Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Les Kurdes abandonnés

La « Genève internationale » n’a pas perdu son autorité. Du moins, elle n’a rien perdu de son autorité morale. Qu’en est-il de son pouvoir réel ? Je me pose la question à l’occasion d’une manifestation récente réclamant, de la part de la Suisse, des sanctions contre la Turquie. Cette dernière, ne voulant pas que s’établisse à ses portes un territoire contrôlé par les Kurdes, ont envahi le nord de la Syrie pour repousser loin de leur frontière une population fauteur de « terrorisme ». Certains commentateurs ont immédiatement fait le rapprochement avec le génocide des Arméniens, perpétré par les Turc en 1917.
Mon souci immédiat n’est pas là. L’avance des armées turques a été suspendu pour quelques jours à un accord entre les gouvernements d’Ankara et de… Washington ! Ce qui prouve le pouvoir des américains sur leurs « alliés » turques qui, avec le soutien indéfectible de Washington (écho de la guerre froide), a depuis longtemps intégré les dispositifs militaires de l’OTAN.
Ma question est de savoir si la Suisse a les moyens de sanctionner le régime turque, de quelque manière que ce soit. Les spécialistes de géopolitique distinguent en effet le pouvoir potentiel (économique, militaire, géographique) qui désigne les capacités que peut mobiliser la Suisse pour s’affronter à la Turquie, le pouvoir réel qui est la réactivité de la gouvernance démocratique suisse face à l’autocratie turque d’Erdogan, enfin le pouvoir effectif qui tient compte des conséquences possibles, des réactions non seulement de la Turquie, mais également de Washington, d’un action qui soit autre que diplomatique.
J’ignore l’état des forces en présence, et je ne connais pas les dispositions de Berne envers la Turquie. Mais je ne prends pas beaucoup de risques en pariant que, si réaction helvétique il-y-a, elle se coulera dans le cant diplomatique, cet art un peu hypocrite de susurrer dans le creux de l’oreille de l’ambassadeur turque une critique trempée dans l’eau de rose. Ce serait déjà quelque chose, un tout petit début.

Plusieurs centaines de personnes ont défilé de Chantepoulet aux Nations pour dénoncer l'intervention turque au Rojava. Des élus de gauche exhortent Berne à prendre des sanctions contre Ankara.

Cercles de pardon

À Palézieux, à Genève, en Suisse et ailleurs, se pratique un rituel intéressant, les Cercles de pardon. Malgré le mot qui connote un sacrement de l’Église catholique romaine, il s’agit essentiellement d’une démarche psychologique dont le but est de se libérer du ressentiment provoqué par tous ceux, personnes réelles ou fantasmées, que l’on croit être à l’origine de nos agacements ou de nos malheurs.

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Le scoop, c’est qu’il ne s’agit pas de «pardonner à ceux qui nous ont offensés» comme dit la prière du Notre Père, mais de leur demander pardon. La victime qui se ressent comme telle demande pardon à son bourreau; «c’est fort de café» dirait mon grand-père! Et cependant ça marche. Comme le précisent ceux qui animent de tels Cercles, le rituel est à la fois «simple et puissant». Après une introduction à la méthode, les participants se mettent en cercle, et, à tour de rôle, s’adressent à la personne qui, par hasard se trouve en face d’elle (il s’agit rarement de l’offenseur lui-même) et lui demande pardon. Ce phénomène de transfert, bien connu des psychanalystes, provoque une libération intérieure qui, souvent, ne va pas sans effets somatiques positifs.

J’épingle deux détails soulignés avec insistance par le journal de Suisse romande qui relate l’interview d’une animatrice de Cercles de pardon. Le terme laïque apparaît plusieurs fois dans le commentaire. Et je ne peux qu’approuver. Car l’expérience psychologique des Cercles de pardon ne saurait se confondre avec l’expérience spirituelle d’origine religieuse -même si la méditation sur objet religieux a un effet psychosomatique favorable, comme l’ont prouvé un grand nombre de tests.

