Greta Thunberg, suite sans fin

Étienne Perrot sj - Une lectrice conteste mon dernier Blog sur Greta Thunberg. Cette contestation bien informée souligne avec juste raison que la traversée de l’Atlantique en voilier de la jeune Suédoise médiatique provoque davantage de pollution atmosphérique qu’elle n’en épargne; elle occasionnerait en effet de multiples traversées en avions de la part de son équipe accompagnatrice. Ma lectrice ajoute que si, comme il est envisagé, Greta Thunberg rentre en Europe par le moyen d’un cargo porte-conteneurs, l’image d’un transport moins polluant en serait ternie. Tout ceci est parfaitement vrai.

La démarche de la jeune suédoise n’est certes pas sans ambiguïté. Cette ambiguïté est sans doute occultée aux yeux de l’héroïne. Son entourage immédiat -je n’ose pas dire ses conseillers- semble plus sensible au caractère médiatique de l’événement qu’à sa logique écologique. Cependant, dans l’esprit de mon précédent Blog, je vois dans cette ambiguïté politico-médiatique l’illustration de la dérive inévitable de toute pratique publique qui cherche à mobiliser les masses.

L’avenir du monde appartient aux manipulateurs de symboles, disait Robert Reich, un ancien Secrétaire d’État de l’administration Clinton. À son époque, c’était surtout vrai dans la sphère commerciale et financière. C’est devenu la règle dans les domaines élargis, comme le climat ou la sécurité, domaines où la politique est trop myope pour envisager le long terme.

La contradiction pointée par la lectrice de mon Blog précédent fait partie de toutes les contradictions que les politiciens affrontent à longueur d’années. Les anciens faisaient remarquer que l’art de la politique était lié à l’art oratoire. À cette époque, les politiciens qui parlaient dans les assemblées supportaient directement les réactions de l’auditoire. Il n’en va plus de même aujourd’hui où sont souvent occultés les manipulateurs de symboles à l’origine des contre-pouvoirs médiatiques.

Il ne me reste plus qu’à remercier cette lectrice attentionnée.

L'agaçante Greta Thunberg

TwitterGretaThunbergÉtienne Perrot sj - Greta Thunberg entreprend la traversée de l’Atlantique en bateau à voile. (Merci soit adressé au Prince de Monaco). L’avion eut été plus rapide, moins fatiguant, et sans doute pas plus cher; mais, pour l’idole de la jeunesse sensible au réchauffement climatique, c’eut été contradictoire. Reçue à l’Assemblée nationale française, l’égérie des hommes politique en mal de verni écologique est devenue en quelques mois la coqueluche des médias. On admire sa jeunesse, son franc-parler, son art d’esquiver les questions embarrassantes (celles que tous les politiques affrontent, car la politique est l’art des compromis). La jeune suédoise fait la Une des journaux. Une telle unanimité ne peut que provoquer des réactions. «Elle agace aussi», soulignait encore le 16 août 2019 un journal genevois.

Cet agacement a, bien sûr, quelque chose de réactionnaire. Il se nourrit de la nostalgie d’un passé mythique, celui où la politique n’était pas une affaire d’enfant et de frimousse blonde. Mais, comme toute attitude réactionnaire, cet agacement n’aurait pas de prise s’il ne se dégageait par contraste d’un fond tragique. Tout en ne partageant pas cet esprit réactionnaire, je vois cependant des traces de ce tragique. Si tragique il y a, ce n’est pas dans le fait qu’une adolescente fasse la nique aux politiques; c’est dans la bonne conscience que l’on se donne en applaudissant Greta Thunberg. Comme si cela suffisait pour faire avancer la cause du climat!

Ce phénomène médiatique, puisqu’il faut l’appeler par son nom, peut être contre-productif. C’est le sort de toutes les manifestations officielles destinées à honorer «le devoir de mémoire» des événements insoutenables du passé en conjurant leur répétition pour l’avenir. Contre cet exorcisme stérile, on craint d’avoir à mettre dans la bouche de Greta Thunberg, l’héroïne du moment, cette parole tirée de l’Écriture: «Ce peuple m’honore des lèvres» dit le Dieu de la Bible, qui ajoute «mais son cœur est loin de moi». On se satisfait de la manifestation extérieure, on communie dans une passion commune pour la jeune suédoise. On se paie de mots.

Mon seul souhait reste donc que l’élan médiatique provoqué par Greta Thunberg conforte le législateur dans son désir d’assumer les risques d’une politique pugnace, dans le souci d’allier la justice climatique (celle qui consiste à répartir les frais de la lutte contre la pollution, objet de palabres incessantes depuis deux décennies) et l’avenir de la maison commune.

