Mariage de l'écologie et de la finance

EnvironmentFinances pixabayÉtienne Perrot sj - La lutte pour le climat n’est pas qu’un effet de mode. L’arme des règlements contraignants se révélant souvent difficile à faire aboutir, celle des manifestations publiques se heurtant à l’inertie des élus, il reste l’arme de la finance. Déjà, dans certaines Assemblées générales d’actionnaires, des motions d’inspirations écologiques furent présentées, capables de sensibiliser les dirigeants de quelques grandes entreprises dont les activités contribuent à dégrader l’environnement. Du coup, en France, l’entreprise qui produit le plus d’électricité d’origine éolienne est EDF !

Les Fonds communs de placement forment ici la cheville ouvrière sans laquelle une telle stratégie financière est inopérante.

Dans cette ligne, plus immédiatement opératoire est l’activisme des Caisses de pensions. C’est ainsi que des personnalités romandes demandent à la Caisse de pensions de l’État de Vaud de n’investir que dans les énergies renouvelables et les entreprises respectueuses du climat. Jusque-là, je ne peux être que d’accord, sous réserve d’examiner de près non seulement le cœur de métier de ces entreprises, mais aussi les conditions de production d’amont et d’aval. Car les fournitures et l’entretient peuvent rogner les avantages écologiques affichés. On se souvient que les diatribes n’ont pas manqué autour du bilan écologique globale des éoliennes, comme autour des batterie lithium-ion qui nourrissent la plupart des téléphones portables et des voitures électriques. Mais je relativise ces discussions car, au fur et à mesure où le souci écologique se répand dans toutes les branches économiques, le bilan écologique globale de chacun des produits ne peut que s’améliorer.

J’épingle cependant une remarque émise par les personnalités vaudoises qui exigent que la Caisse de pensions de l’État de Vaud n’investisse que dans les énergies renouvelables, sans attendre le résultat d’une votation d’initiative populaire allant dans ce sens. Aux arguments écologiques s’est ajouté un argument financier: cela pourrait améliorer la performance.

Associer le souci écologique, qui relève de la morale sociale, avec l’appât du gain, qui relève de l’intérêt catégoriel, c’est une bonne tactique. Malheureusement, ce lien relève d’une affirmation sans fondement empirique. Certes, on peut toujours trouver des exemples particuliers où le souci écologique et un résultat juteux sont allés de pair pendant quelques années. Il est même possible de justifier par la théorie le lien probable entre les deux, sur le long terme. Mais le long terme peut durer plusieurs décennies, alors que la Caisse de pensions doit pouvoir payer régulièrement dans l’intervalle. Les résultats à court et à moyen terme -et les gestionnaires de la Caisse de pensions de l’État de Vaud ne peuvent pas l’ignorer- dépendent de circonstances complexes qui ne relèvent pas du seul souci écologique. D’ailleurs, si l’écologie était le critère dominant de la performance financière, il suffirait de laisser faire les financiers. Personne n’a envie de tenter l’expérience.

Morale de l’histoire: ne méprisons pas les actuels et futurs pensionnaires de l’État de Vaud au point de limiter leur motivation au seul résultat économique de leur Caisse. Eux aussi sont capables de miser sur le bien commun.

"20 Minuten" et l'impôt ecclésiastique

20Minuten Logo ab mai 2013Étienne Perrot sj - Le 1er mai dernier, le quotidien gratuit alémanique 20 Minuten, sans doute pour honorer la gratuité, donnait des conseils à ceux qui voulaient se dispenser de payer leur «impôt ecclésiastique» sans toutefois avoir à renoncer totalement à ce que les sociologues nomment «les biens de salut» (disons les rituels et cérémonies religieuses).

D’après le journal, il semble aussi facile de quitter l’Église en ne payant pas son impôt ecclésiastique que de quitter certaines loges maçonniques en ne payant pas sa cotisation annuelle. D’autant plus que «dans certaines circonstances» précise l’article incriminé, il est encore possible de bénéficier gratuitement des services de l’Église.

À juste titre les Églises, particulièrement l’Église Réformée du canton de Zurich, ont protesté; car l’impôt ecclésiastique ne sert pas uniquement à payer les officiants des cultes et l’entretien des temples; il sert également à payer toute la formation du personnel ecclésiastique et, pour la plus grande part des versements, à financer les œuvres sociales dont l’utilité, contestée par personne -mais oubliée par le journaliste-, a été confirmée par des études diligentées par l’Université de Zurich.

