Lors de la campagne relative à l’initiative «pour des multinationales responsables», des organisations religieuses ont pris fait et cause en faveur de l’initiative (finalement refusée le 29 novembre 2020). Des groupements politiques -notamment les Jeunes Libéraux Radicaux- s’en sont émus et avaient porté le problème devant le Tribunal fédéral. Quelques jours avant le scrutin, la Chancellerie fédérale adressa un document au Tribunal fédéral, jugeant «pour le moins limite» l’engagement politique des organisations religieuses. L’argumentation ne manquait pas de bon sens. Les Églises ne sont pas des organisations politiques; elles bénéficient de privilèges fondés sur un objet social spécifique. Cet objet social -«les œuvres de piété et de religion» disait mon vieux curé- a certes des prolongements éthiques, mais qui ne saurait se traduire en prise de position collective concernant des objets politiques précis. Finalement, la Chancellerie demande au Tribunal fédéral de se prononcer pour savoir si cette «implication intensive» peut être considérée comme «admissible». L’initiative anti-burqa soumise au vote le 7 mars prochain -rejetée par le Conseil suisse des religions, la Fédération suisse des communautés israélites (FSCI), la Plateforme des Juifs Libéraux de Suisse (PJLS) et l’Église évangélique réformée de Suisse (EERS)- ne posera pas de tels problèmes, d’autant plus qu’elle porte sur un objet ostensiblement religieux (même s’il n’est pas que ça).

Concernant l’initiative «pour des multinationales responsables», je ne me prononcerai pas à la place du Tribunal fédéral. Mais je peux dire que, du point de vue de la vie des Églises, il serait bon de tenir compte sérieusement de l’alerte de la chancellerie. Dans ma chronique du 5 novembre 2020, je prenais moi-même fait-et-cause en faveur de l’initiative. Ce qui me semble conforme à mes convictions de citoyen appelé à pratiquer ce que Thomas d’Aquin au XIIIe siècle nommait la «justice légale» (on parlerait aujourd’hui d’accomplir ses devoirs civiques: payer ses impôts, mettre en œuvre ses droits électoraux, respecter l’espace public et les codes sociaux, etc.).

Mais, du point de vue qui est ici le mien (celui des Églises en tant qu’organismes de statut public), il me semble bon qu’elles ne s’engagent pas sans précaution au service d’une d’un parti ou d’une option politique particulière. La raison en est l’autonomie individuelle de la conscience, qui, depuis Augustin, évêque d’Hippone au V° siècle jusqu’à aujourd’hui, en passant par Thomas d’Aquin, est considéré comme l’un des trésors de la tradition chrétienne. Même si je ne partage pas la position de la philosophe Simone Weil qui voyait dans les partis politiques des machines à contraindre les convictions et aliéner les consciences, je ne peux que suspecter une prise de position collective qui engage tous les membres d’une Église. Que Monseigneur Intel ou la pasteure Trucmuche manifestent leur conviction politique ne me dérange guère. (À condition toutefois qu’ils ne présentent pas publiquement leur option politique comme le corollaire universellement nécessaire de leur conviction religieuse.) En revanche, un option politique collective se prête à des dérives bien connues. Sauf à imaginer l’unanimité ou, à défaut le consensus, sauf à imaginer des critères sans ambiguïté d’appartenance qui permettraient l’exclusion des membres déviants -mais ce ne seraient plus des Églises, ce seraient des sectes- je pense qu’il est de bonne sagesse pour les Églises de ne pas se fondre dans un courant politique.

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