Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Avril 2018

Jeux d’argent

file6zrltmc3rytpv6c7asmLe 10 juin de l’année prochaine, les électeurs seront appelés à remettre en cause une loi de septembre dernier sur les jeux d’argent. L’initiative portée par les libéraux, Économie suisse, l’Association suisse des télécommunications et les jeunes verts-libéraux a pu réunir dans le temps imparti les 50'000 signatures nécessaires. Son argument vise moins à combattre ce qui, pour beaucoup de joueurs est une addiction coûteuse pour eux même, pour leur famille et pour la société. (Les estimations les plus sérieuses évaluent à plus de 75'000 personnes les personnes qui, en Suisse, présentent une addiction aux jeux d’argent. Pour ne parler que des coûts sociaux, cette addiction occasionne un débours de quelque 650 millions de francs, sans parler des effets psychosociologiques.) Les jeunes Verts-libéraux regrettent donc avec juste raison que rien ne soit prévu dans cette loi pour la prévention de ce qui, pour quelques usagers, est une maladie bien agréable, excitante et remplie de suspens, pour d’autres un enfer bien décrit par Dostoïevski qui y succomba.

Il est vrai que la logique de cette loi n’est ni morale, ni humanitaire; elle est purement financière et corporatiste. Il s’agit avant tout, en bloquant la concurrence étrangère, de favoriser les gains reversés par les casinos et les loteries à l’AVS, à l’AI, aux collectivités publiques qui les distribuent aux associations humanitaires, sportives ou culturelles. Les principaux supporters de l’initiative n’ont pas davantage pour premier objectif la santé morale ni le souci humanitaire ; leur but est de remettre en cause un point dangereux de la loi qui autorise les pouvoirs publics à bloquer les sites de jeux en lignes de sociétés situées à l’étranger pour récupérer les quelques 250 millions de francs annuels qui échappent au fisc suisse. (En fait rien ne dit que les joueurs qui parient sur les sites étrangers dépenseront leur argent sur les sites helvétiques.) La loi prévoyant de ne taxer les gains des joueurs qu’au-delà d’un million de francs (contre 1'000 francs dans l’actuelle législation) l’argument fiscal contre l’initiative me semble assez faible. Bref « le lobby des casinos a encore gagné » disent les libéraux.

J’ajoute deux sous dans la musique de cette machine à sous. Tous ceux qui ont le souci d’investissements socialement responsables ne peuvent que soutenir l’initiative. Un gouvernement ne peut en effet se satisfaire de financer des œuvres d’intérêt public en favorisant les passions souvent improductives, quelque fois nuisibles ; alors qu’il serait plus digne de mettre en place des prélèvements obligatoires qui ne reposent pas sur le hasard d’un jeu à somme nulle. Le hasard n’est pas la justice. Quant à l’argument selon lequel les maisons de jeux situées à l’étranger ne sont pas soumises aux mêmes règles ni aux mêmes prélèvements fiscaux que celles situées sur le territoire helvétique, il est tout à fait pertinent ; le problème est similaire à celui des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), mais le solutionner par la censure et un monopole couvert par l’État plutôt que par des accords internationaux, c’est la porte ouverte à une dérive totalitaire.


La sainteté pour tous

Gaudete et exsultateVoici deux jours, le 9 avril 2018, le Vatican a fait paraître l’ «exhortation apostolique» que le pape François a signée le 19 mars dernier. Gaudete et exultate (réjouis-toi et exulte de joie) -tel est son titre- semble en décalage par rapport aux questions géopolitiques et stratégiques d’aujourd’hui, car le texte vise la posture chrétienne dans la vie de tous les jours. Comme toute exhortation apostolique, il s’adresse aux Catholiques romains. Le sujet est sans ambiguïté: «Nous sommes tous appelé à être des saints». Le ton est, comme il se doit, celui de l’exhortation, n’hésitant pas à utiliser la deuxième personne du singulier: «N’aie pas peur de la sainteté». Évoquant Augustin, «Dieu t’invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas». La réflexion n’en est pas absente. Le pape François épingle les deux obstacles traditionnels qui surgissent sur le chemin de la sainteté, le gnosticisme, cette prétention de savoir, dans une attitude suffisante qui croit dominer par la pensée, le pélagianisme qui confond la sainteté avec l’application scrupuleuse des règles. La tradition n’est pas en reste puisque le texte cite abondamment les Pères de l’Église, les conciles, Thomas d’Aquin, Jean-Paul II, Thérèse de Lisieux et, en bonne place, François d’Assise. «Dieu seul est saint», réaffirme pourtant la liturgie. La sainteté pour tous ne saurait donc être que la transparence de la sainteté divine à travers les mille singularités de chacun.

