Étienne Perrot sj - Le «bonheur cantonal brut» est dans l’air genevois. Si j’en crois les médias locaux de ce mois de septembre 2019, un petit groupe de citoyens réfléchit en vue de faire inscrire cette idée dans la Constitution.

Il y a en effet de quoi réfléchir, puisque l’enjeu d’une telle idée est de concilier le nombre quasi infini des dimensions du bonheur. Certes, le bonheur se conjugue au singulier, mais il s’inscrit nécessairement dans un environnement où les relations humaines, l’écologie, la politique, l’économie et bien d’autres disciplines sont également convoquées. Les dimensions sociologiques et psychologiques sont parties-prenantes. La psychanalyse met aussi son grain de sel en soulignant que l’inconscient personnel et ses méandres, pour un même environnement social, économique et politique, conduisent à une perception très subjective du bonheur.

À supposer même que l’on puisse mesurer, par des indicateurs judicieusement choisis, chacun de ces multiples paramètres, resterait le problème ardu de pondérer chacun d’eux pour les articuler en un horizon unique. Les économistes connaissent bien la difficulté depuis que, voici septante ans, avec l’émergence des premières comptabilités nationales, ils ont pris vive conscience des lacunes du Produit Intérieur brut (plus connu sous son sigle PIB). Ne mesurant que les échanges monétarisés ou ce que l’on peut y joindre en matière de rémunérations, le PIB ne reflète que d’une manière très déformée, souvent fallacieuse, l’activité du pays. Il ne saurait, en tout état de cause, mesure le Bonheur cantonal brut.

Cet état de fait me laisse cependant dubitatif sur la tentative d’élaborer des critères collectifs du Bonheur cantonal brut. Certes, j’imagine que l’on peut trouver, à défaut d’unanimité, un certain consensus pour faire la liste des indicateurs pertinents capables de traduire au mieux l’expérience de bonheur vécue par la majorité des citoyens. Je pense même qu’il serait possible d’appliquer une grille qui donnerait à chacun des indicateurs retenus une pondération qui permettrait d’avoir un indicateur global du Bonheur cantonal brut. Je vais même jusqu’à penser que cet indicateur global puisse évoluer au gré des modifications des modes de vie, que la technologie, la politique ou les sensibilités ne manqueront pas d’apporter.

Ce que j’épingle, ce n’est pas la difficulté d’exprimer en chiffres ou en lettres le Bonheur cantonal brut, c’est cette idée de vouloir inscrire dans la Constitution l’horizon du bonheur. Non pas que la collectivité n’ait son rôle à jouer dans le bonheur de chacun en fournissant un environnement technique, organisationnel, réglementaire, sûr, bref, en ayant le souci de l’Intérêt général qui est sa première responsabilité. Mais il me semblerait contraire à mon bonheur que de savoir que la collectivité en est la seule responsable.

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Le point de vue
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