par Étienne Perrot sj - Parmi les revendications émergées du tohu-bohu des «gilets jaunes» en France voisine, est venue l’idée de Référendum d’initiative citoyenne, à l’image de la démocratie directe helvétique. L’idée est soutenue par les partis politiques de l’extrême, Mme Le Pen à droite, M. Mélenchon à gauche. Ils s’agit pour eux de surfer sur le sentiment populaire selon lequel les représentants élus ne sont pas fiables, et que le peuple doit pouvoir les congédier ad nutum, comme disent les juristes (littéralement au moindre signe du doigt), dès qu’ils déplaisent à une majorité de français.

Le parti majoritaire actuel, celui du président Macron, a senti d’où vient le vent. Pour parer le coup, le Président de l’Assemblée Nationale, M. Richard Ferrand a critiqué le système suisse. Selon lui, les thèmes de votation sont sélectionnées par «des cliques affairistes et quelques lobbyistes». Ce qui est faux. Considérant comme une insulte envers la démocratie helvétique cette opinion dégagée de son contexte, M. Guillaume Barazzone a exigé des excuses publiques de la part de l’élu français indélicat. C’est donner beaucoup d’importance à des propos tenus par un homme politique aux abois.

Il n’en reste pas moins vrai que la démocratie suisse n’est pas exportable. Non pas qu’une forme de démocratie directe ne soit pas pensable, mais parce que les systèmes politiques, comme toutes les affaires humaines, mêlent toujours, avec les valeurs affichées les mieux pensées, les sentiments et l’imaginaire. Ici comme dans les relations amoureuses, «le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas», comme disait Blaise Pascal. Or, ce qui fait toute la densité d’un système politique, c’est, sinon l’amitié entre les citoyens, comme le prétendait Aristote, du moins une culture commune, un rapport-au-monde pétri d’histoires plus ou moins mythiques, qui habillent un même sentir commun.

C’est la raison pour laquelle je suis en plein accord avec l’historien et juriste vaudois Olivier Meuwly: huit siècles d’histoire helvétique ne sont pas transposables dans un pays incrusté de centralisme monarchique et de parisianisme jacobin. Comme le note cet historien dans une interview paru le 17 décembre 2018 dans Le Temps: «Les votations populaires impliquent un dialogue et l’acceptation de la défaite. La France n’a pas cette expérience politique. Le risque serait que l’on se retrouve avec les perdants descendant dans la rue le lendemain du scrutin pour manifester. Cela ne marcherait pas.» Par idéalisme naïf ou calcul de politique intérieure digne de Machiavel, les Américains ont cru que la démocratie pouvait s’exporter comme des voitures ou des avions. C’est faux. La sauce démocratique helvétique a ceci de commun avec ce fromage dont la publicité prétend que c’est un secret bien gardé. C’est le secret d’une histoire singulière, gardé non pas dans un coffre de banque, mais, à la manière de La lettre volée, le roman d’Edgar Poe, à la vue de tous ceux qui savent regarder.

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