Accueil des personnes LGBT dans l'Église

Présent à Dublin pour la neuvième rencontre mondiale des familles (23 août 2018), le jésuite américain James Martin a livré un discours poignant pour encourager l’Église à accueillir les personnes LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels). Pour mieux faire passer son message, avant de donner quelques beaux témoignages d’accueil et de services rendus dans les paroisses par ces personnes, le Père James Martin a d’abord énuméré de nombreuses situations dans lesquelles les personnes LGBT s’étaient senties abandonnées, refoulées, rejetées par l’Église. Il parle notamment de cette mère qui se félicitait que son fils revienne sur les bancs de l’Église un dimanche de Pâques, «mais après que le prêtre ait proclamé l'histoire de la résurrection du Christ, devinez sur quoi il a prêché? Les maux de l'homosexualité. Le fils s'est levé et est sorti de l'église. Et la mère s'est assise dans le banc et a pleuré».

Le Père James Martin est un bon témoin de l’attitude de miséricorde promue par notre pape François. Attitude de discreta caritas (charité pleine de discernement) que le pape désirerait voir mise en œuvre  dans bien des domaines (accueil des réfugiés, divorcés remariés). Bref, résume le jésuite américain, il ne faut pas définir les personnes par leur orientation sexuelle; il faut voir au-delà. «Voyez-les dans leur intégralité. Et si vous parlez de chasteté avec les LGBT, faites en autant avec les hétéros».

Cette attitude est nécessaire, c’est la moindre que l’on puisse attendre dans l’Église ; mais je crains que cela ne suffise pas pour que les personnes LGBT se sentent à l’aise. Car, derrière le rideau de l’accueil, se maintient la vieille doctrine appuyée sur des morceaux choisis de la Bible, doctrine construite sur les arguments empruntés à Thomas d’Aquin qui voyait dans l’homosexualité une perversion «contre nature» (sous-entendu contre la nature humaine qui conçoit la procréation comme finalité quasi exclusive de l’acte sexuel). Au XVIIIe siècle, le théologien moraliste Alphonse de Ligori a tenté de desserrer ce carcan dogmatique en appliquant la théorie (déjà présente chez Thomas d’Aquin) du primat de la conscience fondé sur «l’erreur insurmontable»: quand, en dépit d’informations et de réflexions éclairées, on n’arrive pas à se convaincre de l’argument présenté par l’autorité, on a le devoir de suivre sa conscience, fût-elle erronée. Dans les temps plus récents, des moralistes catholiques ont voulu assimiler l’homosexualité à une maladie qui relève non d’une condamnation mais du soin. À la lumière de la psychanalyse, certains théologiens voudraient voir l’Église faire un pas dans la modernité en considérant l’homosexualité, à la manière de Sigmund Freud, non pas comme une maladie, mais comme «une variante de la fonction sexuelle.»

Quelle leçon tirer de ces multiples approches: intéressons-nous aux schémas de pensées et pas simplement aux pratiques charitables, aussi nécessaires soient-elles ; car les schémas de pensée orientent les prescriptions morales ; l’histoire de ces schémas de pensée, en nous faisant prendre du recul, favorisera notre discernement. À condition, bien sûr, que l’on ne récuse pas a priori la notion d’histoire appliquée au développement du dogme.


À QUI APPARTIENT LA TRIBUNE DE GENÈVE ?

