Séparatisme islamiste

Étienne Perrot sj - L’histoire religieuse de la Suisse, ses cantons à dénomination «protestante» ou «catholique», puis l’accession à une véritable laïcité respectueuse des droits humains en matière de liberté de conscience et de religion, pourrait utilement contrebalancer les propos du Président français du mardi 18 février dernier, à Mulhouse dans le Haut-Rhin. Je reprends ici ce que j’ai publié sur le site de la revue Étvdes dans mon blog hebdomadaire Deux doigts au-dessus du sol (www.revue-etudes.com).

Dessins de presse

EpingleChappatte Expo2020© ChappatteÀ l’occasion de l’exposition du dessin de presse, présentée au Musée des Beaux-Arts du Locle, j’épingle le rôle de l’humour dans la vie sociale. Comme le signale un confrère de la presse romande, l’exposition, «conçue autour de Chappatte (…) célèbre l’importance du dessin de presse comme outil démocratique» (site du Temps, jeudi 13 février 2020). C’est dire trop et trop peu.

Le dessin, fut-il de presse ou d’illustration d’un livre, d’un document administratif, n’a pas la même fonction que l’écrit. Le dessin vise à ébranler, à déranger, à émouvoir, à indigner. Il agit sur les motivations. Il cherche à faire bouger. -Un schéma vaut mieux qu’un long rapport, disait Napoléon.- Ce rôle pratique est indispensable pour une vie démocratique qui ne se contente pas de juxtaposer des opinions divergentes murées dans des convictions isolées et agonistiques. À la manière d’un schéma et à la différence du dessin d’art, le dessin de presse est présenté sur un horizon d’action. C’est la raison pour laquelle un dessin de presse tend toujours vers la caricature. Mais il est malhabile pour expliciter les linéaments d’une pensée et la logique d’une position. Comme le flash, le dessin éclaire violemment un point crucial. Il travaille dans l’immédiat. C’est pourquoi le rôle complémentaire du rédacteur est indispensable si l’on ne veut pas simplement ébranler, mais également nourrir l’intelligence.

Superstitions

Nous baignons depuis plus de trois siècles dans le rationalisme du XVIIe siècle. Mais en dépit de Descartes, de Spinoza, de Leibnitz, en dépit des sarcasmes des Encyclopédistes du XVIIIe siècle et des moqueries de Voltaire, en dépit des efforts pédagogiques prodigués par les hussards noirs de la République, la culture des Français, -je ne dis pas la culture française,- baigne dans la superstition. Plus de la moitié, parmi nos compatriotes, croient aux horoscopes; beaucoup portent des fils de laine, des amulettes, des grigris, qui leur font croire qu’ils sont mystérieusement protégés; certaines manies du même type sont difficiles à éradiquer, comme celle de ne jamais serrer les mains d’un voisin en croisant le check-hands d’un autre couple, -sans parler de passer sous une échelle, de briser un miroir ou d’éviter les coups de lune,-.

Toutes ces superstitions, accrochées ou non à un objet s’ajoutent aux sacrements, «biens de salut» comme disent les sociologues, qui, en dehors de toute foi religieuse, crée autour de soi un cocon de confort dont on a besoin parce qu’ils aident à exorciser la peur. Le surcroît de confiance que ces objets apporte augmente le potentiel humain et ancre les croyances. Il n’est pas jusqu’aux théories du complot devant les épidémies, les catastrophes sanitaires ou sociales, -de la vache folle au coronavirus,- qui ne nourrissent la superstition.

«Je suis chrétien, je ne suis donc pas superstitieux», me disait mon grand-père. Je me suis longtemps demandé pourquoi. La raison m’en semble que la superstition charrie avec elle l’idée que l’on maîtrise son destin. Avec un grigri, on se sent, comme disait Descartes, «maître et possesseur de la nature» par le moyen d’un outil, parmi les plus simples à manier. Certes, comme le téléphone, les voitures d’aujourd’hui, ou les technologies informatiques, le fonctionnement de l’outil n’est pas toujours compréhensible; mais il est facilement utilisable. Cette apparence de maîtrise prend le contrepied de la foi qui est, loin de la certitude et de la suffisance, comme la marche à pied, qu’une chute dans le doute, mais une chute perpétuellement amortie.

