Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Encore la Marche pour le climat

La Marche pour le climat a été une réussite. Toutes celles et tous ceux qui se soucient de l’avenir de la planète peuvent s’en réjouir. Les esprits chagrins rappelleront qu’une manifestation de rue, aussi spectaculaire soit elle, aussi nombreuse, aussi déterminée, n’est jamais qu’un premier acte. Ce premier acte traduit l’indignation des foules. C’est l’ébranlement d’un mouvement social et culturel qui, pour aboutir, appelle un complément. Ce complément pour une réalisation effective d’une écologie intégrale (comme dit le pape François) doit se prolonger par une analyse où la science et les techniques sont convoquées. Car seule la rigueur scientifique est capable de signaler les contraintes incontournables. Si les marcheurs pour le climat ignorent ces contraintes, ils se bercent d’illusion, se mentent à eux même et trompent les citoyens.
Certes, il existe d’autres contraintes, sociales et réglementaires celles-ci, mais qui ont vocation à évoluer. C’est justement le rôle des votations et des manifestations de rue que de faire pression sur le législateur ; tout en sachant que ce n’est pas la rue qui fait la loi (sauf en France, serais-je tenté de dire, où le gouvernement venu de la rue entraîne force débauche d’injustices dont font les frais les plus faibles de nos concitoyens). J’ajoute que la dimension culturelle de problème climatique fait partie de l’équation ; mais les manifestations spectaculaires dont celle de la Marche pour le climat ont justement vocation à faire prendre conscience de l’inadéquation des habitudes collective, et à mettre au jour les problèmes que l’on ne souhaiterait pas voir.
Dans ce contexte, un animateur genevois de la Marche pour le climat se sent pousser des ailes politiques. Le Temps, dans sa livraison d’aujourd’hui, jeudi 21 mars 2019, évoque le « meneur volubile » (sic) qui « se verrait bien en figure politique majeure ». J’ignore bien sûr quel sera l’avenir politique de Thomas Bruchez. Qualifiant de « meneur » de « volubile », le journaliste du Temps le crédite d’une qualité nécessaire à tout politicien : la facilité de parole. Car, depuis l’Antiquité grecque et latine, -et quel que soit le Régime politique, démocratique, aristocratique, ploutocratique, ou tyrannique,- la politique s’exprime toujours par le moyen de débats plus ou moins contradictoires, plus ou moins houleux, plus ou moins consensuels, plus ou moins truqués, hors desquels personne ne peut accéder et s’installer durablement au pouvoir.
Sans vouloir donner des leçons à ce « meneur volubile », je lui rappelle cependant que l’éloquence, -qui est l’art de convaincre-, suppose autre chose que la volubilité où l’auditeur discerne assez vite l’art d’occuper le volume sonore pour interdire la parole d’éventuels contradicteurs. Tout aspirant aux fonctions politiques doit cultiver, outre les vertus civiques, deux qualités supplémentaires : la compétence qui suppose un lourd travail d’information, de formation et de courage pour voir « la réalité en face » -notamment pour voir les limites de validité des scénarios inspirés par les sciences-. À quoi s’ajoute cette vertu toute spirituelle qui consiste à refuser une vision unilatérale -c’est à dire idéologique- des choses ; comme si l’écologie n’était pas encastrée dans la culture qui impose des compromis politiques.

Marcher pour le climat

GreveClimaMars19 www.facebook.com GreveDuClimatSuissewww.facebook.com/GreveDuClimatSuisse

En Suisse, comme dans près de 120 pays du monde, les jeunes se mobilisent pour le climat. Jusqu’à présent, le côté le plus visible de cette mobilisation consiste en des rassemblements dans l’espace public, hier encore, vendredi 15 mars 2019, à Lausanne, à Genève, à Saint-Gall et ailleurs.
Le Mouvement FridaysForFurure (littéralement vendredis pour l’avenir) a recensé hier environ 1700 «événements» tout autour de la planète. Ce samedi 16 mars 2019, 140 associations françaises, depuis la Ligue des Droits de l’Homme jusqu’au Secours catholique en passant par Greenpeace, ont appelé à une «marche du siècle» pour obtenir des pouvoirs publics des «changements immédiats» pour contrer le réchauffement climatique et les injustices sociales.