En des termes sobres, La Tribune de Genève annonce le remplacement, dès ce vendredi 31 août 2018, de son Rédacteur en chef Pierre Ruetschi (à gauche sur la photo) par son adjoint Frédéric Julliard (à droite sur la photo). Toute allusion à un reflet politique serait mal venue. Le Temps du jeudi 30 août 2018 est plus prolixe. Il rappelle l’opposition ferme de Pierre Ruetschi à ce qu’un élu du Grand Conseil a qualifié de «démantèlement» qui a consisté, pour l’entreprise financière de tutelle, Tamedia, à regrouper à Lausanne l’essentiel des Rédactions de ses journaux romands. Pierre Ruetschi s’est «opposé à la stratégie romande de l’éditeur zurichois» souligne Le Temps, précisant que «son dernier acte de rébellion aura été de refuser de transmettre à Tamedia la liste des grévistes qui s’étaient mobilisés début juillet après l'annonce de la disparition de la version papier du Matin». D’où ce jugement global du Temps «Tamedia écarte son rédacteur en chef frondeur», pendant que La Tribune annonce sobrement le changement, assorti d’un billet du Président du Conseil d’administration de Tamedia soulignant toutes les qualités montrées par le rédacteur en chef en ces périodes difficiles pour la presse.

Cet épisode fait remonter à la surface une vieille question, toujours actuelle, et de première importance pour la vie sociale, personnelle et politique de chacun: à qui appartient un journal? À ses financeurs? À ses journalistes? Ou encore, comme dans le célèbre film d’après-Guerre Citizen Kane, à ses lecteurs? La loi française de 1884 instaurant la liberté de la presse dans le respect des personnes et des opinions d’autrui (ce dernier point est parfois oublié) y voyait le complément nécessaire de la démocratie. Le «quatrième pouvoir» se présentait d’emblée comme la condition de la liberté de jugement que chaque lecteur pouvait -ou même devait- se faire selon une éthique consciente de la dignité de chacun.

Contrairement à l’opinion courante, cette liberté ne se niche pas dans le souci d’équilibre pointilleux entre les opinions de ceux qui sont «pour» et les opinions de ceux qui sont «contre», comme si la vérité se cachait toujours «au milieu». Elle se manifeste en revanche dans la clarté de la position particulière prise par le journal -à travers les options du rédacteur en chef et la place qu’il accorde à chaque information, et par la transparence des écrits ou des propos de ses chroniqueurs. Ce qui faisait dire à Charles Péguy que, pour gagner des lecteurs, un média doit accepter d’en perdre.

Au final, il n’existe pas d’information reflétant la vérité chimiquement pure; il n’existe que des médias acceptant consciemment la relativité du point de vue qui leur permet la cohérence de leur présentation. C’est pourquoi je souscris sans réserve à ce message laissé par Pierre Ruetschi dans son dernier édito de La Tribune, évoquant «un souci absolu d’indépendance et d’honnêteté dans la recherche et le traitement de l’information.»


Cléricalisme pédophile

L’énorme scandale qui vient d’éclater dans l’Église catholique romaine de Pennsylvanie (USA) à la suite de beaucoup d’autres (Irlande, Chili) ne peut en rester à la légitime indignation. Comme disait Spinoza, au-delà du blâme il faut chercher à comprendre. Depuis des années que la pédophilie de certains prêtres un peu partout dans le monde occupe la une des journaux, les explications n’ont pas manqué: chasteté mal comprise, célibat imposé (ce qui statistiquement semble faux), recrutements d’autant plus hasardeux que le manque de prêtres pousse les responsables à moins de vigilance quant à l’équilibre psychologique des candidats, formation lacunaire dans les domaines psycho-affectifs, isolement sociologique. Dans la livraison de ce jour lundi 20 août 2018, le journal La Croix donne la parole à un prêtre psychothérapeute. L’explication avancée par lui campe aux confins de la culture religieuse catholique et de la théologie. Elle se résume en un mot: cléricalisme.

Politiquement, le cléricalisme est le pouvoir des clercs -c’est à dire des intellectuels, mais ce qui est visé est essentiellement le cléricalisme religieux, disons le clergé- leur intervention dans les affaires de l’État. C’est ce qui justifiait l’anticléricalisme des radicaux de la fin du XIXe siècle. Mais, de même que la laïcité, qui est le corollaire de l’anticléricalisme, a vu son champ s’élargir du domaine politique vers l’ensemble de l’espace public, de même le cléricalisme a débordé le domaine politique pour irriguer, sous la désignation de moralisme, les principaux aspects de la vie personnelle et sociale. L’intellectuel est supposé savoir, et savoir ce qu’il faut faire et ne pas faire; il parle en répétant «il faut, il ne faut pas». Ce qui, évidemment, se retourne contre le fautif et son institution qui prétend enseigner aux autres ce qu’ils doivent faire.