J’ajoute deux sous dans la musique en épinglant ce qu’a de dissonant l’expression «impôt ecclésiastique». Un impôt est un prélèvement obligatoire. Certes, à la différence des prélèvements fiscaux, l’impôt ecclésiastique ne s’impose -c’est le cas de le dire- qu’aux membres de l’Église dans certains cantons (pas dans tous, et pas dans tous les pays). Or nul ne peut être contraint de faire partie d’une Église; c’est le b.a.-ba des droits humains. D’où la question de savoir s’il est légitime de bénéficier d’un service d’Église sans contribuer à son fonctionnement institutionnel.

20 Minuten ne se situe pas sur ce terrain de la «légitimité», mais sur celui de la pure «légalité» au sens du droit interne de l’Église; ira-t-on jusqu’à parler «d’abus de droit» dans la mesure où le journal incite ses lecteurs à jouer sur les subtilités de la règle pour chiper au passage quelques services gratuits. On peut en discuter.

En revanche, sur le plan de la légitimité, en dépit de ce que peut avoir de choquant cette pratique de self-service gratuit, il faut rappeler avec toute la netteté voulue que, du moins dans les Églises chrétiennes qui ont lu les Actes des apôtres, les «biens de saluts» -disons les sacrements, baptême, Cène pour les Réformés, et pour les Catholiques baptême eucharistie, confirmation, réconciliation, ordre, mariage et onction des malades- sont et doivent rester gratuits, sous peine de simonisme. (Le simonisme -du nom de Simon le pharisien qui voulait acheter auprès des apôtre les charismes de l’Esprit- consiste pour l’officiant à faire payer ce qui est un don gratuit de Dieu.) Quant aux actes non sacramentels (confirmation, mariage, funérailles, cure d’âme et œuvres caritatives pour les Réformés; funérailles, accompagnement spirituel et œuvres caritatives pour les Catholiques) ils relèvent du sens religieux de chacun. «Religieux» étant à prendre tant dans son acception ecclésiastique que civile -la solidarité qui s’impose surtout envers les laissés-pour-compte de l’Assistance publique-.

Nuisances au quartier des Eaux-Vives

GEV travaux© CEVA, Crédits: CEVA et Groupe 13.76, O. Zimmermann

Étienne Perrot sj - Suite aux énormes travaux de la Nouvelle Comédie et du Léman express (le CEVA) les nuisances impactent sensiblement l’activité économique et commerciale dans le quartier des Eaux-Vives. Les démarches individuelles auprès de l’Administration se sont révélées vaines. Aussi, restaurateurs et commerçants se sont regroupés, espérant ainsi se faire entendre des pouvoirs publics. Le but étant d’obtenir quelques indemnités pour le préjudice subis. Las! Les autorités publiques se défaussent les unes après les autres, les SIG sur des CFF, les CFF sur la ville de Genève, la ville sur le canton. Mais ce ne sont là que des faux-fuyants. La véritable raison de fond(s), c’est que les travaux déclarés d’utilité publique ne sauraient donner lieu à indemnité pour nuisances privées, qu’en cas de «dommages considérables».

J’épingle le qualificatif «considérable». Il est vague et polyvalent. Comme le risque, son proche parent, le dommage considérable est relatif à la personne concernée. Considérable pour qui? Considérable pour quand? Les chiffres donnés par certains plaignants des Eaux-Vives sont effrayants. Que faut-il de plus pour honorer le qualificatif de «considérable» ? «Le tribunal appréciera» dira l’avocat, pendant que la partie adverse, celle du Maître d’œuvre au premier chef, se réfugiera derrière les impératifs du Maître d’ouvrage, l’Administration publique, qui l’enserre dans des contraintes budgétaires contractuellement négociées.