Même si les jeunes ne sont pas les seuls à se mobiliser pour maintenir sur la terre des conditions humaines supportables à défaut d’être idéales (il existe une association suisse des grands parents pour le climat) je me réjouis de constater la prise de conscience des jeunes générations en ce domaine vital. Je sais par ailleurs qu’il existe un peu partout, -et même dans les communautés jésuites francophones!- un réel effort pour une utilisation moins gaspilleuse des ressources de la nature et une alimentation à la fois plus saine et plus écologique.
J’ajoute un sou grinçant dans cette belle musique. Les manifestations de masse, aussi utiles soient-elles pour motiver les élus politiques et faire passer des lois bonnes sur le long terme, mais coûteuses immédiatement en termes de prestige électoral, ne suffisent pas. Il faut ajouter à l’indignation spontanée et à l’étonnement devant une prise de conscience si tardive, un effort acharné d’analyse rigoureuse des conditions scientifiques et techniques des solutions envisagées. Comme le soulignait lors d’une conférence récente un physicien international de haut niveau, Étienne Klein, bien connu en France du fait de ses capacités de vulgarisateur: «Les voitures électriques qui roulent en Allemagne consomment principalement du charbon, et celle qui roulent en France de l’énergie nucléaire.» Et pour faire rouler en France à l’électricité tous les véhicules à moteur thermique, il faut prévoir une hausse de 30% de l’électricité actuellement consommée.

Ces efforts d’intelligence doivent se poursuivre jusqu’aux rives souvent laissées dans l’ombre, -quand ce n’est pas ignorées,- des manifestants: la complexité des décisions politiques. Toute situation réelle (eh! quoi de plus réel que les conditions d’une vie humaine!) combine des logiques diverses interdépendantes: physiques, biologiques, économiques, sociales, gouvernementales. Cette complexité condamne l’action politique à des compromis.
Cet effort d’information technique, de rigueur économique et de réalisme politique est la condition d’une écologie humainement viable et politiquement jouable. À défaut de quoi, les manifestations n’ouvriront de carrière que celle où s’avance une stérile bonne conscience.

De l'égalité dans les illuminations de façades

La Révolution française s’est faite au nom de l’égalité. « Le roi en son Conseil, le peuple en ses états » disait-on sous l’Ancien Régime ; étant-entendu que les « états » du peuple distinguaient les justiciables selon qu’ils faisaient parties de la noblesse, du clergé ou du « tiers-état » (Il faut comprendre ici « tiers » comme le troisième). On oubliait alors le quart monde ; car le tiers-état qui mena la Révolution de 1789 regroupait essentiellement les artisans et les bourgeois. Après la Révolution, quelques décennies plus tard, Alexis de Tocqueville analysait la Démocratie en Amérique (c’est le titre de son maître ouvrage) comme étant fondée sur l’égalité. À la même époque, l’un des fondateurs du socialisme populaire, Pierre Leroux, publiait un ouvrage qui marqua son temps De l’égalité, où il convoque Jésus-Christ et la philosophie des Lumière pour fonder l’État de droit sur le principe égalitaire.
Ce principe se conjugue en économie autant qu’en politique. Il guide aujourd’hui encore des recherches incessantes dans le domaine de l’éducation autant que dans celui de la compétition. « Égalité des chances » dit-on. En dépit de cette illustre et nombreuse parenté, l’égalité a peine à avancer. Signe des temps -qui montre que l’égalité est ancrée dans notre société, les journaux sont remplis de considérations heureuses sur l’égalité homme femme dans le travail, -elle ne s’impose pas encore partout, les failles sont nombreuses dans les postes de directions, dans les assemblées politiques et ailleurs-. Dans maints endroits, on glose sur l’inégalité face à l’accès aux services publics selon les lieux d’habitation, sur l’inégalité des capacités culturelles -les capabilités, dit Amartya Sen, en l’absence de quoi on ne peut solliciter les services auxquels on a droit-.
Pour détourner l’attention, on peut aussi épingler l’inégalité quant aux illuminations des façades. En ce domaine, les droits sont-ils les mêmes pour tous ? J’en doute, en constatant que chacun peut enlaidir l’espace public la nuit selon son goût. On peut réaliser des œuvres d’art lumineuse ou gâcher la vue des passants, c’est selon. Il suffit de regarder la nuit la façade de l’hôtel des Bergues. Quant aux illuminations (promues par la municipalité genevoise) qui couronnent les toits des immeubles tout autour du Mirail, je n’en parlerai que pour constater la cacophonie de lumières qu’elles engendrent. Il paraît que les réglementations concernant les illuminations des façades sont « contraignantes ». Qui l’eut cru ? Certainement pas quant à l’esthétique. Il est vrai que « des goûts et des couleurs » il ne faut jamais discuter.

