par Étienne Perrot sj - Épidémies, guerres, effondrements économiques, grandes découvertes d’ordre géographique, physique, électronique ou biologique, accidents divers, tous ces événements brutaux subvertissent la culture, provoquent des crises dans les organes de décision et engendrent toujours des effets imprévisibles sur la société. Le contrecoup sur la vie des Églises a souvent été souligné. La récente crise sanitaire ne fait pas exception.

Au retour d’un tour du monde solitaire à la voile, interrogé par un journaliste qui lui demandait si, au cœur d’une tempête, il avait prié, Éric Tabarly a répondu par la phrase bien connue: «Au fond d’un trou d’obus, tout le monde est croyant.» Mais autre chose est le réflexe de peur qui conduit à se raccrocher à n’importe quelle branche religieuse pour peu qu’elle promette une planche de salut -fusse une planche pourrie- autre chose est la déstabilisation des organes des Églises établies qui rassemblent depuis de longs siècles les croyants. L’habitus des croyants s’effrite -cette matrice de perception, d’évaluation et d’action- qui donne sens à leur adhésion à l’Église. Même les Églises apparemment plus résilientes en sont cependant bouleversées.

Certains observateurs, prenant peut-être leurs désirs pour la réalité, annoncent que la récente pandémie va vider les temples et les églises. Je n’en sais rien, et je parierais tout aussi bien que la guerre contre le virus aura, comme toutes les guerres, l’effet inverse. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que, sans attendre les épidémies, les guerres et les crises économiques, l’évolution de notre civilisation depuis l’aube de la modernité au XVI° siècle conduit à ruiner la culture sous-jacente à la religion occidentale. Sans que la bonne volonté des pasteurs et des prêtres soit en défaut, les sciences modernes ont mis au jour et démystifié les conditions d’apparition des références métaphysiques qui servaient de caution à la pratique religieuse. Dans Le génie du christianisme, Chateaubriand notait que le mystère disparaît d’un temple que l’on a vu bâtir. De fait, quand on connaît la mécanique cachée d’un organe délibératif d’une association -fut-elle religieuse- l’autorité s’estompe.

L’Église catholique romaine en a fait maintes fois la cruelle expérience, bien avant les récents épisodes du Consistoire de l’Église protestante de Genève (dont cinq membres sur neuf -dont le Président Emmanuel Fuchs- ont démissionné le 10 juin dernier 2020). Dans la culture d’aujourd’hui, et indépendamment des guerres et des virus, toutes les organisations sont chahutées, qu’elles soient ecclésiales, politiques, syndicales ou associatives. Les énergies se polarisent alors sur des questions de procédure, sur des pinaillages réglementaires, sur des appels aux statuts comme autant de marteaux pour taper sur la tête des opposants supposés vouloir confisquer le pouvoir. Emmanuel Fuchs le dit bien: «depuis un an, je regarde effaré le débat sur la gouvernance. Toute l’énergie de l’Église est accaparée par des questions de structures, de règlements, de rôle, négligeant d’autant les questions fondamentales liées à la Mission et à la dimension spirituelle.»

Un constat similaire peut être dressé pour tous les groupes, religieux ou non, qui cherchent leur voie dans un monde déboussolé car foncièrement instable. Si l’on met à part les groupes qui, pour des raisons d’opportunité saisie à temps, pour des raisons de mode -musicale, esthétique ou sentimentale- ou pour des raisons de stratégie politique qui laisse penser à leurs membres qu’ils approchent du pouvoir, toutes les associations sortent aujourd’hui essorées de la lessiveuse économique, écologique, sanitaire et sociale.

Alors, que faire? Se fier à la sagesse biblique: les chars et les chevaux ne suffiront pas pour gagner la victoire (traduisons: les stratégies de pouvoirs affrontés et les tactiques de couloirs ne suffiront pas pour rendre le service que la société attend des Églises). Sans chercher à vouloir soutenir par de fragiles étayes l’édifice trop fortement ébranlé par le maelström de la crise, prendre le contre-pied du défaitisme ambiant. L’esprit sain -tout comme le Saint Esprit qui préside à tout discernement- tourne l’attention vers la transformation de l’organisme qui s’adapte aux infidélités du milieu et leurs fait face. D’ailleurs, la crise s’écrit en chinois 危机 wéijī. 危 signifie danger etopportunité. La crise est autant danger qu’opportunité. Opportunité pour innover et développer de nouveaux outils de coopération, des façons différentes d’organiser le travail, des formes inventives d’autonomie dans la subsidiarité solidaire.

Finalement j’invite les Églises en perdition à travailler comme les corps de ballets, en visant la grâce -celle des ballerines qui, par leurs gestes gracieux, épousent la musique sans violenter ni le sol, ni leur corps. La Grâce leurs sera alors peut être accordée si -pour le plus grand profit de tous, et spécialement des plus faibles- elles s’en tiennent à leur vocation propre qui est d’inspirer les gestes de justice et les paroles de paix.

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Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
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La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
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