Marcher (en chantant) pour le climat

smilefutur aout2019Étienne Perrot sj - Vendredi 9 août 2019, à Lausanne, la «Marche pour le climat» a été marquée d’une musique originale. Certes, toutes les manifestations de rue, pour peu qu’elles soient organisées, convoquent musique, parfois même chant plus ou moins martial. On se souvient de l’Internationale, inséparable des manifestations orchestrées par la CGT de jadis. Aujourd’hui, on se contente d’un orphéon d’instruments à vent suffisamment puissant pour attirer l’attention des badauds du trottoir. Nos aïeux, cherchant à réveiller l’oreille endormie de la divinité, entamaient dans l’espace public des cantiques dont les plus populaires ont les mêmes caractéristiques que la musique qui accompagne la plupart des manifestations de rue: cadence à deux temps, rythme adapté à l’âge et à la pugnacité des manifestants.

La manifestation du 9 août pour le climat n’échappe nullement à cette loi générale. Elle a cependant un trait original: musique et paroles ont été choisies par une quinzaine de jeunes venus de divers pays européens. La langue anglaise s’impose, car elle est aujourd’hui, à la manière du latin au Moyen-Âge, ou du français dans les Cours européennes aux XVII° et XVIII° siècle, la langue vernaculaire quasi-universelle. (Même les jeunes jésuites européens parlent anglais entre eux, qu’ils soient Français, Belges, Allemands ou Hongrois.) Rythme et mélodie choisis sont finalement ceux de We are the champions, vecteur facile de mots adaptés à la circonstance, Let’s save the climate.

Ce qui me frappe dans cet événement, c’est que les jeunes européens qui ont élaboré ce slogan chanté ont délibérément choisi le «nous» plutôt que le «vous». L’hostilité agressive habituelle dans ce genre littéraire fait ainsi place à une implication plus personnelle. Cette posture m’apparaît d’autant meilleure que, selon le dernier rapport du GIEC, la modification de nos modes de vie s’avère indispensable pour sauvegarder la viabilité humaine de notre planète. Prétendre maintenir tels quels nos habitudes, sous prétexte qu’ils nous conviennent aujourd’hui, est une illusion mortifère. Je souhaite donc que l’esprit -sinon le texte ou la musique- du chant issu en terre lausannoise souffle au-delà les limites européennes.

G7 la contre-manifestation

G7 Biarritz2019Étienne Perrot sj - Fête des vignerons dans le canton de Vaud, Festival du film coréen à Locarno, Festival de musique un peu partout en Suisse et en Europe…, l’été est propice aux rassemblements culturels. Beaucoup de vacanciers se cachent ainsi derrière le prétexte de la culture pour se divertir avec meilleure conscience. Au fond, pourquoi pas? Comme pour la morale qui, dans l’idéal, se doit d’être sans préalable, mais qui, dans la pratique, s’appuie souvent sur l’intérêt plus ou moins bien compris, la culture portée par le divertissement vaut mieux que pas de culture du tout. D’ailleurs, disait ma grand-mère, l’oisiveté est mère de tous les vices. Ce climat de détente et de moindre réactivité est propice -du moins en France- à quelques coups tordus de la part de ceux qui nous gouvernent: changements dans les réglementations, hausse de tarifs divers, acceptation d’accords internationaux douteux, tel le Ceta entre l’Union européenne et le Canada.

Mais pour en rester aux rassemblements estivaux, certains sont ignorés -tels les universités d’été de groupes politiques ou associatifs-, d’autres attirent l’attention par leur nombre, d’autres enfin provoquent des contre-rassemblements. Telle la contre-manifestation prévue à Hendaye, du 19 au 26 août, dans la ville voisine de Biarritz où doit se réunir, du 24 au 26 août, le groupe des sept pays les plus riches -ou supposés tels- de la planète. Ce G7 est composé de l’Allemagne, du Canada, des États-Unis, de la France, de l’Italie, du Japon et du Royaume-Uni; mais pas de la Chine, de la Russie, du Brésil, ni -dernier pays que je cite, mais non des moindres- la Suisse. C’est ainsi que le Président Français a invité le G7 pour la fin de mois d’août, provoquant la contre-manifestation attendue.

J’épingle cet événement. Non pas qu’une telle contre-manifestation soit originale; mais parce qu’elle soulève des questions toujours actuelles. Cet événement n’est, en effet, pas original. Les Genevois se souviennent douloureusement de la manifestation supposée faire pièce, voici une dizaine d’années, à la rencontre d’Evian. En remontant plus en arrière, on se rappelle les mouvements de protestation contre le Forum de Davos. Il s’agit toujours de profiter de la caisse de résonance de la réunion internationale pour faire entendre des voix discordantes.

