La souveraineté monétaire face à Libra

libra facebookÉtienne Perrot sj - L’association qui regroupe les vingt-huit membres intéressés par le lancement de la Libra, la monnaie virtuelle envisagée par Facebook, a déposé une demande d’autorisation auprès de la Finma, l’Autorité fédérale (suisse) de surveillance des marchés financiers. La demande portait sur le système de paiements. La Finma, bien sûr, n’a pas encore répondu; elle se concerte avec les autres Autorités de régulation, notamment avec le Réseau (américain) de surveillance des transactions financières. 

En attendant les conclusions émises par les Autorités compétentes, Facebook tente de faire avancer le dossier. Son PDG a assuré que l’entreprise se conformerait scrupuleusement aux réglementations qui seront édictées. Mais attention! Le diable se cachant dans les détails, il convient de se remémorer le constat du vieux barbu Karl Marx: la législation est toujours en retard sur la technique. C’est lorsque un accident ou un incident se manifestent que l’on songe à réglementer.

En ce début du mois d’octobre 2019, le groupe américain Paypal s’est retiré de l’association qui promeut la Libra, craignant une pression trop forte de la part des régulateurs. Le Sénat américain lui-même n’est pas entièrement convaincu par l’enthousiasme des initiateurs de cette nouvelle monnaie internationale; au point qu’il a demandé à entendre Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook. Si l’on ajoute à cela les hésitations de Visa et de Mastercard, l’horizon de la Libra s’assombrit. C’est un coup dur pour Facebook; c’est aussi un clin d’œil du destin, puisque le promoteur de la Libra chez Facebook n’est autre que l’ancien directeur de Paypal.

J’épingle ces escarmouches réglementaires car ils font apparaître le dilemme politique propre à la monnaie. La monnaie est à la fois le bien de la société civile, et un attribut de la souveraineté de l’État. Bien de la société civile, car la monnaie ne peut fonctionner que sur la confiance des utilisateurs. Personne n’accepte une monnaie dont il craint qu’elle ne puisse, dans l’avenir, éteindre ses dettes. De plus, contrairement à une idée répandue, la création monétaire est l’œuvre exclusive des banques, banques commerciales quand elles accordent un crédit gagé uniquement sur une créance, ou banque centrale pour la monnaie dite «fiduciaire» dont la partie (minime) la plus palpable est le cash. Attribut de la souveraineté de l’État, la création monétaire l’est pour des raisons d’ordre public, pour éviter qu’une création anarchique ou frauduleuse de monnaies ne porte atteinte au «bon» fonctionnement de l’économie.

La perspective d’une monnaie internationale comme la Libra a de quoi rendre soupçonneux les régulateurs; car la puissance économique des émetteurs de cette monnaie peut facilement contrecarrer les politiques menées par les autorités monétaires.

Les défenseurs de la monnaie Libra rétorqueront que les politiques monétaires menées par les Autorités publiques ne vont pas sans erreurs, parfois tragiques. Ainsi, disent-ils, la politique de baisse de taux, menée depuis plusieurs années par la Fed américaine et par la banque centrale européenne, en inondant le marché, décourage les épargnants, favorise les investissements à la rentabilité discutable, et pousse à des hauteurs vertigineuses le prix de l’immobilier ou des actions.

À quoi l’on peut répondre que les colossales entreprises financières greffées sur Internet ont réellement de quoi faire peur. Ceux qui sont à l’initiative de la Libra se comportent trop souvent, tantôt comme des pirates apatrides, au mieux comme des corsaires au service de leur pays d’origine.

Café Fair Trade

CoupEpingle Oct19 CoffeeStTereseÉtienne Perrot sj - Depuis 2015, le premier jour du mois d’octobre, le café Fair Trade a supplanté le fête de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Fair Trade, ou Fairtrade, littéralement «commerce loyal»; ce que l’on traduit communément par commerce équitable qui désigne concrètement un prix plancher garanti au producteur local. Le premier octobre est donc la journée du café équitable. Les pétales de rose que la carmélite promettait de faire tomber sur la terre prennent donc la forme, pour quelques 800'000 familles, d’un prix plancher de 1,45 dollar la livre de café vert, prix tout juste bon à les maintenir la tête hors du cloaque de la pauvreté. D’autant plus que, en moyenne, seuls 40% de la production est écoulée à ce prix garanti par Fairtrade -le reste est écoulé au prix du marché-. Or ce prix du marché a chuté de moitié cette année sur la plateforme d’échange de New York, passant de deux dollars à un dollar. La dernière campagne d’exportation de café vert a connu un accroissement de près de 10%. La raison en est la surproduction des deux principaux producteurs de café vert, le Brésil et le Vietnam.