La seconde remarque porte sur le fait qu’il ne s’agit pas de pardonner à l’offenseur, mais de lui demander pardon (pour les sentiments agressifs que l’offensé a nourri à son égard). Commentant ce point central, l’interviewée précise «accorder son pardon place le sujet dans la toute-puissance pesante alors que demander pardon l’amène à une humilité qui allège…» Délaissant l’idée d’humilité qui fait interférer fâcheusement la morale avec la psychologie, j’épingle l’expression qui associe le pardon donné à l’offenseur et la «toute-puissance pesante.»
C’est faux!
Comme tous les auteurs spirituels et les philosophes contemporains le rappellent, le pardon est impossible, il ne relève donc pas de la toute-puissance. On peut oublier, on peut expliquer, à la rigueur on peut comprendre, on peut se lasser de ressasser les vieilles rancunes, par fatigue ou par divertissement, mais pas pardonner. Ainsi que le souligne le philosophe Jacques Derrida, seul l’impardonnable doit être pardonné, le «pardonnable» s’oublie, s’explique, se comprend, s’épuise dans la dispersion de la vie quotidienne. Mais pardonner l’impardonnable, cela est impossible. Cette expérience de l’impossible pardon montre, à qui veut la tenter, que pardonner ne relève pas de la toute-puissance, mais de la Grâce.

La souveraineté monétaire face à Libra

libra facebookÉtienne Perrot sj - L’association qui regroupe les vingt-huit membres intéressés par le lancement de la Libra, la monnaie virtuelle envisagée par Facebook, a déposé une demande d’autorisation auprès de la Finma, l’Autorité fédérale (suisse) de surveillance des marchés financiers. La demande portait sur le système de paiements. La Finma, bien sûr, n’a pas encore répondu; elle se concerte avec les autres Autorités de régulation, notamment avec le Réseau (américain) de surveillance des transactions financières. 

En attendant les conclusions émises par les Autorités compétentes, Facebook tente de faire avancer le dossier. Son PDG a assuré que l’entreprise se conformerait scrupuleusement aux réglementations qui seront édictées. Mais attention! Le diable se cachant dans les détails, il convient de se remémorer le constat du vieux barbu Karl Marx: la législation est toujours en retard sur la technique. C’est lorsque un accident ou un incident se manifestent que l’on songe à réglementer.

En ce début du mois d’octobre 2019, le groupe américain Paypal s’est retiré de l’association qui promeut la Libra, craignant une pression trop forte de la part des régulateurs. Le Sénat américain lui-même n’est pas entièrement convaincu par l’enthousiasme des initiateurs de cette nouvelle monnaie internationale; au point qu’il a demandé à entendre Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook. Si l’on ajoute à cela les hésitations de Visa et de Mastercard, l’horizon de la Libra s’assombrit. C’est un coup dur pour Facebook; c’est aussi un clin d’œil du destin, puisque le promoteur de la Libra chez Facebook n’est autre que l’ancien directeur de Paypal.

J’épingle ces escarmouches réglementaires car ils font apparaître le dilemme politique propre à la monnaie. La monnaie est à la fois le bien de la société civile, et un attribut de la souveraineté de l’État. Bien de la société civile, car la monnaie ne peut fonctionner que sur la confiance des utilisateurs. Personne n’accepte une monnaie dont il craint qu’elle ne puisse, dans l’avenir, éteindre ses dettes. De plus, contrairement à une idée répandue, la création monétaire est l’œuvre exclusive des banques, banques commerciales quand elles accordent un crédit gagé uniquement sur une créance, ou banque centrale pour la monnaie dite «fiduciaire» dont la partie (minime) la plus palpable est le cash. Attribut de la souveraineté de l’État, la création monétaire l’est pour des raisons d’ordre public, pour éviter qu’une création anarchique ou frauduleuse de monnaies ne porte atteinte au «bon» fonctionnement de l’économie.

La perspective d’une monnaie internationale comme la Libra a de quoi rendre soupçonneux les régulateurs; car la puissance économique des émetteurs de cette monnaie peut facilement contrecarrer les politiques menées par les autorités monétaires.

Les défenseurs de la monnaie Libra rétorqueront que les politiques monétaires menées par les Autorités publiques ne vont pas sans erreurs, parfois tragiques. Ainsi, disent-ils, la politique de baisse de taux, menée depuis plusieurs années par la Fed américaine et par la banque centrale européenne, en inondant le marché, décourage les épargnants, favorise les investissements à la rentabilité discutable, et pousse à des hauteurs vertigineuses le prix de l’immobilier ou des actions.

