AdobeStock 277426700Étienne Perrot sj - Un titre affiché jeudi 28 novembre 2019 sur le site du Temps m’a fait bondir. Le journal met dans la bouche d’Alexandre Barrelet, chef de l’unité «culture» de la RTS, la formule suivante: «la quantité (sic) d’intelligence produite n’est pas remise en question». S’il ne s’agit pas simplement d’attirer l’attention du lecteur par une provocation verbale, la formule mérite explication.

Parler de «quantité d’intelligence» est une bêtise; car l’intelligence est la capacité de faire le lien entre des phénomènes épars. Et nous savons, par expérience personnelle, et à la suite d’examens scientifiques qui relèvent de la psychosociologie, voire tout simplement de la pédagogie, qu’il existe plusieurs formes d’intelligences. Et si l’intelligence spéculative a dominé en occident depuis la Renaissance jusqu’au milieu du siècle dernier (elle a accompagné le développement de l’imprimerie et du livre), elle n’est plus celle qui, aujourd’hui, mène le monde. Les technologies actuelles d’information et de communication ont développé des formes d’intelligence insoupçonnées de nos ascendants, même les plus proches.

Quant à «produire» de l’intelligence, cela ne relève pas du travail ordinaire, mais de la recherche. Cette recherche s’appuie sur la technologie acquise, certes; mais surtout sur l’imagination personnelle stimulée par le questionnement, l’indignation, l’étonnement, l’admiration, et tout ce qui remet en question les schémas de pensée les mieux établis.

Lorsqu’on remet dans son contexte les propos du le chef de l’unité culture de la RTS, le scandale disparaît. À la suite du coup de semonce lancé par l’initiative No Billag, la RTS doit économiser douze millions de francs, tout en promouvant une offre culturelle mieux ciblée, capable d’intéresser des publics nouveaux, notamment parmi les générations plus jeunes.

Relever ce défi est le propre de tous les médias publics. Ils doivent éviter de se perdre dans une logique d’audimat (au nom d’une certaine idée de la culture), mais pas au point de cultiver une élite coupée de la sensibilité du plus grand nombre. Cette quadrature du cercle est d’autant plus difficile à résoudre que ne sont plus dominantes aujourd’hui les formes culturelles de jadis: l’oralité dans les temps les plus anciens, puis le livre durant les cinq siècles qui, en occident, ont suivi la Renaissance. Bien avant que ne commence le présent millénaire, la culture s’est coulée dans l’image nue et dans la musique à volonté, auxquelles on peut accéder immédiatement, et que l’on peut abandonner ad nutum.

Ce rapport-au-monde n’a pas que des avantages pour ceux qui doivent gérer intelligemment les médias publics. Car la culture dominante est fauteur d’effets de modes, modes exacerbées par le phénomène de réseaux. Avec un grain de sel, je dirais que ces phénomènes empruntent à la «loi Matthieu» (tirée de l’évangile selon Matthieu, chapitre 25, verset 27): «À qui a on donnera, à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a.»

C’est pourquoi, sans sacrifier les chiffres d’audience, l’intelligence du chef de l’unité culture de la RTS est, comme il dit, de ne pas opposer le quantitatif au qualitatif, mais de rester attentif aux formes culturelles émergentes. Cela demande la prudence que manifeste, semble-t-il, Alexandre Barrelet, prudence dont Aristote disait qu’elle est l’intelligence des situations concrètes.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

Les pierres vivantes
de Pierre Martinot-Lagarde sj

Vie Spirituelle
au temps du coronavirus

Archives

  • Séparatisme islamiste

    Étienne Perrot sj - L’histoire religieuse de la Suisse, ses cantons à dénomination «protestante» ou «catholique», puis l’accession à une véritable laïcité respectueuse des droits humains en matière de liberté de

    Lire la suite
  • Dessins de presse

    EpingleChappatte Expo2020 © Chappatte À l’occasion de l’exposition du dessin de presse, présentée au Musée des Beaux-Arts du Locle , j’épingle le rôle de l’humour dans la vie sociale. Comme le signale un confrère

    Lire la suite
  • Superstitions

    Nous baignons depuis plus de trois siècles dans le rationalisme du XVIIe siècle. Mais en dépit de Descartes, de Spinoza, de Leibnitz, en dépit des sarcasmes des Encyclopédistes du XVIIIe

    Lire la suite
  • L'indispensable aide sociale

    CAR Banner CaritasCH Kim f 970x547 Étienne Perrot s j - Jamais n’a semblé plus pertinente la formule du pape Pie XII, reprise par le pape François: «La politique est la forme la plus haute de la

    Lire la suite
  • Écologie valaisanne

    GiletJaune Creative Commons Zero CC0 Dans une interview parue dans Le Temps le vendredi 31 janvier 2020, Christophe Clivaz rappelle que les régions de montagne toucheront de l’argent du fonds climatique, pour se prémunir contre

    Lire la suite
  • Les sanctions de la FINMA

    La FINMA vient de condamner un banquier suisse à… restituer les 750'000 francs indument gagnés par le moyen illégal d’un délit d’initié. Certains s’en étonne. Non pas que l’on ne

    Lire la suite
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10
  • 11
  • 12