Étienne Perrot sj - Une «opinion», parue hier dimanche 24 février 2019 sur le site du Temps, reprend le refrain de bon sens: le savoir scientifique doit être «partagé sans entrave». C’est évident: le savoir ne doit dépendre de rien d’autre que de l’effort d’apprentissage de celui ou de celle qui veut l’acquérir; en droit, le savoir scientifique est accessible à tout être doué de raison. C’était la raison d’être de la première université créée à Bologne au Moyen-Âge.

Cependant, on imagine immédiatement l’entrave principale, celle de l’argent. On bénéficie d’un savoir; on le garde pour soi afin d’en profiter seul. Les États et les grandes entreprises sont souvent accusés de confisquer un savoir qui, libéralement répandu, pourrait améliorer la vie des populations.

J’ajoute deux sous dans la musique. Le savoir ne tombe pas du ciel. Plus il avance, plus il mobilise des outils, des machines, des systèmes informatiques de plus en plus puissants, et qui coûtent cher. D’où l’espionnage industriel. Les prémices du savoir en arithmétique ne suppose qu’une feuille de papier et un crayon; mais le savoir en physique, en biologie, et même dans les sciences sociales qui font appel aux statistiques, suppose des moyens onéreux. Le matériel nécessaire aux découvertes en physique fondamentales ou en cosmologie mobilisent des sommes astronomiques; la découverte de nouvelles molécules capables de soigner également. Comme le font remarquer tous les physiciens: la thermodynamique doit davantage à la machine à vapeur que la machine à vapeur ne doit à la thermodynamique. Et les calculs nécessaires à certaines expériences seraient impossibles avec la pure théorie, sans l’aide d’ordinateurs puissants.

Ceux qui donnent de leur temps ou de leur argent pour fournir ces moyens en attendent des revenus. La rémunération de ces investissements risqués ou de ces travaux de longue haleine est sujet à débats, dont les diatribes au sujet des brevets d’invention ou de droits d’auteurs défraient la chronique judiciaire.

L’argent ne permet malheureusement pas de lever toutes ces entraves. Il n’est pas la seule entrave au savoir. Il y a le savoir-faire, lié à une pratique récurrente. Non seulement l’agronomie et la biologie, mais également bien des secteurs mécaniques et électroniques pâtissent parfois d’un manque, ou d’un oubli, de savoir-faire. À quoi s’ajoute le faire-savoir, nécessaire lorsqu’il faut transmettre un savoir, et plus encore lorsque le savoir repose sur la collaboration de plusieurs. Les réseaux produisent ainsi un savoir qui repose bien sûr sur des infrastructures de communication, mais suppose également un langage commun sans lequel aucun savoir n’est pensable.

J’épingle l’aspect anthropologique du problème. Car le savoir, qu’il soit scientifique ou pas, suppose une motivation, un désir sans lequel nul être raisonnable n’entreprend un apprentissage. C’est le mérite du Prix Nobel d’économie, Amartya Sen, d’avoir souligné ce point qu’il nomme la «capabilité»: la motivation suppose non seulement que l’on se sente apte et qu’on nous en fournisse les moyens, mais également que la culture ambiante ne nous détourne pas de ce savoir auquel on a droit. Cette motivation repose certes sur l’une des trois libidos reconnues dès le Moyen-Âge (la libido sciendi, à côté de la libido dominendi -désir du pouvoir- et de la libido sentiendi -appétit de jouissance-). L’idéologie libérale fait reposer la motivation sur l’individu, comme si l’individu était une monade souveraine. Cette idéologie néglige l’environnement social, culturel et institutionnel, c’est à dire l’essentiel, de ce « partage du savoir ».

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
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Les pierres vivantes
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