À quoi l’on peut répondre que les colossales entreprises financières greffées sur Internet ont réellement de quoi faire peur. Ceux qui sont à l’initiative de la Libra se comportent trop souvent, tantôt comme des pirates apatrides, au mieux comme des corsaires au service de leur pays d’origine.

Café Fair Trade

CoupEpingle Oct19 CoffeeStTereseÉtienne Perrot sj - Depuis 2015, le premier jour du mois d’octobre, le café Fair Trade a supplanté le fête de sainte Thérèse de l'Enfant-Jésus. Fair Trade, ou Fairtrade, littéralement «commerce loyal»; ce que l’on traduit communément par commerce équitable qui désigne concrètement un prix plancher garanti au producteur local. Le premier octobre est donc la journée du café équitable. Les pétales de rose que la carmélite promettait de faire tomber sur la terre prennent donc la forme, pour quelques 800'000 familles, d’un prix plancher de 1,45 dollar la livre de café vert, prix tout juste bon à les maintenir la tête hors du cloaque de la pauvreté. D’autant plus que, en moyenne, seuls 40% de la production est écoulée à ce prix garanti par Fairtrade -le reste est écoulé au prix du marché-. Or ce prix du marché a chuté de moitié cette année sur la plateforme d’échange de New York, passant de deux dollars à un dollar. La dernière campagne d’exportation de café vert a connu un accroissement de près de 10%. La raison en est la surproduction des deux principaux producteurs de café vert, le Brésil et le Vietnam.

Quelque 800'000 familles, cela peut paraître beaucoup; ce n’est cependant qu’une minorité en comparaison des quelques vingt-cinq millions de petits producteurs de café répartis autour du globe, et qui n’ont guère les moyens des grosses exploitations industrielles pour amortir les variations des cours du café. Il leur faut donc s’organiser, ce qui est plus difficile que d’installer de grosses plantations industrielles. S’organiser est difficile, mais pas impossible, comme le montre Fairtrade, qui vend ses produit sous le label Max Havelaar.

C’est la raison pour laquelle je ne peux que me réjouir de la progression, tant dans le commerce de détail que dans la restauration, de la part du café Fairtrade en Suisse (environ 10 % de parts de marché actuellement). Simon Aebi, de Max Havelaar Suisse, note que le label Fairtrade engendre «des résultats plus positifs encore lorsqu’il est combiné avec une agriculture biologique». Le producteur touche, en effet, environ 20% de plus en moyenne sur la livre de café bio.

Le plaisir d’un bon café vaut bien l’effort réalisé en faveur de Fairtrade. (Publicité non payée!)

«La hausse des primes maladies n'est pas une fatalité»

Étienne Perrot sj - «La hausse des primes maladies n’est pas une fatalité», tel est le slogan à l’annonce d’un taux moyen de croissance plus modeste que prévu. Tous les journaux de ce jour de mercredi (25 septembre 2019) analysent les raisons de s’en réjouir et les raisons de ne pas s’en réjouir trop vite. Les raisons de s’en réjouir porte sur l’effort des firmes pharmaceutiques, sur le contrôle plus serré des factures par les assureurs, sur la promotion de la télémédecine et du médecin référent qui évite de se précipiter pour le moindre symptôme chez le spécialiste, sur la médecine ambulatoire quand cela est possible de préférence à la médecine résidentielle, et, bien sûr, sur l’éducation des patients.

Les raisons de ne pas s’en réjouir trop vite portent sur le coût de la découverte de nouveaux traitements, notamment pour les maladies rares, sur la sensibilité culturelle qui fait du bien-être un droit dont devrait se charger la collectivité, et, massivement, sur le vieillissement de la population. (En France la moitié des dépenses de santé relève de la dernière année de vie; ce qui fait dire à un humoriste cynique que l’on diminuerait de moitié ces dépenses si l’on euthanasiait les patients un an avant leur mort !)

Comme tous les responsables le soulignent, l’effort de maîtrise des dépenses doit donc se poursuivre. La prévention est mise à l’honneur, puisque, tout compte fait, elle coûte moins cher que le traitement des maladies déclarées. Du coup, l’éducation et la sens d’une attention préventive devient primordiale. «La santé est un état précaire qui ne laisse présager rien de bon» disait le docteur Knock qui ajoutait que «tout homme en bonne santé est un malade qui s’ignore». Sans aller jusqu’à ces extrêmes qui relève du vaudeville, il reste vrai que l’information et l’anticipation sont le fondement de la prévention.