Ce drame économique né dans le quartier des Eaux-Vives à Genève met au jour le point aveugle de la politique, la contradiction souvent occultée par les responsables de l’Administration publique. Dans le meilleur des cas, avec bonne conscience et sans arrière-pensée, les politicien•e•s, ou encore toutes celles et tous ceux qui accomplissent leur devoir civique par la votation, pensent agir pour l’intérêt général, au point d’en oublier souvent que toute décision prise au nom de l’intérêt général impacte, positivement ou négativement, parfois successivement, des intérêts particuliers. C’est le lot de toute décision politique. Quand les acteurs publics en prennent conscience, ils le vivent souvent douloureusement. C’est ce qui fait à la fois la difficulté et la grandeur de l’engagement politique.

Pressions extérieures

Votations19Mai19Étienne Perrot sj - Parmi les multiples projets soumis à la votation du dimanche 19 mai 2019, deux au moins procèdent d’une pression extérieure sur la Suisse. La loi sur les armes et la réforme fiscale liée, pour la circonstance, au financement de l’AVS.

J’épingle ce dernier paquet, connu sous le nom de réforme RFFA. Que la concurrence fiscale pour attirer les entreprises internationales soit mal vu de nos partenaires internationaux, cela est compréhensible; même si la manœuvre a souvent été utilisée par ceux qui la dénoncent aujourd’hui.

Ce qui l’est moins, c’est effectivement la différence de traitement fiscal selon l’origine de ces entreprises. Selon les données reprises par Le Courrier «certaines sont imposées à des taux très bas (11,6% de taux moyen à Genève, alors que les entreprises ordinaires sont imposées à 24,2%). Dans certains cantons, ce taux descend à 8%». En tenant compte des aménagements autorisés au nom des dépenses de recherche et de développement, une déduction supplémentaire de 50% au maximum sera possible, ce qui, finalement, conduira le taux d’imposition, variable selon les cantons, vers 13,79% déjà en vigueur pour les Vaudois, et 13,99% dans le canton de Genève.

Si dimanche prochain les Genevois -suivant la préconisation du Conseil d’État, des partis de droite (à l’exception de l’UDC) et des milieux économiques- acceptent cette réforme au niveau cantonal, les multinationales, taxées en moyenne à 11,6%, verraient leurs impôts augmenter, tandis que les entreprises suisses, taxées à 24,2%, les verraient baisser. Du coup, en 2020, le canton et les communes perdraient près de 230 millions de francs et jusqu’à 400 millions après cinq ans. Car, en parallèle, un impôt sur le capital des entreprises sera annulé progressivement. C’est pourquoi, pour ne pas contraindre le budget cantonal sans restreindre celui des ménages, les opposants préconisent une taxation générale des entreprises à un taux avoisinant 15 à 16 %.

Le plus surprenant se joue à mes yeux au niveau confédéral. Comme l’explique la chronique du Courrier «cette réforme devrait coûter 2 milliards de manque à gagner aux caisses fédérales. Dans le cadre d’un accord politique, la droite a accepté des mesures -principalement financées par une hausse des cotisations sociales et la TVA- pour un montant équivalent à injecter dans l’AVS. À gauche, seul le Parti socialiste suisse soutient cet arrangement.» Le chroniqueur précise avec juste raison «accord politique». Je n’en vois pas bien la cohérence économique ni l’esprit démocratique. Lier les deux dans une même votation, c’est vouloir contourner la démocratie. Rassemblant plusieurs objets dont aucun ne bénéficie d’une majorité assurée, on espère ainsi obtenir une majorité de circonstance. Ce n’est pas là l’esprit politique du «citoyen de Genève». Sauf à distinguer la volonté générale (incarnée par celle du Conseil fédéral ?) de la volonté de la majorité (celle du peuple) !

Notre image est issue de l'Information officielle diffusée  sur YouTube par le Conseil fédéral suisse sur la votation populaire du 19 mai 2019: Loi fédérale relative à la réforme fiscale et au financement de l’AVS (RFFA): l'https://youtu.be/CDWIEArFmEw

Danger de la 5G

5gÉtienne Perrot sj - Le Conseil fédéral vient de rappeler que les Cantons ne «sont pas compétents» pour décider de la nocivité du rayonnement hertzien destiné aux communications entre téléphones portables de cinquième génération ( La «5G»). Né avec le premier Sommet de la Terre (Rio 1992) qui tentait de concilier, -au moins dans les principes-, le social, l’écologique et l’économique, le principe de précaution manifeste ici encore sa dimension politique. Comme quoi, ce que l’on nomme aujourd’hui la gouvernance (qui désigne davantage un style de gouvernement que l’institution elle-même) s’invite dans les débats technico-scientifiques, au nom de la santé publique.