J’ajoute deux sous dans la musique de ce concert de joie et d’exultation, en épinglant les deux colonnes que le journal La Croix, de Paris, a cru bon d’ajouter à la présentation du document. Sous le titre «Une place différente selon les confessions chrétiennes» sont évoqués les manières dont les Églises protestantes d’une part, les Églises orthodoxes d’autre part, traitent le problème: les Églises protestantes se méfient à juste titre de la qualification de saints accroché à un être humain; les Églises orthodoxes quant à elles, par le truchement des icônes, vénèrent la sainteté de Dieu manifestée dans ses créatures. Par ces allusions, le journal manque l’essentiel, ou plutôt il induit en erreur; comme si l’exhortation du pape François avait pour but, dans la ligne de certaines dévotions des siècles passés, de promouvoir le culte des saints en les plaçant comme médiateur entre Dieu et nous, sortes d’intermédiaires idoines pour obtenir de Dieu ce que nous désirons. Bien au contraire, le pape François le souligne fortement : «L’Église catholique a maintes fois enseigné que nous ne sommes pas justifiés par nos œuvres mais par la grâce du Seigneur qui prend l’initiative».  Mais je crains que la citation de saint Basile qui suit, et selon laquelle le chrétien ne peut être justifié que par la foi, ne suffise pas à calmer les appréhensions de nos frères protestants.


Joies et limites de la philosophie pratique

file6zhxoshfy5uago262urEn ce jour 4 avril 2018 paraît en librairie un livre que Le temps qualifie de « savoureux et convaincant » Kant, tu ne sais plus quoi faire. Écrit par une agrégée de philosophie, cet ouvrage propose de chercher dans les philosophes du passé divers médicaments consolateurs des blessures de la vie personnelle. Spinoza met du baume sur les blessures causées par nos impulsions irraisonnées, Heidegger, en nous rappelant que l’être humain est voué à la mort, nous permet de faire le deuil de la perte de notre animal de compagnie, Platon nous justifie de chercher l’alter-ego dans l’aventure amoureuse, Nietzsche comme Bergson proposent un fondement intellectuel au dépassement de soi, Aristote ancre la personnalité de chacun dans l’amitié, Levinas dans l’altérité… etc.

« Mes professeurs de la Sorbonne ont relu et applaudi ma démarche » prétend l’auteure. Je comprends le jugement des professeurs de la Sorbonne. Ils réagissent comme les anciens professeurs de latin, qui se sont réjoui jadis à la production, par l’« Association pour le latin vivant » (sic), d’un Assimil pour l’apprentissage « savoureuse et convaincante » de la langue latine. Je partage la même opinion : est bon à prendre tout ce qui rend vivante la pensée philosophique des grands ancêtres.

J’ajoute cependant deux sous dans la musique en constatant que ce rapprochement entre les vieux textes et les événements de la vie la plus quotidienne tend à faire de la philosophie ce qu’elle doit viser, une posture de sagesse. Qui dit posture, dit à la fois un poste, c’est-à-dire un lieu (car la philosophie ne plane pas au-dessus du monde) et une attitude personnelle. Avant-guerre, le philosophe Émile Chartier, mieux connu sous le pseudonyme Alain, avait tenté, lui aussi, cette connexion entre la vie et la pensée (mais -signe des temps- il s’agissait moins comme ici des anecdotes de la vie personnelle que d’événements sociaux et politiques. En ce 4 avril 2018, il aurait certainement traité du cinquantième anniversaire de la mort du pasteur Martin-Luther King le 4 avril 1968).

Reste le danger de toute verbalisation d’une histoire personnelle ou sociale : prendre le mot pour le vécu, croire que parler d’altérité, d’amitié, de respect, remplace l’expérience singulière que chacun réalise, et qu’aucune parole ne peut exorciser.  


Présence de Dieu

stephen hawkingEn ce jour de Pâque (1er avril 2018) il me semble pertinent d’évoquer la «présence» de Dieu. L’occasion m’en est donnée par une affiche que l’on peut voir actuellement en France dans les gares SNCF. Cette affiche de magasine évoque l’astrophysicien anglais Stephen Hawking décédé le 14 mars dernier, dont les funérailles furent célébrées avant-hier dans l'église St Mary the Great de l'université de Cambridge, et dont les cendres seront scellées à l’abbaye de Westminster. Sur l’affiche s’étalent en grosses lettres les trois principaux centres d’intérêt de l’astrophysicien: les trous noirs, les singularités cosmologiques, et Dieu «qui n’était pas là lors de la naissance de l’univers ».