Le cléricalisme religieux est d’autant plus prégnant qu’il se réfère à une révélation, acte gratuit qui échappe, par définition, au vulgaire. D’où cet imaginaire particulièrement présent parmi les fidèles de l’Église catholique, qui fait du prêtre consacré une sorte de monstre sacré à qui l’on prête une science divine, inaccessible au commun des mortels. Cette culture religieuse constitue une énorme caisse de résonance en cas d’abus sexuels.

Karl Marx faisait remarquer que souvent, le médiateur (ici le prêtre) prenait la place de l’autorité (ici la divinité) à laquelle il prétend conduire. Or, même si nous sommes bien loin de la sensibilité biblique, le messager reflète encore quelque peu la valeur du message. «Qu’ils sont beaux les pieds des apporteurs de bonnes nouvelles», dit le psalmiste. Inversement, la bonne nouvelle est éclipsée par le scandale fomenté par le médiateurs. Force donc est de répéter avec les anticléricaux de jadis, en l’élargissant à la question du jour: «le cléricalisme, voilà l’ennemi».


Accord avec le féminin

En ce jour où l’Église catholique romaine fête l’Assomption de la Vierge Marie (comme disait le vicaire de ma paroisse natale «la montée au ciel de la maman de Jésus») le journal Le Monde du mercredi 15 août 2018 souligne un point de grammaire qui réjouira les féministes -à défaut de les faire monter au ciel avec la Vierge Marie- : en grammaire française, la domination du masculin sur le féminin est récente, très précisément, elle date du XVIIe siècle. Jusqu’à cette époque, l’accord se faisait -ou pouvait se faire- avec le genre du nom le plus rapproché. On pouvait donc écrire «Anatole et Joséphine sont belles» C’est ce qu’on appelle l’accord de proximité.

S’il fallait trouver un coupable pour avoir imposé la domination du masculin sur le féminin dans les règles d’accord, ce serait le grammairien de cette époque rationaliste -le XVIIe siècle- Claude Favre de Vaugelas (épinglé notamment par Molière). Vaugelas était l’un des membres de l’Académie française, récemment fondée par le cardinal de Richelieu (1635). Douze ans après, en 1647, cet illustre «immortel» écrivait que le masculin doit l’emporter sur le féminin parce que «le masculin est plus noble que le féminin» (sic). Cherchant une justification à cette plus haute noblesse, un autre «immortel» précisera un siècle plus tard « à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (sic). Certes, il y eu, depuis, des velléités d’équilibre des genres. Un projet de décret sous la Révolution française (en 1792 précisément), à la requête des «dames de l’Assemblée nationale», affirmait: «Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble». L’Assemblée nationale ne donna pas suite. Comme quoi on ne peut pas être révolutionnaire dans tous les domaines.

Revenir à l’accord de proximité semble donc aller dans le bon sens. Mais, le diable se cachant dans les détails, je crains que, la langue française n’ayant pas à sa disposition le genre neutre, le problème ne soit pas entièrement résolu. Si j’écris «Joséphine et Anatole sont beaux» les grincheux soupçonneront que j’ai délibérément choisi l’ordre des personnages de manière à donner le dernier mot au masculin. Inversement, si j’écris «Anatole et Joséphine sont belles» d’autres grincheux -parfois les mêmes- soupçonneront que je veux afficher mon féminisme en plaçant dans l’ombre le masculin. Il en va de même lorsque je crois échapper au problème en juxtaposant les personnages masculins et les personnages féminins (oh, pardon, les personnages féminins et les personnages masculins!). Car alors, l’ordre d’énonciation est interprété comme un ordre de préséance. Si je dis «Anatole et Joséphine» cela ne connote pas exactement la même chose que «Joséphine et Anatole».