Quelque 800'000 familles, cela peut paraître beaucoup; ce n’est cependant qu’une minorité en comparaison des quelques vingt-cinq millions de petits producteurs de café répartis autour du globe, et qui n’ont guère les moyens des grosses exploitations industrielles pour amortir les variations des cours du café. Il leur faut donc s’organiser, ce qui est plus difficile que d’installer de grosses plantations industrielles. S’organiser est difficile, mais pas impossible, comme le montre Fairtrade, qui vend ses produit sous le label Max Havelaar.

C’est la raison pour laquelle je ne peux que me réjouir de la progression, tant dans le commerce de détail que dans la restauration, de la part du café Fairtrade en Suisse (environ 10 % de parts de marché actuellement). Simon Aebi, de Max Havelaar Suisse, note que le label Fairtrade engendre «des résultats plus positifs encore lorsqu’il est combiné avec une agriculture biologique». Le producteur touche, en effet, environ 20% de plus en moyenne sur la livre de café bio.

Le plaisir d’un bon café vaut bien l’effort réalisé en faveur de Fairtrade. (Publicité non payée!)

«La hausse des primes maladies n'est pas une fatalité»

Étienne Perrot sj - «La hausse des primes maladies n’est pas une fatalité», tel est le slogan à l’annonce d’un taux moyen de croissance plus modeste que prévu. Tous les journaux de ce jour de mercredi (25 septembre 2019) analysent les raisons de s’en réjouir et les raisons de ne pas s’en réjouir trop vite. Les raisons de s’en réjouir porte sur l’effort des firmes pharmaceutiques, sur le contrôle plus serré des factures par les assureurs, sur la promotion de la télémédecine et du médecin référent qui évite de se précipiter pour le moindre symptôme chez le spécialiste, sur la médecine ambulatoire quand cela est possible de préférence à la médecine résidentielle, et, bien sûr, sur l’éducation des patients.

Les raisons de ne pas s’en réjouir trop vite portent sur le coût de la découverte de nouveaux traitements, notamment pour les maladies rares, sur la sensibilité culturelle qui fait du bien-être un droit dont devrait se charger la collectivité, et, massivement, sur le vieillissement de la population. (En France la moitié des dépenses de santé relève de la dernière année de vie; ce qui fait dire à un humoriste cynique que l’on diminuerait de moitié ces dépenses si l’on euthanasiait les patients un an avant leur mort !)

Comme tous les responsables le soulignent, l’effort de maîtrise des dépenses doit donc se poursuivre. La prévention est mise à l’honneur, puisque, tout compte fait, elle coûte moins cher que le traitement des maladies déclarées. Du coup, l’éducation et la sens d’une attention préventive devient primordiale. «La santé est un état précaire qui ne laisse présager rien de bon» disait le docteur Knock qui ajoutait que «tout homme en bonne santé est un malade qui s’ignore». Sans aller jusqu’à ces extrêmes qui relève du vaudeville, il reste vrai que l’information et l’anticipation sont le fondement de la prévention.

Tout cela est bien banal, et connu de tous. J’ajoute un sou dans la musique en épinglant la pointe de la diatribe chaque année récurrente. Le coût. La hausse des primes maladies donne un chiffre qui pèse de plus en plus lourd sur le revenu disponible des ménages, notamment celui de la classe moyenne des salariés (car la hausse de la prime est généralement supérieure à la hausse moyenne des salaires). La question éthique à se poser -ici comme face à tous les dilemmes éthiques- est la suivante: la contrepartie attendue vaut-elle le coût? La réponse spontanée est bien sûr négative; car s’applique ici, comme partout, l’adage selon lequel tout bienfait est vite assimilé comme un acquis, toute amputation de revenu ou de patrimoine laisse des traces indélébiles. Cependant, en termes de bien-être comme de durée de vie, les acquis de la santé expliquent largement, me semble-t-il, le coût des primes maladies. Ce qui ne justifie en rien le gaspillage -qui est pire que le vol, disait ma grand’mère-.

Reste la fatalité. «La hausse des primes n’est pas une fatalité.» Martin Buber disait que la seule chose fatale à l’humanité, c’est de croire à la fatalité. La hausse des primes n’est pas une fatalité. Certes! Mais elle est compréhensible; et il faut qu’elle le reste.

