Chacun sait que, si l’argent ne fait pas le bonheur, il permet cependant d’acquérir les talents que d’autres sont prêts à vendre. Pour le plaisir, la sécurité ou le goût du pouvoir, les talents acquis par des moyens sonnants et trébuchants ne sont pas réservés à la ménagère en quête de bons choux fleurs ou au manager en quête d’un outil performant. C’est pourquoi nul ne s’étonne de voir les pays les plus riches accaparer les chercheurs les plus prometteurs des pays plus pauvres -ou moins disposer à pratiquer la surenchère. Les clubs de football sont l’aspect le plus spectaculaire de cette marchandisation des talents. Mais le phénomène se vérifie également dans des domaines insoupçonnés comme l’exégèse biblique, la philosophie ou la peinture. Les bibliothèques, les conditions de travail et la rémunération se conjuguent pour favoriser cette «libre circulation» transfrontière des talents.

Le phénomène n’est pas moins prégnant dans le domaine militaire, où aucun pays riche ne s’abaisserait à parier sur l’agilité candide de David, lui préférant la lourde cuirasse de Saül pour lutter contre les Goliath de tous les temps. C’est le reproche fait depuis longtemps aux USA, qui profitent du statut international du dollar pour prélever sans grand souci dans la richesse planétaire. Ils font leur marché dans les universités les plus prestigieuses du globe au service de leur appareil militaro-industriel.

Ce qui est nouveau est que l’on prend conscience que la Chine en fait autant. Profitant de leurs immenses réserves de devises, les chinois non seulement achètent produits touristiques, terrains, immeubles, infrastructures et créances, mais également les talents produits de par le monde par les meilleures universités et les plus grands centres de recherche. En une dizaine d’année, quelques 60'000 scientifiques, dont une petite quarantaine venue de Suisse, ont ainsi émigré dans l’Empire du Milieu.

La Suisse n’y échappe donc pas. À tel point qu’un article paru sur le site du journal  Le Temps titre En quête de talents, Pékin recrute dans les universités helvétiques. «Les deux écoles polytechniques fédérales, les universités de Genève, Zurich, Bâle et Berne, ainsi que l’Institut Paul Scherrer et le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche ont tous fourni des scientifiques au programme Thousand Talents

Thousand Talents n’est que l’un des quelques deux cents programmes de recrutement chinois qui attirent, par des rémunérations alléchantes (jusqu’à 200'000 francs par mois pour les plus demandés) et des conditions de travail adaptées, les chercheurs de haut niveau, et organisent leur transfert dans des universités et des laboratoires chinois. L'article cité plus haut donne plusieurs exemples précis de cet exode des cerveaux auquel nul ne prêtait attention quand il s’agissait d’attirer les esprits prometteurs venus des pays en développement. Les spécialités recherchées sont celles de l’avenir: nanotechnologie, biotechnologie, semi-conducteurs, intelligence artificielle, fusion nucléaire, photovoltaïque, défense électronique. La pointe du propos de l’auteur de cette newsletter est certainement le fait que certains de ces chercheurs expatriés travaillent, directement ou indirectement, pour l’armement chinois. Après la dernière guerre mondiale, les États-Unis d’un côté de l’Atlantique, l’URSS de l’autre côté, ont fait la même chose avec les chercheurs allemands. Rien de nouveau, donc, sous le soleil du marché.

J’ajoute un sou dans la musique en constatant que ce genre de transferts ne constitue pas toujours formellement un vol de technologie -bien qu’ils puissent parfois s’accompagner de prélèvements indus de données secrètes. Mais ils constituent néanmoins un transfert sans grande contrepartie pour le pays d’origine des investissements dans la culture et dans la formation des élites scientifiques du pays. C’est la logique productive du marché. (Mais productive pour qui? pour quand? et qui en paiera finalement le prix?) Avec une pointe de cynisme désabusé, je rappellerais volontiers la formule évangélique -prononcée dans un tout autre contexte il est vrai, qui n’est pas celle de la société marchande- «À qui a on donnera, à qui n’a pas on enlèvera même ce qu’il a.»

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