Raison et foi

Le lecteur de l’une de mes chroniques m’envoie cette question:

«J’ai perdu la foi quand j’ai eu atteint l’âge de raison;
est-ce que je vais retrouver la foi lorsque que je perdrai la raison

Pour le cas où il ne s’agirait pas d’une moquerie sous forme d’un trivial jeu de mots, et parce que le problème est sérieux, je livre ici la réponse que je lui ai envoyé:

«Cher Monsieur,
La question se pose, en effet, depuis le XVIIe siècle en particulier, siècle de Descartes, de Pascal, de Kepler, de Newton, de Spinoza, de Leibniz, siècle qui se dégagea des superstitions qui encombraient encore, durant toute la Renaissance, les observations les plus scrupuleuses des savants. (Auparavant, notamment chez Thomas d’Aquin, le mot raison était synonyme de conscience.) La question se pose avec une acuité plus grande à partir du XVIIIe siècle, lorsque la raison se présente comme une capacité mentale interne à chaque individu (en oubliant sa dimension sociale, car toute raison se coule dans un langage; ce qui suppose au moins deux interlocuteurs).

Ce contexte culturel, dans lequel nous baignons encore -et dont témoigne la formulation de votre question-, fait de la raison un instrument personnel de connaissance rigoureuse des phénomènes de la nature et de la société. La question que vous posez n’a de sens que si vous prenez la foi, elle aussi, comme un instrument de connaissance de la nature; ce qu’elle n’est pas. (Bien que les témoignages soient innombrables de croyants, y compris des intellectuels de haut vol, qui croient découvrir dans les Écritures ou dans la Tradition, une source d’informations scientifiques. Le fondamentalisme -et pas simplement le créationnisme- a encore pignon sur rue!)

Pour le dire simplement, la foi porte sur un événement singulier, propre à chacun, et qui se manifeste d’une manière parfaitement originale. Or, les événements singuliers ne se coulent dans aucun langage -et ne peuvent trouver d’expressions adéquates. (Si on veut les formuler, on tombe dans des poésies abscondes ou dans quelques onomatopées éructant des sentiments informes.) Claude Bernard, avec la plus grande rigueur, disait qu’il n’y a de science que du général, c’est-à-dire attaché à des phénomènes objectifs, et qui peuvent se couler dans un langage (de préférence mathématique, mais pas nécessairement), langage qui permet à chacun de mettre au jour le phénomène désignés, pour peu que soient réunies leurs conditions nécessaires et suffisantes d’apparition.

Blaise Pascal VersaillesBlaise PascalDès le XVIIe siècle, Pascal avait bien clarifié le débat lorsqu’il avait distingué trois ordres de réalité, disant, -avec plus d’humour que je n’en ai,- qu’en matière de phénomènes de la nature, il en croyait ses instruments d’observation, en matière de société, il en croyait sa raison, et qu’en matière de foi, il en croyait son curé. Dans ses Lettres Provinciales, il se moque avec raison des papes qui croyaient la terre plate et des théologiens qui pensaient qu’elle était le centre immobile d’un univers tournoyant autour d’elle.

