’agit pas simplement d’attirer l’attention du lecteur par une provocation verbale, la formule mérite explication.

Parler de «quantité d’intelligence» est une bêtise; car l’intelligence est la capacité de faire le lien entre des phénomènes épars. Et nous savons, par expérience personnelle, et à la suite d’examens scientifiques qui relèvent de la psychosociologie, voire tout simplement de la pédagogie, qu’il existe plusieurs formes d’intelligences. Et si l’intelligence spéculative a dominé en occident depuis la Renaissance jusqu’au milieu du siècle dernier (elle a accompagné le développement de l’imprimerie et du livre), elle n’est plus celle qui, aujourd’hui, mène le monde. Les technologies actuelles d’information et de communication ont développé des formes d’intelligence insoupçonnées de nos ascendants, même les plus proches.

Quant à «produire» de l’intelligence, cela ne relève pas du travail ordinaire, mais de la recherche. Cette recherche s’appuie sur la technologie acquise, certes; mais surtout sur l’imagination personnelle stimulée par le questionnement, l’indignation, l’étonnement, l’admiration, et tout ce qui remet en question les schémas de pensée les mieux établis.

Lorsqu’on remet dans son contexte les propos du le chef de l’unité culture de la RTS, le scandale disparaît. À la suite du coup de semonce lancé par l’initiative No Billag, la RTS doit économiser douze millions de francs, tout en promouvant une offre culturelle mieux ciblée, capable d’intéresser des publics nouveaux, notamment parmi les générations plus jeunes.

Relever ce défi est le propre de tous les médias publics. Ils doivent éviter de se perdre dans une logique d’audimat (au nom d’une certaine idée de la culture), mais pas au point de cultiver une élite coupée de la sensibilité du plus grand nombre. Cette quadrature du cercle est d’autant plus difficile à résoudre que ne sont plus dominantes aujourd’hui les formes culturelles de jadis: l’oralité dans les temps les plus anciens, puis le livre durant les cinq siècles qui, en occident, ont suivi la Renaissance. Bien avant que ne commence le présent millénaire, la culture s’est coulée dans l’image nue et dans la musique à volonté, auxquelles on peut accéder immédiatement, et que l’on peut abandonner ad nutum.

Ce rapport-au-monde n’a pas que des avantages pour ceux qui doivent gérer intelligemment les médias publics. Car la culture dominante est fauteur d’effets de modes, modes exacerbées par le phénomène de réseaux. Avec un grain de sel, je dirais que ces phénomènes empruntent à la «loi Matthieu» (tirée de l’évangile selon Matthieu, chapitre 25, verset 27): «À qui a on donnera, à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a.»

C’est pourquoi, sans sacrifier les chiffres d’audience, l’intelligence du chef de l’unité culture de la RTS est, comme il dit, de ne pas opposer le quantitatif au qualitatif, mais de rester attentif aux formes culturelles émergentes. Cela demande la prudence que manifeste, semble-t-il, Alexandre Barrelet, prudence dont Aristote disait qu’elle est l’intelligence des situations concrètes.

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