L'indispensable aide sociale

CAR Banner CaritasCH Kim f 970x547Étienne Perrot sj - Jamais n’a semblé plus pertinente la formule du pape Pie XII, reprise par le pape François: «La politique est la forme la plus haute de la charité». Ceux qui, à l’intérieur de l’Église, comme à l’extérieur, réduise la charité à la gentillesse et à l’entraide interpersonnelles, pèchent contre la charité. Je ne dirais pas qu’ils se donnent bonne conscience, ce serait téméraire, et sans doute largement faux; mais ils ne mobilisent pas pour l’amour du prochain l’intelligence nécessaire de la situation sociale.

Analyser les faits avec les moyens les plus adéquats est la première exigence de la charité. Le SAMU social de Paris, aide médicale d’urgence pour les gens qui vivent dans les rues de la capitale française, finance des études contrôlées par un Comité scientifique et éthique, dont je faisais partie. De la même façon, la Caritas, comme toutes les ONG sérieuses, essaie de connaître le plus rigoureusement possible la population qu’elle prétend aider.

Pour partager ces connaissances, Caritas suisse rassemble chaque année à Berne, un forum socio-politique dont le thème, le 31 janvier dernier, était «L’aide sociale est indispensable!» J’en rappelle les chiffres les plus troublants: «Près de 700’000 personnes, dont 120’000 enfants, sont en situation de pauvreté en Suisse, et la tendance est à la hausse.» Un intervenant au Forum, professeur de l’EESP, estime, sur la base d’études convergentes, que alors que 300’000 personnes sont à l’aide sociale en Suisse, les «programmes d’activation», s’ils peuvent être utiles pour éviter l’isolement social, s’ils peuvent contribuer à garder l’estime de soi, permettent rarement de réintégrer le premier marché de l’emploi.

J’épingle la dimension socio-politique du problème, qui révèle les dérives individualistes du capitalisme moderne. Sur le volet social, la tendance à l’«ubérisation» du monde du travail, chacun étant supposé devenir des «auto-entrepreneurs», responsables de leur emploi et prenant tous les risques sur eux… Ce qui cache les causes structurelles de leur situation: pauvreté, culture, formation. Comme le faisait remarquer un intervenant: «Cela convient peut-être pour un job d’étudiant, par pour faire vivre une famille!»

Sur le volet politique, le refus des discours populistes de droite qui dénoncent l’aide sociale, stigmatisant les personnes en difficultés, voire les qualifiant de «parasites sociaux». Comme si ceux qui en bénéficiaient en étaient les seuls responsables. Le directeur de Caritas Suisse déplore que l’on se concentre uniquement sur l’assainissement des assurances sociales -AVS, AI, PC, 2ème Pilier, Assurance-maladie- mais le problème est bien plus vaste. Je ne peux que lui donner raison.

Notre illustration: photographie de Caritas Suisse et de son action Vaincre la pauvreté des enfants en Suisse © Caritas Suisse

Écologie valaisanne

GiletJaune Creative Commons Zero CC0Dans une interview parue dans Le Temps le vendredi 31 janvier 2020, Christophe Clivaz rappelle que les régions de montagne toucheront de l’argent du fonds climatique, pour se prémunir contre les conséquences du réchauffement climatique. Cela n’a rien d’un scoop. Le conseiller national écologiste valaisan ajoute cette phrase, retenue comme titre par le journal: «Les gens doivent modifier leur comportement, même en Valais». C’est évident. Le changement de comportement est une nécessité à la fois écologique, sociale et politique; il est d’autant moins contestable qu’il repose sur un principe de justice.

En effet, quoi de plus contraire au lien social que l’inégalité des risques affrontés par les uns et par les autres. Or, par le biais de la solidarité, la communauté des risques est indispensable pour maintenir l’autorité de la loi. Certes, il y faut aussi des objectifs précis et des moyens proportionnés. Mais que les risques climatiques ne portent pas uniquement sur quelques-uns, les autres en étant dispensés, c’est indispensable pour maintenir vivant le lien social.