Le graphisme lui-même n’échappe pas entièrement au dilemme. Si je m’adresse à mes «ami.e.s», la Webmaster (pardon, je voulais dire la Webmistress) me soupçonnera de vouloir mettre entre parenthèses le féminin. Je pourrai toujours écrire Webmestre, suffisamment ambigu. Vais-je m’en tirer en m’adressant aux lecteurs et lectrices (ou aux lectrices et lecteurs) de ce coup d’épingle par un sympathique «très che.è.r.e.s» ? Même pas ! Car « on » (pronom indéfini, bien pratique en ce domaine sensible) me reprochera de ne pas avoir écrit «Très ch.è.e.r.e.s». Alors que faire ? Supprimer les genres ? C’est mon rêve le plus logique. À défaut, ne plus utiliser de noms propres ni de métiers connotant un genre particulier. À l’oral, je me contenterai de répéter deux fois ami.e.s en laissant planer un doute sur la présence ou non du «e» fatidique dans le premier ou le second mot. De cette manière «on» ne saura pas trop à l’oreille si le genre féminin l’a emporté, ou non, sur le genre masculin, et chacun choisira à sa guise. À l’écrit, cette échappatoire est impossible. Rédiger des coups d’épingle va devenir de plus en plus difficile.


L’Europe désintégrée

Les événements de cet été font mal à l’Europe. La décision américaine, le 8 mai dernier, de se retirer de l’accord avec l’Iran, suivie du rétablissement des sanctions pour toutes les entreprises étrangères qui investissent dans ce pays, a provoqué le retrait des firmes européennes. Ce retrait a des allures de «débandade», écrit un analyste (Le Monde du jeudi 9 août 2018). Début juillet, le Président américain (sur la base de statistiques trafiquées, -ce n’est n’étonne personne-) a sommé l’Allemagne de prendre ses distances d’avec son principal fournisseur d’énergie fossile, la Russie. L’Europe est tancée par ce même Président pour qu’elle assume les frais de sa défense. Sous-entendu, -mais c’est évident-, l’Amérique attend une augmentation des achats de matériel militaire américain par les européens.

Plus dangereux pour la cohésion de l’Europe, le Président américain soutient ostensiblement les partis populistes d’extrême-droite, tous hostiles à l’intégration européenne, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie et en Europe centrale. Pendant ce temps la Chine a fini par abandonner son rêve de faire de l’Europe sinon une alliée, du moins un pion de poids face aux États-Unis. Déçue du peu d’appétence des européens pour les investissements dans la «route de la soie», la Chine place désormais ses pions européens autrement,en investissant dans les infrastructures des pays du Centre et de l’Est de l’Europe. De son côté, la Russie reste échaudée par les sanctions européennes (prises à la suite de l’annexion de la Crimée et du soutien russe aux séparatistes du Donbass). Du coup, désespérant de traiter utilement avec l’Europe, le Président russe aménage ses arrières en préparant un espace eurasiatique.

Dans le miroir de cette dislocation où se conjuguent l’économie, la politique et la stratégie militaire, l’Europe présente un visage tuméfié. Sa monnaie, sans avoir démérité, est toujours incapable de faire pièce au dollar. Sa défense commune se réduit à quelques régiments mixtes. Sur ce terrain, le pire reste à venir: la grande brèche, bénie par les USA, que constituera le départ de l’apport militaire britannique au système de défense européen. Bref, bien que théoriquement puissante, l’Europe, tant économique que politique, manque d’une ligne commune.