Tout cela est bien banal, et connu de tous. J’ajoute un sou dans la musique en épinglant la pointe de la diatribe chaque année récurrente. Le coût. La hausse des primes maladies donne un chiffre qui pèse de plus en plus lourd sur le revenu disponible des ménages, notamment celui de la classe moyenne des salariés (car la hausse de la prime est généralement supérieure à la hausse moyenne des salaires). La question éthique à se poser -ici comme face à tous les dilemmes éthiques- est la suivante: la contrepartie attendue vaut-elle le coût? La réponse spontanée est bien sûr négative; car s’applique ici, comme partout, l’adage selon lequel tout bienfait est vite assimilé comme un acquis, toute amputation de revenu ou de patrimoine laisse des traces indélébiles. Cependant, en termes de bien-être comme de durée de vie, les acquis de la santé expliquent largement, me semble-t-il, le coût des primes maladies. Ce qui ne justifie en rien le gaspillage -qui est pire que le vol, disait ma grand’mère-.

Reste la fatalité. «La hausse des primes n’est pas une fatalité.» Martin Buber disait que la seule chose fatale à l’humanité, c’est de croire à la fatalité. La hausse des primes n’est pas une fatalité. Certes! Mais elle est compréhensible; et il faut qu’elle le reste.

Bonheur cantonal brut

Étienne Perrot sj - Le «bonheur cantonal brut» est dans l’air genevois. Si j’en crois les médias locaux de ce mois de septembre 2019, un petit groupe de citoyens réfléchit en vue de faire inscrire cette idée dans la Constitution.

Il y a en effet de quoi réfléchir, puisque l’enjeu d’une telle idée est de concilier le nombre quasi infini des dimensions du bonheur. Certes, le bonheur se conjugue au singulier, mais il s’inscrit nécessairement dans un environnement où les relations humaines, l’écologie, la politique, l’économie et bien d’autres disciplines sont également convoquées. Les dimensions sociologiques et psychologiques sont parties-prenantes. La psychanalyse met aussi son grain de sel en soulignant que l’inconscient personnel et ses méandres, pour un même environnement social, économique et politique, conduisent à une perception très subjective du bonheur.

À supposer même que l’on puisse mesurer, par des indicateurs judicieusement choisis, chacun de ces multiples paramètres, resterait le problème ardu de pondérer chacun d’eux pour les articuler en un horizon unique. Les économistes connaissent bien la difficulté depuis que, voici septante ans, avec l’émergence des premières comptabilités nationales, ils ont pris vive conscience des lacunes du Produit Intérieur brut (plus connu sous son sigle PIB). Ne mesurant que les échanges monétarisés ou ce que l’on peut y joindre en matière de rémunérations, le PIB ne reflète que d’une manière très déformée, souvent fallacieuse, l’activité du pays. Il ne saurait, en tout état de cause, mesure le Bonheur cantonal brut.

Cet état de fait me laisse cependant dubitatif sur la tentative d’élaborer des critères collectifs du Bonheur cantonal brut. Certes, j’imagine que l’on peut trouver, à défaut d’unanimité, un certain consensus pour faire la liste des indicateurs pertinents capables de traduire au mieux l’expérience de bonheur vécue par la majorité des citoyens. Je pense même qu’il serait possible d’appliquer une grille qui donnerait à chacun des indicateurs retenus une pondération qui permettrait d’avoir un indicateur global du Bonheur cantonal brut. Je vais même jusqu’à penser que cet indicateur global puisse évoluer au gré des modifications des modes de vie, que la technologie, la politique ou les sensibilités ne manqueront pas d’apporter.

Ce que j’épingle, ce n’est pas la difficulté d’exprimer en chiffres ou en lettres le Bonheur cantonal brut, c’est cette idée de vouloir inscrire dans la Constitution l’horizon du bonheur. Non pas que la collectivité n’ait son rôle à jouer dans le bonheur de chacun en fournissant un environnement technique, organisationnel, réglementaire, sûr, bref, en ayant le souci de l’Intérêt général qui est sa première responsabilité. Mais il me semblerait contraire à mon bonheur que de savoir que la collectivité en est la seule responsable.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

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