Bonheur cantonal brut

Étienne Perrot sj - Le «bonheur cantonal brut» est dans l’air genevois. Si j’en crois les médias locaux de ce mois de septembre 2019, un petit groupe de citoyens réfléchit en vue de faire inscrire cette idée dans la Constitution.

Il y a en effet de quoi réfléchir, puisque l’enjeu d’une telle idée est de concilier le nombre quasi infini des dimensions du bonheur. Certes, le bonheur se conjugue au singulier, mais il s’inscrit nécessairement dans un environnement où les relations humaines, l’écologie, la politique, l’économie et bien d’autres disciplines sont également convoquées. Les dimensions sociologiques et psychologiques sont parties-prenantes. La psychanalyse met aussi son grain de sel en soulignant que l’inconscient personnel et ses méandres, pour un même environnement social, économique et politique, conduisent à une perception très subjective du bonheur.

À supposer même que l’on puisse mesurer, par des indicateurs judicieusement choisis, chacun de ces multiples paramètres, resterait le problème ardu de pondérer chacun d’eux pour les articuler en un horizon unique. Les économistes connaissent bien la difficulté depuis que, voici septante ans, avec l’émergence des premières comptabilités nationales, ils ont pris vive conscience des lacunes du Produit Intérieur brut (plus connu sous son sigle PIB). Ne mesurant que les échanges monétarisés ou ce que l’on peut y joindre en matière de rémunérations, le PIB ne reflète que d’une manière très déformée, souvent fallacieuse, l’activité du pays. Il ne saurait, en tout état de cause, mesure le Bonheur cantonal brut.

Cet état de fait me laisse cependant dubitatif sur la tentative d’élaborer des critères collectifs du Bonheur cantonal brut. Certes, j’imagine que l’on peut trouver, à défaut d’unanimité, un certain consensus pour faire la liste des indicateurs pertinents capables de traduire au mieux l’expérience de bonheur vécue par la majorité des citoyens. Je pense même qu’il serait possible d’appliquer une grille qui donnerait à chacun des indicateurs retenus une pondération qui permettrait d’avoir un indicateur global du Bonheur cantonal brut. Je vais même jusqu’à penser que cet indicateur global puisse évoluer au gré des modifications des modes de vie, que la technologie, la politique ou les sensibilités ne manqueront pas d’apporter.

Ce que j’épingle, ce n’est pas la difficulté d’exprimer en chiffres ou en lettres le Bonheur cantonal brut, c’est cette idée de vouloir inscrire dans la Constitution l’horizon du bonheur. Non pas que la collectivité n’ait son rôle à jouer dans le bonheur de chacun en fournissant un environnement technique, organisationnel, réglementaire, sûr, bref, en ayant le souci de l’Intérêt général qui est sa première responsabilité. Mais il me semblerait contraire à mon bonheur que de savoir que la collectivité en est la seule responsable.

Incohérences démocratiques

Étienne Perrot sj - Une anecdote vécue ce jour au Conseil municipal de Genève me fait méditer sur les incohérences de la démocratie réelle. Pour la cinquième fois, le Conseil a dû se prononcer sur la vente d’une parcelle de trois cents mètres carrés, terrain appartenant à la ville de Genève et situé sur la commune de Vernier. Une nette majorité s’était prononcée en faveur de la vente.

Harry Potter et les Esprits maléfiques

Harry Potter couv CFÉtienne Perrot sj - «Par crainte que les livres Harry Potter (sic) invoquent des ‘esprits maléfiques’, un prêtre d’une école catholique aux États-Unis les a bannis de son établissement» (site de La Tribune du 4 septembre 2019). Tout en faisant la part des exagérations, simplifications et caricatures propres à la logique journalistique auxquelles La Tribune ne saurait échapper sans se renier, j’épingle ce témoignage de la stupidité cléricale.

J'ignore ce qui passa dans la tête des exorcistes qui ont suggéré une telle décision. Quoi qu'il en soit, trois incohérences s’étalent en effet dans cette brève information. La première consiste à prêter à un livre le pouvoir d’invoquer les esprits maléfiques. Certes, l’invocation des esprits est une pratique connue depuis la nuit des âges; mais jamais un objet -grimoire, livre, fontaine, source, ou pierre sculptée- n’a été présenté comme ayant pouvoir, par lui-même et sans intervention humaine. Le vecteur physique est toujours mis en œuvre par un geste humain. Ce prêtre américain croit peut-être que le lecteur ne joue aucun rôle.