Plusieurs cantons avaient en effet décrété un moratoire sur les installations des antennes 5G, au nom de leur caractère potentiellement dangereux. Ces moratoires cantonaux sont illégaux, rappelle la Confédération. Certains voient ici les fruits d’une intense activité des lobbys payés par les sociétés de téléphonie mobile. Comme écrit Le Courrier: «C’est la Confédération qui est responsable de la protection des personnes contre les rayonnements nocifs. Les cantons ne sont par conséquent pas compétents pour décréter des moratoires.» En Suisse donc, seule la Confédération a compétence pour trancher en ce domaine où se conjuguent la science, l’économie et la santé publique.

J’épingle ce mot de «compétence» qui joue à la fois sur le savoir technico-scientifique et le droit. Il y a là comme un bon reflet de l’ambivalence de la modernité. L’être humain doit se comporter comme «maître et possesseur de la nature», prétendait le Discours de la méthode (Descartes); et pour cela il fait fonds sur le savoir. Mais le savoir ici ne fait pas la décision. Non pas que la Confédération bénéficie d’un savoir supérieur à celui des cantons. Nul ne le prétend; les résultats des recherches sont ouverts à tous. Mais, face à l’incertitude, le droit qui répartit les responsabilités entre les diverses instances de la société, a le dernier mot, en laissant jouer la précaution qui repose sur le contraire du savoir, le doute.

La précaution procède de la vertu de prudence. Mais, pas plus que d’un plus grand savoir, la Confédération ne bénéficie pas davantage d’une plus grande vertu de prudence. Selon la définition usuelle en effet, la précaution veut qu’en absence de certitude, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, on ne doive pas retarder l’adoption de mesures «effectives et proportionnées» visant à prévenir un dommage grave et irréversible à un coût acceptable. Que d’appréciations subjectives entrent dans la mise en œuvre de ce principe de précaution!

Ni meilleure connaissance, ni plus grande vertu, reste donc à reconnaître à la Confédération une suprématie purement institutionnelle qui lui permet de s’imposer aux Cantons. Nous retrouvons donc, cachée sous les règles institutionnelles, et dans sa dimension politique, l’incertitude, racine de toute responsabilité.

Grève des femmes

GreveFemmes2019Affiche pour la grève des femmes du 14 juin 2019 ©Nattes à chat/wikimedia commonsEEÉtienne Perrot sj - Pour le vendredi 14 juin prochain, des associations féministes en Suisse appellent toutes les femmes à faire grève. Une grève réservée aux femmes?! Depuis plusieurs semaines, cette annonce anime des diatribes sans fin. Les un·e·s dénoncent une discrimination sexiste, contraire aux revendications d’égalités des genres. Les autres déplorent l’exclusion des hommes qui, comme moi, au nom d’un féminisme bien compris, promeuvent les responsabilités sociales, économiques et politiques des femmes. Selon les cantons, on verra donc défiler des manifestations avec ou sans présence masculine. Pendant que les femmes descendront dans la rue le 14 juin prochain, et occuperont l’espace public, leur conjoint, ami, pacsé, mari ou simple copain, auront peut-être soin des tâches qu’une lointaine et lourde tradition assigne aux femmes dans le domaine ménager.

Pourquoi pas? D’autant plus que si tradition il y a, elle n’est pas universelle. Non pas simplement parce qu’il existe des cuisiniers, ni parce que déjà au Moyen-Âge, le ménager (au masculin) était l’économe qui «ménage» ses moyens (ce qui, passant de l’autre côté du Channel, a donné le «manager», et nous est revenu féminisé sous l’appellation dépréciée de la ménagère, maîtresse en son domaine privé).

La vraie raison est à la fois économique et politique. Sur le plan de l’économie, la division sexuelle du travail dépend de moins en moins des caractères physiques. Sur le plan politique, l’instrument de base, la parole, ne dépend plus de la puissance des cordes vocales. La différence mentale des caractères nourrissait jadis l’exclusion des femmes de la sphère publique: «accordez le droit de vote aux femmes, et la République courre à sa perte», disait-on sous la Troisième République française à la fin du XIXe siècle et durant toute la première moitié du XXe. Aujourd’hui, heureusement sont rares ceux qui raisonnent de la sorte.