En fait, le véritable enjeu de tout ceci, c’est le refus, en matière de phénomène scientifiquement vérifiables, de l’argument d’autorité. (Sur ce plan-là, notre société a encore beaucoup à faire.)

S’il fallait appuyer ces brèves considérations sur quelques références religieuses, il suffirait de remarquer que les religions monothéistes ont toute condamné les appellations de Dieu, de quelque nom qu’on lui attribue, et plus encore toute représentation du divin. Car, selon le mot de Pascal, «Dieu est sensible au cœur» (et ne se découvre pas dans les replis de quelque langage que ce soit.

Pour répondre plus directement à votre question, vous retrouverez la foi, non pas lorsque vous aurez perdu la raison, mais lorsque vous aurez constaté, -à l’occasion de quelque événement vécu et qui provoquera peut-être étonnement, questionnement, indignation, incompréhension, -que la raison ne répond pas à vos questions les plus singulières, c’est à dire les plus intimes.

Acceptez l’expression la plus sincère de mon cordial respect »

Hidjab en débat

WikimediaCommons hijab© Wikimedia CommonsLes symboles ont la vie dure. Ils n’ont jamais mieux mérité leur étymologie qui en font des signes de reconnaissance entre gens initiés dans le même groupe. Dans la Bible, la manière de prononcer Schibboleth servait à discriminer les bons des méchants; chez les Francs-maçons, le «mot de semestre» permet de séparer les Frères des profanes; dans la liturgie chrétienne, on parle encore du «symbole» des apôtres, et du «symbole» de Nicée, que l’on prononce avant d’entrer dans la célébration des mystères; la tradition un peu romantique du mot de passe, en usage naguère dans l’armée avant la généralisation des codes d’accès, permettait de séparer les amis des ennemis.

Le foulard dit islamique joue un rôle semblable; mais inversé. Fondamentalement l’hidjab est un signe de reconnaissance entre musulmanes, qui distingue, pour celles qui le porte, les coreligionnaires des adeptes d’autres religions ou de celles qui n’en professent aucune. Reconnu dans l’espace public, l’hidjab (comme d’ailleurs la kippa ou encore comme la croix ou n’importe quel habit soupçonné d’être religieux) est devenu une sorte de chiffon rouge qui, parce qu’il est investi d’une signification communautaire, excite toutes celles et ceux qui fantasment sur la religion (musulmane principalement). L’hidjab est ainsi devenu un signe de reconnaissance, moins pour celles qui le portent que pour une frange de l’opinion publique. Ce fut l’un des points controversés de la récente loi genevoise sur la laïcité.

Hors du canton, l’hidjab est assimilé par une culture de plus en plus tolérante. Les grands couturiers n’hésitent plus à coiffer certains de leurs modèles du foulard dit islamique. En témoignent également les compétitions sportives internationales où l’on voit apparaître désormais quelques femmes arborant sur la tête cette pièce de tissu. (Non sans susciter des polémiques chez les tenants de la laïcité à la française.) On se souvient en France des protestations contre la commercialisation d’un foulard islamique adapté à la pratique du sport.

Sur ce sujet, j’épingle une formule discutable glanée sur le site du Temps le 1er mars 2019. Faisant état de l'apparition de l’hidjab dans les compétitions sportives internationales, le chroniqueur pose la question: «Conquête ou contrainte pour la femme, le débat n'est toujours pas tranché». Je souhaite personnellement que ce débat ne soit jamais tranché. Car, l’expérience de chacun, en Suisse ou à l’étranger, conduit à des interprétations légitimement divergentes. Que le poids du groupe et les contraintes de la tradition sociale s’habillent de prétextes religieux pour imposer une pratique vestimentaire contraire à l’idée que le libéralisme culturel se fait de la liberté individuelle, c’est évident. Mais il n’est pas moins évident que, surtout dans un pays libéral comme la Suisse, on ne saurait prêter à la pression sociale un tel pouvoir. Reste aux autorités civiles et politiques la responsabilité de veiller à ce qu’il en soit bien ainsi. Il en va du respect de la liberté de chacune. Aucune organisation privée, religieuse ou associative, ne peut légitimement y mettre un frein. Mais, sauf à quitter l’État de droit, cette responsabilité des autorités civiles et politiques ne peut aller jusqu’à imposer une interprétation officielle à une pratique personnelle -le port de l’hidjab- dont la signification relève du seul individu.

