Un minuscule lapsus me donne prétexte à revenir sur un problème de démocratie politique. Entre le technicien, le moraliste ou l’autorité sanitaire, qui doit décider? Normalement, ni le technicien (car il a une vision unidimensionnelle de son métier -comme le syndicaliste d’ailleurs- à la différence du politique affronté à des intérêts contradictoires- est chargé de défendre les intérêts d’une profession particulière), ni le moraliste (car la morale traite de cas universels, et non pas des situations particulières dont s’occupe le politique). La réponse officielle est donc, comme en Suisse et selon une tradition qui remonte au moins à la République athénienne et aux Conseils des tribus celtes et germaniques: les décisions concernant la communauté doivent être prises par l’organe délibératif. Cet organe souverain délègue le plus souvent son pouvoir à un organe exécutif chargé d’agir selon ses directives et sous son contrôle. Lors de la récente pandémie, l’autorité publique mandatée est l’OFSP, l’Office fédéral de la santé publique par délégation de l’État, expression du peuple souverain. Ça, c’est la théorie...

Dans la pratique, la complication technique sépare ceux qui savent de ceux qui décident. Entre les deux, en interface entre le savant et le politique, se situent le «conseiller» chargé de traduire pour le technicien les désidérata politique et d’alerter les politiques des contraintes notifiées par les sciences. Mais, depuis longtemps déjà, les complications techniques ont déplacé le pouvoir du côté des techniciens, au point que certains se comportent comme des responsables politiques. On a entendu un médecin annoncer devant le Sénat français la durée de confinement pour les personnes âgées de plus de soixante ans!

Le lapsus minuscule qui me fait revenir sur ce problème est l’injonction à peine voilée envoyée récemment par Swisscom à plus d’un million de ses clients pour leur enjoindre par SMS de télécharger l’application SwissCovid. Ce logiciel permet de suivre à la trace et détecter les personnes contaminées par le virus que vous auriez pu croiser au cours de la quinzaine précédente. La formule utilisée par Swisscom laissait penser que l’injonction venait de l’OFSP -qui a été obligé de démentir. Sunrise de son côté respectait mieux l’autorité publique, puisque son message se contentait de «présenter la SwissCovid app au nom de l’OFSP».

Les clients de Swisscom s’en sont légitimement émus. Et cela pour deux raisons. La première est que l’injonction reçue par SMS sur leur smartphone laissait penser que l’OFSP avait accès à leur adresse et à leur nom; ce que le logiciel ne peut pas faire -respect de la vie privée oblige- respect auquel se sont pliés les techniciens qui ont mis au point l’application SwissCovid. La seconde raison de l’émoi des clients de Swisscom vient du ton contraignant de la dernière phrase du message envoyé par Swisscom: «Téléchargez maintenant!» Ce qu’un technicien n’est pas autoriser à faire, sauf à usurper -à la manière du médecin français devant le Sénat- l’autorité publique. C’est ce qui s’appelle la technocratie; d’autant plus sensible dans le cas présent, que le traçage, aussi respectueux soit-il pour la vie privée, a provoqué bien des réticences.

Mon préjugé de bienveillance légendaire m’induit à penser que les responsables de la communication chez Swisscom partaient d’une bonne intention: favoriser, par l’usage du traçage électronique, la lutte contre la pandémie en Suisse. Je ne peux cependant pas m’empêcher de penser qu’un tel lapsus, heureusement sans conséquence, traduit la culture ambiante d’un certain nombre de techniciens. Forts de leur science, ils estiment inconsciemment avoir plus de compétences que les politiques pour mener le pays. C’était déjà l’illusion de Platon qui voulait confier les rênes de l’État aux «philosophes» -les savants, dans le langage de l’époque. Ce gouvernement par les savants conduit à la séparation -mortifère pour la démocratie- entre «ceux qui pensent» et «ceux qui exécutent». Il est vrai que cette tendance vers la technocratie est favorisée par le manque de courage des politiciens qui n’osent pas arbitrer entre les intérêts et les valeurs contradictoires, et croient pouvoir se décharger de leur responsabilité sur «les contraintes techniques».

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