«Nous ne négocions pas avec les États-Unis, nous faisons ce qu’ils nous demandent parce qu’ils sont dans une position de force» me confiait un ancien Président de la Confédération. Les pays d’Europe n’ont pas cette sagesse helvétique qui, finalement, n’a pas trop mal réussi;  ils se divisent à chercher, chacun de son côté, quelques marrons à tirer du feu d’artifice américain. Mais l’erreur principale de l’Union européenne est sans aucun doute d’accuser les autres, l’administration américaine, le potentat russe ou le gouvernement chinois. La pire faute pour les européens est d’appliquer, chacun pour soi, la morale de la fable de La Fontaine: «Ne t’attends qu’à toi seul», morale fallacieuse venue d’Ésope, un poète latin. Sans nul doute, le manque de vision et de foi dans l’avenir commun est la principale source du danger de dislocation que court aujourd’hui l’Europe désintégrée.


Mancini, idéologie et sport

Le sprinter Pascal Mancini est aujourd’hui sanctionné. Le reproche? Sa proximité affichée avec des «figures d’extrême droite» ainsi que des propos et images à caractère raciste sur Internet. La sanction?  La Fédération Swiss Athletics l’a exclu des prochains championnats d'Europe de Berlin. Pascal Mancini ne participera ni à la course de relai quatre fois cent mètres (site du Temps du 1er août 2018) ni à la course individuelle (site de la Tribune du même jour). Comme pour les manifestations qui pourraient troubler l’ordre public, l’argument de la Fédération n’est évidemment pas les opinions personnelles du sportif, mais les effets délétères de la présence de Mancini sur le climat et la préparation du championnat. Mancini y voit une manœuvre journalistique destinée à l’empêcher de vivre de sa discipline et de ses exploits sportifs.

D’un côté, je ne peux que m’inquiéter de voir ainsi accrocher des sanctions disciplinaires à des opinions personnelles, fussent-elles contraires aux miennes. Depuis quelques décennies, une orthodoxie officielle conforme aux valeurs chrétiennes s’est mise en place dans les pays occidentaux. (Je ne parle évidemment pas ici des pays totalitaires qui, de par leur nature, cherchent à détruire la personnalité des citoyens en la noyant dans l’idéologie du parti au pouvoir.) Dans les pays démocratiques, la tendance est ainsi d’appliquer largement l’article 20 § 2 du Pacte international sur les droits civils et politiques, (ONU 1966): « Tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse qui constitue une incitation à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence est interdit par la loi. » Dans la lecture de cette phrase, en marquant un arrêt entre la proposition principale et la proposition relative, tout appel à la haine devient incitation à la discrimination.

D’un autre côté, je ne peux que condamner l’utilisation par Mancini de son aura sportif pour promouvoir une idéologie particulièrement détestable à mes yeux. Le problème n’est pas propre à Mancini ; il relève de l’éthique des journalistes qui ne manquent jamais d’interroger le héros du jour sur ses opinions politiques ou religieuses. Qu’il soit sportif, artiste, chimiste, ou économiste, le spécialiste d’une discipline n’a aucune autorité pour traiter des problèmes qui ne relèvent pas de sa compétence propre. Là se cache une tare rédhibitoire des médias d’aujourd’hui.


1er août au Grütli

Lukas Niederberger, directeur de la Société suisse d’utilité publique (SSUP) qui gère la prairie du Grütli, regrettait, le 23 juillet dernier, qu’aucun média romand ne se soit encore fait accréditer pour la fête nationale du 1er août (site du Temps, lundi 30 juillet 2018). En fait, depuis le 23 juillet, des médias romans se sont manifestés. Lukas Niederberger déplorait d’autant plus cette relative indifférence des médias romans que le Président de la Confédération, Alain Berset, prononcera en français une partie de son discours.