Reste le problème de la charge mentale liée aux activités du foyer. Sur ce point, toutes les études convergent: même dans les couples où l’homme participe aux tâches ménagères, sur la femme pèse les préoccupations correspondantes. Dans le meilleur des cas, l’homme fait volontiers ce que sa compagne lui demande; mais, le plus souvent, il n’en prend pas l’initiative, il «n’en a pas l’idée». L’incitation puise dans l’énergie de la compagne. Je ne désespère pas voir changer cette situation qui relève de la culture et non pas de la nature sexuée des un·e·s ou des autres. Ce serait en effet spirituellement une bonne chose, tant il est vrai que le besoin d’autrui est ce qui stimule mon imagination et mon action. Il y a bien sûr une question d’éducation qui va dans le même sens, jusqu’au jour où, pour plagier le tract genevois cité par Le Courrier de cette semaine de fin avril 2019, on verra «des journalistes s’extasier devant les femmes qui gardent les enfants lorsque les travailleurs masculins défileront.»

Pâque et la danse

Étienne Perrot sj - J’oscille entre d’une part les Pâques sanglantes du Sri Lanka marquées par une série d’attentats coordonnées qui ont coûté la vie à plus de trois cents personnes (sans compter les innombrables blessés), et d’autre part les fêtes du printemps qui conjuguent le soleil, les fleurs et le repos en famille. Qui voudrait, tel le caméléon, calquer son humeur sur son environnement immédiat, s’épuiserait, tant cet environnement est contrasté.

Je préfère, plus sagement, enfourner mes pieds dans un article de la newsletter du Temps d’hier, lundi de Pâque 22 avril 2019, intitulé La danse, le meilleur des sports. Je n’ai rien à redire sur les qualités sportives des danseurs. Et je suis prêt à croire les conclusions des études scientifiques faites sur les effets de la danse sur le cerveau et la mémoire. Car, comme le soulignait Jean Piaget, l’intelligence est le produit de l’activité, des mouvements du corps et pas simplement des influx nerveux. Les danses acrobatiques me stupéfient; car j’admire sans réticence les exploits que je vois faire aux autres, sans pouvoir les réaliser moi-même. (Inversement, un article que j’aurais pu écrire sans grands efforts m’apparaît toujours inintéressant.) La street-danse met le comble à mon admiration. Parfois un effet esthétique colore mes sentiments, et je ne suis pas insensible à l’harmonie entre la cadence, les rythmes et les gestes. Cependant, lorsque l’effort des danseurs se ressent trop manifestement, la magie disparaît.

C’est sur ce point précis que se manifeste pour moi une autre dimension humaine de la danse, sa dimension spirituelle. Quand on voit l’artifice, il n’y a plus d’art, dit-on avec juste raison. Car l’attention est captée par un détail surajouté au lieu de se laisser envahir par un ensemble sans arrête. Fruit d’une technique parfaitement maîtrisée, l’harmonie entre la musique la danseuse (ou le danseur, ou encore le couple ou le corps de ballet), témoigne d’une sorte de communion entre l’individu et le cosmos. Ayant encore en mémoire les cérémonies de la Semaine sainte avant Pâque, où se manifestait parfois, comme incongrus, quelques raccords un peu trop visibles, je me dis que cette harmonie entre la musique et les gestes serait l’idéal d’une liturgie non seulement bien pensée, mais surtout intérieurement vécue.

Faisant allusion à la fable de La Fontaine, La cigale et la fourmi, l’article du Temps inverse l’injonction de la fourmi « eh bien, danser maintenant » pour inviter jeunes et vieux, non pas à «danser devant le buffet» selon l’expression populaire qui désigne ainsi la posture de la cigale affamée, mais à pratiquer la danse. J’ajoute une autre raison de danser, moins immédiatement utile à la santé physique et mentale, mais plus religieuse. Nietzsche prétendait qu’il ne pourrait croire qu’à un Dieu qui sache danser. Pour ma part, en ces jours où nous célébrons la vie de Christ en nous, je ne saurais croire qu’à un Dieu qui me fasse danser.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

Les pierres vivantes
de Pierre Martinot-Lagarde sj

Vie Spirituelle
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