Depuis le jeudi 4 juillet 2019, dans les locaux du journal Le Temps, une sorte de gros cadran d’horloge attire l’attention. Ce que montre ce bricolage, c’est, «en temps réel» (l’expression ne s’invente pas), la part des femmes mentionnées dans les 25 derniers articles du journal. Le lendemain, la photo du susdit montage, telle qu’elle fut publiée sur le site du journal, affichait un petit 22%. On est loi du fameux 50% qui trône en caractère gras, au sommet du cadran. J’ai la tentation d’écrire, singeant une phrase célèbre touchant la démocratie dans un pays où l’on attendait le dépérissement de l’État: «Encore un effort, chers journalistes, pour être vraiment équitables envers les femmes».

Mais deux raisons me retiennent sur cette pente d’une ironie de mauvais goût. La première relève du mensonge inhérent aux statistiques. Comme chacun sait, il y a deux façons de mentir, la première est de ne pas dire la vérité, la seconde est de faire des statistiques. Les conseillers en finance connaissent bien la chose; face à un client soucieux, pour camoufler le risque d’un placement, on le noie dans les statistiques, en invoquant à grand renfort de chiffres, le calcul des probabilités. C’est oublier qu’une statistique (qui joue sur la loi des grands nombres) n’est pas un diagnostic (qui tient compte de la particularité des personnes, ce qu’elle font, leur itinéraire singulier, leur contexte -ici des femmes citées dans les articles du Temps).

La seconde raison m’est inspirée par une pratique courante dans les milieux de la recherche scientifique. Les articles publiés dans les revues de très haut niveau sont souvent signés par tous les membres du laboratoire, -chaque chercheur peut ainsi capitaliser sur son nom un grand nombre de publications-; le nom du chef du laboratoire apparaît généralement en bonne place, même lorsqu’il n’a pris aucune place dans la recherche; souvent, il n’a fait que cautionner les protocoles de recherche. Cependant, à la seule vue des signatures, il est impossible de savoir l’apport de chacun dans le travail. Il en est de même pour les femmes citées dans les articles du Temps. Imaginons que le rédacteur en chef multiplie les petits articles plus ou moins insignifiants incorporant le nom d’une femme. Aussitôt -puisque l’indicateur est supposé varier en temps réel- le curseur s’approchera des 50%, voire dépassera l’équilibre visé.

Morale de l’histoire: la parité formelle ne suffit pas nécessairement pour faire justice aux femmes.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

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Année 2016

logos presse 24a03Retrouvez les chroniques d’Étienne Perrot sj de l'année 2016 ou l'art d'épingler les petites phrases d'apparence anodine qui ne sont pas si banales que ça!

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