Le Temps qui commente cette infirmation tente d’expliquer l’apparent désamour des Romans envers cette commémoration de 1291, événement historiquement douteux, qui évoque la conjuration de trois Suisses, Arnold, Walter et Werner, jurant de résister ensemble contre les Habsbourg. Au XIII° siècle, les Cantons romans étaient encore dans les limbes. Si l’on met à part celui de Fribourg, rattachés à la Suisse au 15° siècle, les Cantons romans ne sont venus à la Confédération qu’à l’époque moderne. Certains proposent donc de célébrer les valeurs helvétiques fondamentales (indépendance, solidarité, liberté) en les rattachant à des événements historiques contemporains qui concernent tous les cantons et toute la population : 1848 l’unité retrouvée après la tentative de sécession, voire 1971 proclamation date de l’accession plénière des femmes aux droits politiques.

Ceux qui rêvent d’accrocher la fête nationale à de tels événements oublient l’essentiel. Les valeurs abstraites incarnées dans le passé, aussi belles soient-elles, pas plus que les décisions législatives plus récentes, aussi nécessaires soient-elles, ne suffisent pas pour mobiliser la population et provoquer un sentiment d’appartenance. Car ce qui semble définitivement acquis n’a pas besoin d’être célébré. La puissance des mythes fondateurs ne repose pas sur leur vérité historique, mais sur le sentiment que les menaces anciennes pourraient revenir, et qu’il faut s’y préparer. De plus, comme la Révolution française ou la « Glorieuse révolution » américaine, les mythes reposent sur l’oubli des circonstances et des violences, et ne gardent que des images hautes en couleurs, contrastées, qui supposent un formidable obstacle surmonté, mais toujours menaçant, tapis dans l’ombre.

L’erreur de ceux qui, au nom du patriotisme, voudraient récupérer le mythe de 1291 au profit d’un parti politique fondé sur l’exclusion, créent de toutes pièces un ennemi. Ainsi font les démocratures qui fleurissent dans mains pays : on feint d’attribuer à la menace une force largement fantasmée. Les problèmes mondiaux sont suffisamment graves pour ne pas avoir à s’inventer de tels épouvantails de paille.


Téléphones mobiles. Attention aux champs électromagnétiques!

On s’en doutait ; mais les études manquaient de précision. Repris sur le site du Temps d’aujourd’hui (jeudi 19 juillet 2018), L’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH) à Bâle comble une lacune avec la publication d’un suivi de quelque sept cents écoliers de 12 à 17 ans provenant de classes de 7e à 9e année en Suisse alémanique. Ces enfants furent suivis durant un an par les chercheurs qui ont confronté les résultats de leurs examens avec les données individuelles fournies par les opérateurs de téléphonie.

Les résultats sont nets, mais très circonstanciés. Ils portent sur la mémoire « figurale » des écoliers qui écoutent leur téléphone mobile de l’oreille droite. La mémoire figurale est celle qui permet de se rappeler les formes et les configurations. La zone du cerveau concernée par la mémoire figurale se situe principalement dans l’hémisphère droit. La mémoire verbale n’est pas touchée. De plus des études supplémentaires devraient être menées pour établir les corrélations possibles avec le développement physiologique des enfants de cet âge. Resterait en outre à vérifier la durabilité de l’effet. Selon le Pr Röösli, « Les chercheurs ont mis en évidence une baisse significative de performance chez les jeunes utilisant leur appareil sur l’oreille droite. Cela tend à indiquer que la dose de rayonnement électromagnétique absorbée est responsable des effets observés. » En revanche envoyer des messages, jouer ou surfer sur internet ne provoque qu’une irradiation modeste du cerveau, et aucun lien avec le développement de la mémoire n’a été mis en évidence.

J’épingle la conclusion pratique tiré de cette étude par le Pr Röösli : pour réduire les risques potentiels, utiliser les écouteurs ou le haut-parleur, notamment lorsque la réception est mauvaise et la puissance du téléphone à son maximum. C’est du bon sens, auquel j’ajoute mon grain de sel : se libérer autant que possible de cette servitude qui nous enchaîne au téléphone mobile par peur de manquer une communication. Les répondeurs-enregistreurs sont faits pour ça et peuvent contribuer, mieux encore que les écouteurs et les haut-parleur, à la santé publique.