Dans le prolongement de ce dernier point, j’épingle une phrase tirée des propos du conseiller national. Il suggère d’introduire une taxe incitative sur les carburants qui serait ristournée à ceux qui sont très éloignés des transports publics. Je ne peux qu’approuver. Car si l’on veut que les efforts écologiques suscitent l’adhésion de tous, il faut que ces efforts ne conduisent pas à pénaliser ceux qui sont dans les situations les pires.

En introduisant à l’automne 2017 la taxe sur le gas-oil, le gouvernement français en avait ignoré les conséquences sociales qui allaient peser principalement sur les habitants des périphéries urbaines, et des campagnes. Ces populations qui ont plus de mal que les urbains à renouveler leur voiture, et que l’on avait incité, durant des décennies, à privilégier le diesel par une fiscalité accommodante, ont été les premières touchées, et les premières à réagir.

Qui plus est, la nouvelle taxe française sur le pétrole n’était pas explicitement destinée à compenser les débours de ceux qui pourrait le plus mal la supporter, ni même à financer une restructuration économique plus écologique; mais la taxe allait se perdre dans le trou sans fond du déficit budgétaire français. D’où ce que l’on a nommé par euphémisme «la crise des gilets jaunes». La taxe avait tout d’une punition imposée arbitrairement aux plus faibles.

En revanche, pour peu qu’elle soit appliquée avec rigueur et équité, la proposition de Christophe Clivaz, qui vise à ristourner l’argent de la taxe à ceux qui sont les plus éloignés des transports publics, ne peut que convertir les esprits à l’écologie pratique de chaque jour, au-delà même des valaisans, et favoriser des comportements plus respectueux de l’environnement.

Les sanctions de la FINMA

La FINMA vient de condamner un banquier suisse à… restituer les 750'000 francs indument gagnés par le moyen illégal d’un délit d’initié. Certains s’en étonne. Non pas que l’on ne puisse pas garder un gain illégitime, mais parce qu’aucune sanction supplémentaire n’ait été prononcée.

Cette situation semble typique du système helvétique qui résiste avec raison contre le «tout-judiciaire» venu d’outre-Atlantique, où les rapports sociaux ne se vivent pratiquement que sous le mode du contentieux. Dans les pays limitrophes de la Suisse, en France notamment, le gendarme de la Bourse peut sanctionner pécuniairement une attitude fautive. C’est ainsi que, voici deux décennies, feu Pierre Berger, PDG de la société Yves-Saint-Laurent, avait vendu deux paquets d’actions de la susdite société juste avant la publication des comptes semestriels qui, cette année-là, se révélaient médiocres. L’autorité des marchés l’avait pénalisé, au titre d’un délit d’initié qui semblait évident. Peine annulée par les tribunaux saisis par le coupable; car la sanction contrevenait à la littéralité de la loi qui définissait en France délit d’initié, et ne prévoyait de sanction, que si les actions avaient été vendues «sur le marché». Or la vente litigieuse s’était faite non pas sur le marché, mais en bloc, au profit, -si j’ose dire,- de deux banques suisses.

Le principe de l’interprétation stricte des textes pénaux avait joué en faveur du prévenu. Comme dans l’Église catholique romaine, dont le code de droit canonique est un texte de nature pénal: tout ce qui n’est pas explicitement interdit ne peut entraîner de sanction, et toute sanction qui n’est pas explicitement désignée est interdite. C’est sur cette base que, par exemple, aux termes de l’ancien article 2335 du code de 1917, les catholiques pouvaient légitimement adhérer aux loges maçonniques qui ne militaient pas «contre l’Église et les pouvoirs établis».

L’interprétation stricte des textes pénaux est la base de la sécurité juridique, réclamée notamment par maints Cahiers de doléance à l’aube de la Révolution française.