Peu originale, la contre-manifestation du G7 de Biarritz rappelle cependant l’urgence de questions toujours pendantes. Outre la divergence de plus en plus intolérable des revenus et des patrimoines (thème officiel de ce G7 de Biarritz, sous l’angle de la lutte contre l’évasion fiscale), les modes de vie et de gouvernance, les institutions fondées sur une anthropologie moderne qui a montré ses limites, ses lacunes et ses contradictions: l’individu plutôt que la personne située dans sa communauté humaine, l’intérêt individuel -dont l’intérêt général ne serait que le serviteur- plutôt que le bien commun qui est le bien de chacun dans la solidarité de tous, l’usage immodéré des ressources de la planète. Aucun de ces problèmes ne peut être résolu si l’on conserve la même culture utilitariste des ressources planétaires et humaines.
Les organisateurs de cette contre-manifestation de Hendaye, syndicats, mouvements écologiques, associations de défense des Droits humains, ne voient dans le G7 réuni à Biarritz qu’un simulacre de débat. D’un côté, menés par la France et l’Allemagne, les défenseurs du multilatéralisme; de l’autre les tenants d’un bilatéralisme propice aux plus forts, pour ne pas dire aux plus cyniques. Dans tous les cas, les contre-manifestants ne voient de part et d’autre que la défense de l’économie capitaliste qui détruit la planète et ses habitants. Je ne pense pas que ce contre-rassemblement quelque peu hétéroclite de Hendaye fasse peur aux Grands de ce monde réunis à Biarritz; mais je souhaite qu’il serve de poil à gratter capable de faire bouger la sensibilité de ceux qui, de par leur position surplombante, voient les choses de trop haut.

Journalisme "constructif"

GoodNews lddÉtienne Perrot sj - Un éditorial d’un grand journal roman prétend que les médias «peuvent faire acte de volontarisme et développer un journalisme constructif. Les lecteurs en redemandent» (Le Temps, 27 juillet 2019). Et d’évoquer, à côté de la canicule qui vient, une nouvelle fois, de frapper les pays de l’hémisphère Nord, la biodiversité en déclin, les guerres en Syrie ou au Yémen, l’effondrement économique et social du Venezuela et de la Libye, les centaines de migrants noyés en Méditerranée. La journaliste aurait pu allonger la liste ad nauseum.

Vouloir «un journalisme constructif», je suis d’accord. Pour l’éditorialiste du Temps, ce journalisme constructif consiste à fournir «un autre type d’information, qui montre une autre facette de l’homme, plus prometteuse, plus constructive». La manière en est d’épingler des personnages qui font honneur à l’humanité, tel le consul de Pologne à Berne qui, durant la dernière guerre, a sauvé des milliers de juifs. Bref, aux vues de cet exemple et de quelques autres évoqués par l’éditorialiste «Le monde n’est pas si noir, ni si méchant, ni si paralysé qu’il peut sembler». Je reconnais ces côtés positifs de la nature humaine (c’est d’ailleurs l’essentiel de la Bonne Nouvelle des évangiles: le bon grain est mêlé à l’ivraie, le Samaritain secourt efficacement le blessé, les païens eux-mêmes aiment ceux qui les aiment, et les chrétiens sont invités à aimer ceux qui ne les aiment pas !)

J’ajoute cependant deux sous dans cette belle musique «redemandée par les lecteurs» -on les comprend en cette période estivale, car les bonnes nouvelles sont plus reposantes que les mauvaises-. Qu’ils soient heureux ou malheureux, les événements rapportés par les journaux peuvent au mieux jouer le seul rôle que jouent dans l’expérience humaine l’admiration (pour les actes dignes de l’être humain) ou l’indignation (pour les actes indignes). Dans le meilleur de tous ces deux cas, ils ébranlent les certitudes, fracturent le mur des jugements habituels où chacun est enfermé par l’éducation qu’il a reçu et par la sensibilité toujours lacunaire du milieu où il baigne.