Sa seconde incohérence est de penser que les esprits maléfiques se promènent dans l’atmosphère ou sont enfermés dans un livre à la manière des génies du conte des Mille et une nuits enfermés dans une bouteille. Il oublie que l’esprit d’un texte ne place pas au-dessus du texte; l’esprit du texte se révèle dans la relation entre le texte et le lecteur. Lire ne consiste-t-il pas, justement, à faire le lien (entre les mots, les phrases, les paragraphes, les chapitres)? Or, faire le lien entre des éléments qui sont préalablement distingués est justement le propre de l’esprit.

La troisième incohérence est, à mes yeux, la plus grave, puisqu’elle est le fait d’un prêtre catholique. Elle consiste à ne pas savoir discerner les esprits. L’esprit d’enfance, suscité par l’école de la magie où s’amusent Harry Potter et ses amis, est sans doute bien éloigné du sérieux que veut promouvoir ce prêtre catholique dans son école; cet esprit d’enfance n’en est pas moins indispensable pour l’épanouissement de l’enfant. Contre cette volonté des parents et des éducateurs de couler leurs enfants dans le moule de la posture adulte, faisant de l’enfant un adulte en réduction –avec toutes les exigences coercitives qui s’en suivent- il est de bonne sagesse et de saine pédagogie d’accepter que l’enfant franchisse plusieurs stades avant d’accéder au statut de l’adulte pleinement responsable.

Cette ignorance me semble d’autant plus coupable chez ce prêtre américain que ce qu’il nomme «esprit maléfique» est ce que la tradition spirituelle moderne, depuis Loyola, discerne par ses effets de séparation, d’isolation et d’enfermement en soi-même; c’est le «mauvais esprit» au sens le plus habituel du terme, un esprit qui isole du groupe, qui sépare de la communauté humaine, et cherche à manipuler pour dominer; Or, tout en faisant droit à l’émulation et la concurrence entre groupes d’enfants, ce mauvais esprit ne domine pas les histoires d’Harry Potter; bien au contraire, puisque le héros lutte sans cesse contre lui.

Un prêt politique de 10'000 frs

switzerland Argent PixabeyLDD Étienne Perrot sj  - Dix mille francs reçus par un Conseiller d’État. Mis en cause, ce dernier a reconnu le fait, tout en précisant que la somme avait été restituée. Était-ce donc un prêt? Le chiffre paraît particulièrement modeste, surtout si on le compare à des malversations qui ont fait récemment la Une des journaux. Mais le doute est installé. Car, se dit-on, seul ce qui est le moins bien caché est sans doute apparu. L’ignorance sur «le reste toujours possible» fait fantasmer l’opinion publique. De ce point de vue, l’opinion publique compte avec les précautions et les lourdeurs du système judiciaire. L’histoire américaine raconte que c’est sur un problème fiscal que Al Capone s’est fait arrêter. Je ne compare pas le Conseiller d’État chargé de la mobilité avec le célèbre maffieux; je souligne simplement que la police épingle uniquement ce qu’elle peut le plus facilement épingler.

Dans cette histoire des dix mille francs avancés et rendus, ce qui me trouble le plus est la date de ce «prêt» (prêt, puisqu’il y a eu restitution): l’entre-deux tours pour le Conseil d’État en 2018. La prégnance politique du moment a de quoi titiller mon a priori de bienveillance. Car, si l’argent a été rendu, le Conseiller mis sur la sellette ne l’a pas empoché lui-même. L’argent a donc servi, -c’est du moins ce que l’on peut penser, compte tenu de la date incriminée,- au moins momentanément, pour un enjeu politique. Et j’entends déjà les refrains habituels: «C’est moins grave, puisque c’était pour la (bonne) cause».

C’est là où je ne suis absolument pas d’accord!

La «bonne» cause est toujours celle du parti politique, ou du mouvement d’opinion que je soutiens. Chaque représentant élu, chaque candidat et chaque votant, sans parler des autocrates autoproclamés, prétendent tous parler au nom de l’intérêt général; parfois même ils en sont convaincus. Ce qui justifierait les «aides» économiques plus ou moins litigieuses acceptées par la gens politique. Mais ce raisonnement, trop souvent entendu, oublie le fondement même de la démocratie: l’égalité; celle des citoyens d’abord, celle des candidats ensuite. Alexis de Tocqueville l’avait souligné. Seule l’attachement viscérale à l’égalité, plus ou moins garanti par les réglementations électorales, prépare les esprits à accepter le respect des minorités.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
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La chronique de l'invité
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