FranceitalieLes ridicules invectives mutuelles échangées entre la France et l’Italie, -chacun des deux gouvernements accusant l’autre d’ingérence, au point que la France a rappelé son ambassadeur à Rome-, plus encore que les chiffres accablants du chômage dans ces deux pays limitrophes de la Suisse, attestent du déclin de l’Europe. Dans une chronique parue le 11 février 2019 dans le journal La Croix (Paris), un ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes, Mario Giro, tente d’exorciser ce phénomène consternant en évoquant le nécessaire respect mutuel et l’indispensable coopération entre pays européens.

Lorsqu’on ne croit pas au diable personnifié, cet exorcisme, tout comme les invectives franco-italiennes auxquelles il croit répondre, soulage momentanément la conscience, sans faire avancer d’un pouce la solution du problème. Car parler de respect mutuel et de coopération, ce n’est finalement qu’honorer la définition paradoxale qu’un psychanalyste donnait à la responsabilité: «Syndrome non encore répertorié dans la nomenclature des troubles psychiatrique». Le psychanalyste explique: «Le sujet y campe dans un ‘tout est sûr’, ‘tout est là’ et se contente de résoudre les problèmes avec des mots.» Bref le respect dans la coopération entre pays européens n’est pas la solution, c’est le problème. Le général De Gaulle l’avait bien compris lorsqu’il avait posé, comme préalable à la coopération avec les pays de l’Est de l’Europe, la détente, puis l’entente, avant la coopération.

Sur un point, je suis cependant d’accord avec Mario Giro: «le fait que l’un (des pays) déclinerait avant l’autre ne serait qu’une piètre consolation». Comme dit l’adage populaire «quand je me regarde, je me désole; mais quand je me compare, je me console». En fait nous savons fort bien que le malheur des autres, sauf -momentanément- rancune ou ressentiment porté par la vengeance, ne fait pas le bonheur. Car ces passions immédiates ancrent dans le passé et interdisent l’avenir. Quant à profiter du contre-exemple des autres, il ne faut pas trop y compter. L’exemple d’autrui est un peigne pour les chauves; il ne sert à rien.

En revanche, parmi les considérations émises par l’ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes dans le journal La Croix, j’épingle un poncif qui témoigne, au mieux d’un manque d’analyse, au pire d’une idéologie tout juste capable de caresser dans le sens du poil la démagogie populiste. Mario Giro propose de «renégocier des règles qui ont été écrites en un temps de pensée unique hyper-libérale et qui ont échoué avec la crise…» Voilà une double erreur: les principes fondamentaux de l’Union européenne ont été négociés dans les années 1950 par des hommes politiques qui n’étaient pas mus par l’esprit libéral (c’étaient des «libéraux» à la manière américaine, c’est-à-dire des sociaux-démocrates). Quant à voir dans la crise la conséquence des principes sur lesquels s’est fondé l’Union européenne, c’est oublier que la crise vient de dérèglementation financière américaine.

Les populistes européens d’aujourd’hui veulent remplacer cette économie sociale de marché voulue par les fondateurs de l’Europe par un système qui a dominé lors de la création des États-nations au XVIe siècle, le mercantilisme. Politiquement, le mercantilisme, comme le populisme aujourd’hui, repose sur un nationalisme qui tente de favoriser les «champions nationaux», par la manipulation monétaire, le jeu des réglementations, les subventions, la «préférence nationale». Le résultat en est toujours, à l’instar de l’Espagne au XVIe siècle, de la France au XVIIe - XVIIIe siècle, des pays rentiers contemporains -le Venezuela en est aujourd’hui l’affreuse caricature- l’affaiblissement économique et la gabegie sociale. À notre époque, le mercantilisme a été adopté, certes, mais vite abandonné, par tous les pays émergents: le Japon après-guerre, la Corée du Sud, l’Inde, la Chine. Agiter le chiffon rouge de l’hyper-libéralisme, c’est se payer de mots en laissant croire aux classes moyennes, immobilisées géographiquement dans leurs régions et coincées économiquement dans leurs secteurs d’activité, que l’État national permettrait à chacun de vivre aux dépends de tous les autres.

photo: Pixabay/DR

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