Quoi qu’il en soit de cette argument juridique, l’absence de sanction administrative de la part de la FINMA suscite l’étonnement. Ne favorise-t-elle pas la multiplication de tels actes en n’exigeant que la restitution des biens mal acquis? Peut-être. Dans d’autres pays, certaines Autorités administratives jouissent d’un pouvoir de sanction; ailleurs, ils peuvent «transmettre le dossier» à l’instance judiciaire qui pourra, ou non, prononcer une sanction. J’ajoute deux sous dans la musique. Dans tous les cas, il me semble important que, face à une sanction administrative, un recours soit toujours possible auprès d’une instance judiciaire, mieux à même d’assurer les droits de la défense. À défaut, on glisse vers une société régie par les appareils d’État, une société sans Justice, je veux dire totalitaire.

Le "tout judiciaire"

Divorce pxhereÉtienne Perrot sj -Un peu partout dans le monde, et hier encore en Suisse romande à l’occasion d’une manifestation d’une trentaine de personnes, les relations familiales prennent un tour judiciaire. Problèmes de répartition des biens à l’occasion d’une séparation, problèmes de gardes d’enfant, on s’en remet au juge pour trancher les différents; quitte ensuite à se plaindre, comme hier, de l’a priori des juges qui «avantagent» trop souvent, voire systématiquement, l’un des conjoints (généralement féminin lorsqu’il est question de garde d’enfants en bas âge).

L’intérêt de l’enfant, qui devrait dominer en de telles situations, sert souvent de prétexte aux réclamations de l’une ou l’autre parties. Les prétoires se transforment alors en places publiques, à la manière des manifestants qui cachent leurs intérêts particuliers derrière l’intérêt général.

On peut le déplorer, mais ce phénomène du «tout judiciaire» s’étend à toutes les relations humaines, relations de voisinage comme relations sociales. L’emprise judiciaire, qui s’étend de plus en plus, est cependant facile à comprendre. Elle correspond à la culture de la modernité qui, faisant fonds sur la responsabilité individuelle, interprète tout contrat de la manière la plus restrictive pour l’engagement des parties, de façon à sauvegarder le maximum de liberté pour chacune d’elles. Chaque individu est ainsi posé seul face à la collectivité dont il attend qu’elle l’aide à réaliser l’épanouissement de sa propre personne. Cette posture se vit dans le couple comme dans le travail. Les relations avec les Services publics sont également abordées dans cet esprit d’indépendance individuelle, et l’on traite aujourd’hui avec l’instituteur ou avec le conducteur de tram ou l’employé du fisc comme on traite avec son boulanger.

La culture de la médiation disparaît; et l’on laisse aux spécialistes des sciences humaines le soin de concilier les points de vue. Lorsque le différent est allé trop loin, on entame un contentieux judiciaire; ce qui revient à peu près au même puisqu’on se décharge sur un tiers du soin de régler les conflits.

Le tout judiciaire, nonobstant l’encombrement des tribunaux, est capable de répondre à cette demande. C’est d’ailleurs son rôle. Mais, comme la montré les instances aux limites du judiciaire, instances de «conciliation» prévues par la loi, toute volonté pour un organisme public d’aller plus loin que l’interprétation stricte de la loi et des contrats, et de se substituer à la bonne volonté des parties, s’avère infructueux. Dans l’immense majorité des cas, ces bons offices sont aussi vains que les discussions préalables à certaines décisions thérapeutiques.

Il est vrai que le rôle de la loi et des juges, ses interprètes, n’est pas de rendre vertueux les assujettis, mais simplement de sauvegarder l’ordre public. Le philosophe du Moyen-Âge Thomas d’Aquin le remarquait dès le XIII° siècle dans sa Somme théologique (IIa IIae question 66, article 11). On pourrait s’en désoler. Ce serait une erreur. Car en limitant le rôle de la loi dans les relations sociales et familiales, le juge, à son corps défendant, assure la sécurité juridique, et renvoie chacun à sa responsabilité. Il garantit ainsi la dignité des partenaires en litige.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
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Le point de vue
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La méditation
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Le billet spirituel
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D'hier à aujourd'hui
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