SDF volontaire

Un travail de maturité qui fait murir. Tel est le résultat d’une expérience vécue l’an dernier durant tout le mois de juillet par Basile, 19 ans, actuellement étudiant en Droit. Avec l’accord des autorités et quelques précautions exigées par son école, Basile s’est glissé dans la peau d’un SDF, nous dit la News lettre du Temps (jeudi 12 juillet 2018). Il a vécu dans les rues de Genève, ne conservant par devers lui que quelques linges de corps et un sac de couchage. «Je me sens aguerri, dit le héros de cette expérience, je peux tempérer une bagarre et, surtout, j’ai appris la valeur de l’argent. Avant, quand j’avais 10 francs, je me payais un kebab, maintenant je sais que cette somme peut me procurer le nécessaire pour une journée.»

Ce type de pauvreté volontaire n’est pas nouveau. Dans la tradition religieuse occidentale -on pense immédiatement à François d’Assise et aux Ordres mendiants- comme dans la tradition orientale où les moines attendent leur nourriture de la bienveillance des passants, cette expérience de dépendance met au jour la situation existentielle de tout être humain: la solidarité sociale sans laquelle l’individu ne saurait subsister. Même Robinson dans son île a profité des leçons apprises dans sa famille et de l’éducation reçue dans sa société d’origine.

Ce qui est nouveau est le contexte urbain de ce stage original: Genève. Dans une société urbanisée, il me semble très naturel de constater que la principale morale tirée de cette histoire par celui qui l’a vécue est le sens de l’argent. «J’ai appris la valeur de l’argent» dit Basile. Pour parler comme le poète Paul Claudel, l’argent est le sacrement qui nous donne la maîtrise sur toute chose moyennant une certaine retenue sur notre goût de l’immédiat. Sacrement: signe sensible et efficace; mais c’est un signe dont l’efficacité doit tout à la société et à la solidarité organique qu’elle entraîne.

Les esprits chagrins verront dans ce stage volontaire d’un mois comme SDF dans les rues de Genève une expérience sociale tronquée. Basile savait dès le départ que, si un mois dans de telles conditions n’est pas «vite-passé», du moins, il en connaissant le terme. Ce qui biaise l’expérience au regard des vrais SDF qui ne voient jamais le bout du tunnel. C’était déjà le reproche fait à la journaliste Florence Aubenas, grand reporter dans un magazine à grand tirage, qui s’était fait passer pour émigrée pour chercher du travail (Le quai de Ouistreham). Auparavant, dans des conditions semblables, un journaliste allemand (Günter Wallraff) s'était fait passer pour un Turc cherchant du travail en Allemagne (Tête de Turc). On pourrait faire la même critique aux expériences de pèlerinage proposés aux jeunes religieux dans certaines Congrégations -je pense aux jésuites français-.

Cependant, même si les conditions culturelles différentes, entre l’étudiant en travail de Matu et les clochards chahutés par l’errance, interdisent de «se mettre dans la peau d’un vrai SDF», il n’en demeure pas moins que cette approche concrète d’une expérience d’altérité ne peut que développer l’intelligence du cœur sans laquelle la vie sociale devient inhumaine.


L'avenir n'appartient à personne

À ceux pour qui l’été rime avec farniente, je propose un bain rafraichissant. Une journaliste à l’esprit pointu et l’œil vigilant m’a transmis un article paru voici déjà quelques semaines dans la Newsletter du Temps. L’article se moquait gentiment, mais avec à-propos, des futurologues. Le chapeau de l’article résumait tout: «Les futurologues tournent en boucle dans les médias, et leurs formules péremptoires excitent les foules. La marotte de ces experts: l’intelligence artificielle va nous balayer ou bien nous conduire vers l’immortalité. Pour eux, éduquer le public relève d’une mission quasi sacrée.»