En revanche, l’essentiel chemine au-delà de l’admiration ou de l’indignation. Il faut transformer le sentiment initial d’admiration en imitation, d’indignation en engagement. La condition en est l’analyse critique des conditions qui ont pu faire émerger de telles postures admirable ou détestables. Pour ne pas enfermer le lecteur dans ses premiers sentiments d’admiration ou d’indignation, fournir les moyens d’une telle analyse, tel est l’enjeu d’un vrai journalisme «constructif». À défaut de cet effort journalistique, la réaction du lectorat sera du mode: «Certes, mon journal rapporte un acte admirable qui me fait chaud au cœur; l’humanité n’est pas si mauvaise que cela! mais je ne suis pas dans des circonstances semblables, ni en état de faire pareil…»

Le mur de la Réformation

Étienne Perrot sj - Le mur des Réformateurs faisait consensus à Genève lorsqu’il fut érigé dans le parc des Bastions en 1917. Aux vues des nettoyages successifs nécessités par les dégradations volontaires venues de trublions vaguement identifiés, il semblerait que le mur de la Réformation attire encore la vindicte des «minorités» -qui ne sont pas tous minoritaires- (je pense aux mouvements féministes). Il ne s’agit pas seulement, je pense, d’étudiant-e-s en mal de gaudrioles de fin d’année.

S’il fallait trouver une raison de ces violences -ou de ces attaques verbales- iconoclastes, j’irais la chercher du côté de la fonction symbolique des personnages gravés dans la pierre. Ce monument à la gloire de la Réformation est en effet le symbole du libre examen. La Réforme est en effet le Matin du monde moderne comme l’annonce le titre d’un bel ouvrage de Michel Grandjean, professeur d’histoire du christianisme à l’université de Genève. Pour les esprits chagrins comme le mien, l’esprit de la Réforme s’est malheureusement dissout dans la modernité. Or la modernité a dérivé vers un individualisme qui l’empêche de répondre sérieusement aux problèmes d’aujourd’hui. En souffre la reconnaissance de chacun dans une société solidaire.

Du coup, les Réformateurs sont accusés faussement des errements du capitalisme contemporain et du moralisme aliénant. Ne pouvant pas être brûlés en effigies, les statues de pierre sont défigurées ou leur signification tronquée. Faible compensation pour celles et ceux qui refusent la société moderne !
Comme ceux qui ne retiennent du christianisme que les croisades ou l’inquisition, comme ceux qui ne retiennent de la Révolution française que la terreur ou les massacres de septembre, ceux qui ne voient dans la Réforme que la justification insoutenable d’un capitalisme sans âme ou d’un moralisme aliénant se consolent en en détruisant symboliquement les figures historiques. Ils puisent sans doute dans ces critiques ou dans ces actes de vandalisme une bonne conscience. D’autant plus que, en dépit de la lutte des Réformateurs contre le cléricalisme, le protestantisme -via ce monument imposant dressé sur la place publique- leur apparaît sans doute encore trop religieux pour une société sécularisée.

Foin de ces explications, en paroles ou en actes la dégradation récurrente de ce monument de la Réformation est un acte de faiblesse à la fois intellectuelle et morale: l’incapacité d’accepter que nos héros de jadis ne s’accordent pas à l’état actuel de nos connaissances et de nos sentiments.

Roger Federer !

wIKI Federer WM16 37 28136155830Étienne Perrot sj  - Entre la demie finale et la finale du championnat de Wimbledon, il me plait de saluer le champion suisse de tennis, Roger Federer. Ayant gagné avant hier la demie finale contre un autre mythe de la raquette, Rafael Nadal, Federer affrontera dimanche prochain le champion du monde Novak Djokovic (finalement vainqueur de justesse, au terme d'une longue joute très disputée). N’étant pas un spécialiste des exploits sportifs, je laisse les commentateurs affiner leurs analyses et les parieurs quant aux prochains résultats risquer leur argent sur des intuitions plus ou moins bien étayées.

En revanche, je ne peux pas m’empêcher de remarquer que le champion suisse, en se concentrant sur son cœur de métier, en refusant obstinément de jouer à la star, en commentant sobrement son jeu avec une lucidité rare, -il reconnaît que, dans le deuxième set contre Nadal, il a raté quelques opportunités et subi quelques défaillances lorsqu’il était au service,- voire en se coulant modestement dans cette qualité spirituelle suprême qu’est l’humour, -il évoque l’alignement des planète pour expliquer son actuel état de grâce,- bref, en étant lui-même, il désarme le chauvinisme helvétique.

Le public de toutes les nations le reconnaît comme un concitoyen. Il en a d’ailleurs conscience, à la manière de ces orateurs qui sentent vibrer leur auditoire selon la fluctuation de la parole. Federer renoue avec l’esprit des Jeux olympiques de l’antiquité, où les athlètes n’arboraient aucun signe national, communiant dans le seul Dieu qui les unissaient tous, la beauté du sport.

 

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