Savoir scientifique partagé

Une «opinion», parue hier dimanche 24 février 2019 sur le site du Temps, reprend le refrain de bon sens: le savoir scientifique doit être «partagé sans entrave». C’est évident: le savoir ne doit dépendre de rien d’autre que de l’effort d’apprentissage de celui ou de celle qui veut l’acquérir; en droit, le savoir scientifique est accessible à tout être doué de raison. C’était la raison d’être de la première université créée à Bologne au Moyen-Âge.

Cependant, on imagine immédiatement l’entrave principale, celle de l’argent. On bénéficie d’un savoir; on le garde pour soi afin d’en profiter seul. Les États et les grandes entreprises sont souvent accusés de confisquer un savoir qui, libéralement répandu, pourrait améliorer la vie des populations.

J’ajoute deux sous dans la musique. Le savoir ne tombe pas du ciel. Plus il avance, plus il mobilise des outils, des machines, des systèmes informatiques de plus en plus puissants, et qui coûtent cher. D’où l’espionnage industriel. Les prémices du savoir en arithmétique ne suppose qu’une feuille de papier et un crayon; mais le savoir en physique, en biologie, et même dans les sciences sociales qui font appel aux statistiques, suppose des moyens onéreux. Le matériel nécessaire aux découvertes en physique fondamentales ou en cosmologie mobilisent des sommes astronomiques; la découverte de nouvelles molécules capables de soigner également. Comme le font remarquer tous les physiciens: la thermodynamique doit davantage à la machine à vapeur que la machine à vapeur ne doit à la thermodynamique. Et les calculs nécessaires à certaines expériences seraient impossibles avec la pure théorie, sans l’aide d’ordinateurs puissants.

Ceux qui donnent de leur temps ou de leur argent pour fournir ces moyens en attendent des revenus. La rémunération de ces investissements risqués ou de ces travaux de longue haleine est sujet à débats, dont les diatribes au sujet des brevets d’invention ou de droits d’auteurs défraient la chronique judiciaire.

L’argent ne permet malheureusement pas de lever toutes ces entraves. Il n’est pas la seule entrave au savoir. Il y a le savoir-faire, lié à une pratique récurrente. Non seulement l’agronomie et la biologie, mais également bien des secteurs mécaniques et électroniques pâtissent parfois d’un manque, ou d’un oubli, de savoir-faire. À quoi s’ajoute le faire-savoir, nécessaire lorsqu’il faut transmettre un savoir, et plus encore lorsque le savoir repose sur la collaboration de plusieurs. Les réseaux produisent ainsi un savoir qui repose bien sûr sur des infrastructures de communication, mais suppose également un langage commun sans lequel aucun savoir n’est pensable.

J’épingle l’aspect anthropologique du problème. Car le savoir, qu’il soit scientifique ou pas, suppose une motivation, un désir sans lequel nul être raisonnable n’entreprend un apprentissage. C’est le mérite du Prix Nobel d’économie, Amartya Sen, d’avoir souligné ce point qu’il nomme la «capabilité»: la motivation suppose non seulement que l’on se sente apte et qu’on nous en fournisse les moyens, mais également que la culture ambiante ne nous détourne pas de ce savoir auquel on a droit. Cette motivation repose certes sur l’une des trois libidos reconnues dès le Moyen-Âge (la libido sciendi, à côté de la libido dominendi -désir du pouvoir- et de la libido sentiendi -appétit de jouissance-). L’idéologie libérale fait reposer la motivation sur l’individu, comme si l’individu était une monade souveraine. Cette idéologie néglige l’environnement social, culturel et institutionnel, c’est à dire l’essentiel, de ce « partage du savoir ».

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

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