Je m’intéresse ici aux différences entre la futurologie et la science-fiction. Je n’en vois qu’une: les futurologue ont comme horizon le business, la vente aux média et aux entrepreneurs de leur anticipation géniale, les conférences rémunératrices payées par ceux qui, avec raison, veulent se préparer à l’avenir qui arrive ; les auteurs de science-fiction, eux, surfent sur le divertissement et jouent avec les angoisses, les rêves la sensibilité et l’imagination des lecteurs et spectateurs. – Ce qui parfois est rémunérateur, mais là n’est pas leur premier objectif-.

Jadis, l’avenir se lisait dans les étoiles, dans le marc de café, dans les tarots ou dans les vieux grimoires laissés, selon la légende, par quelques Nostradamus. Aujourd’hui les futurologues ont ceci de commun avec les prophètes de la Bible qu’ils ne prétendent pas inventer le futur à coups d’imaginations droguées à l’alcool ou à quelques plantes aphrodisiaques. Ils prétendent simplement mettre au jour les germes cachés dans la situation présente. Mais, alors que les prophètes de la Bible concentraient leur attention sur les rapports politiques et les injustices du présent, les futurologue d’aujourd’hui ne s’intéressent qu’aux potentialités techniques des découvertes scientifiques récentes.

Les futurologues sont, en quelque sorte, des monomaniaques de la technologie. Ils semblent ne pas avoir senti la complexité du monde présent où, dans chaque situation concrète, se croisent des logiques différentes -techniques, économiques, politiques, culturelles- dont la multiplicité rend impossible une prévision sérieuse à long terme. Là est leur principales lacune et la sources de leurs erreurs. Ils prétendent naïvement qu’ils se coulent dans le courant scientifique, alors qu’ils oublient que toute expérience scientifique, pour être prédictible -c’est à dire voir se réaliser ce qu’elle annonce- doit préciser les conditions  sans lesquelles le phénomène ne peut pas apparaître. Les futurologues n’ont même pas ce savoir nécessaire à tout scientifique, que les penseurs du Moyen-Âge nommait la « docte ignorance », c’est à dire la conscience que l’on ne sait pas tout.

À la différence des futurologues, les prospectivistes de profession soulignent pour qui veut les entendre que leur discipline n’est pas scientifique, que la seule différence qui les distingue des auteurs de science-fiction est qu’ils sont très scrupuleux à tenir compte des contraintes notifiées par les sciences établies. Les futurologues n’ont pas de tels scrupules ; ils prolongent indument quelques tendances récentes -à la fin du XIX° siècle, c’était les microbes, au milieu du XX° les fusées, aujourd’hui les nanotechnologies et l’Intelligence artificielle. Ils ont l’imprudence des politiciens qui annoncent le changement. Changement il y aura, c’est certain ; mais de là à préciser ce qu’il sera, c’est douteux.

À l’infiniment grand et l’infiniment petit, la science moderne ajoute l’infiniment complexe. La complexité croissante a permis au cosmos de franchir les deux bouleversements fondamentaux qui me permet d’écrire ce coup d’épingle : la vie et la conscience. Je ne doute pas que les technologies émergentes, dont l’Intelligence artificielle, n’ajoutent leurs grains de sel à la complexité du monde présent et ouvrent des possibilités inédites pour demain ; mais je doute que l’avenir humain -s’il reste humain- soit entre les mains des technocrates, surtout s’ils prétendent, comme le suggère la Newsletter du Temps, « éduquer le public ».


 

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

Archives

Année 2016

logos presse 24a03Retrouvez les chroniques d’Étienne Perrot sj de l'année 2016 ou l'art d'épingler les petites phrases d'apparence anodine qui ne sont pas si banales que ça!

Année 2017

logos presse 24a03Retrouvez les chroniques d’Étienne Perrot sj de l'année 2017 ou l'art d'épingler les petites phrases d'apparence anodine qui ne sont pas si banales que ça!