Sur ce dernier point, l’athéisme de Stephen Hawking me semble assez semblable au déisme d’Albert Einstein (un dieu non pas extérieur au cosmos, mais identifié à la nature, c’était la conception de Spinoza). Cette conception est étrangère à celle d’une bonne théologie chrétienne qui parle de Dieu à la deuxième personne du singulier. J’épingle ici le penchant de certains médias à s’appuyer sur la science parler -en positif ou en négatif- de la divinité. Car la démarche scientifique, sauf à sortir de son domaine de compétence, ne saurait dire quoi que ce soit de pertinent sur les expériences religieuses, toujours singulières. (Il n’y a de science que du général, disait Claude Bernard.) Bref, un scientifique peut être croyant, la science, elle, ne peut être que athée.

La manière de tomber dans ce travers est ici de solliciter certaines phrases comme celle-ci, de Stephen Hawking: «Parce qu'il y a une loi telle que la gravité, l'univers peut et va se créer à partir de rien.» (D’où l’idée selon laquelle Dieu qui n’est pas l’origine, comme s’il en était le fabriquant -ou l’architecte, c’était la conception de Voltaire). Une formule semblable se retrouve sous la plume de nombreux astrophysiciens. Elle fait choc uniquement parce que des connaissances scientifiques lacunaires peuvent jouer sur l’ambiguïté du mot «rien» associé à l’idée de loi physique. Dans le langage courant, rien désigne le vide, l’absence de tout ce que l’on peut imaginer ou calculer. En ce sens la formule est incompréhensible. Et l’idée de loi devient absurde, car une loi est une relation nécessaire et constante entre plusieurs phénomènes. Quelle loi peut-elle s’appliquer à rien? En fait, comme l’explique Trinh Xuan Thuan dans son livre La plénitude du vide, le rien des astrophysiciens n’est pas le vide, c’est un phénomène, que les physiciens de l’infiniment petit nomment la fluctuation quantique.

J’ajoute deux sous dans la musique de ces espaces sans bord et pleins de vide quantique. En ce jour de Pâque, la présence du Ressuscité ne relève pas de la physique. Le confirment tous les récits évangéliques qui tentent tant bien que mal de refléter l’expérience singulière des apôtres. Le christ ne vient pas du dehors, il est là. L’enjeu n’est donc pas celui de l’existence ou de l’inexistence de Dieu, comme si on pouvait -ou ne pouvait pas- le désigner de loin. L’enjeu est celui de sa présence. Car, comme disait mon compatriote Blaise Pascal, mon Dieu qui n’est pas celui des philosophes et des savants, il est sensible au cœur.

Mars 2018


Une femme à la tête des musulmans vaudois

fleur Blog EPLe petit monde médiatique s’esbaudit devant la nouvelle, reprise par le quotidien romand 24 heures: une femme vient d’être élue (le 25 mars 2018) à la tête de l’Union vaudoise des associations musulmanes (UVAM). Sandrine Ruiz est la première femme nommée à cette fonction dans notre pays. Comme pour relativiser la signification sociétale de l’événement, le journal souligne que « l’UVAM opère “un choix hautement stratégique dans le processus d’intégration de la confession musulmane”. L’organisation a en effet récemment déposé un dossier de reconnaissance auprès de l’État de Vaud ».

Quelles que soient les interprétations médiatiques de l’événement, je ne peux que m’en réjouir, doublement: pour le monde musulman d’abord qui se rapproche ainsi de la culture intégrative de notre société, mais également pour les femmes -et pas simplement les femmes musulmanes- qui peuvent voir dans cette nomination une certaine reconnaissance sociale, en un temps où, en dépit des avancées certaines « leur travail a peu de visibilité », comme le remarque Sandrine Ruiz.

Cette histoire me rappelle une émission hebdomadaire de la télévision française voici une trentaine d’années. Son titre: «Les femmes aussi». Chaque semaine, le téléspectateur était invité de visionner le témoignage de femmes pratiquant un métier que la culture ambiante réservait spontanément aux hommes (pompier, pilote d’avion, pasteure, cheffe d’entreprise…). Le résultat donnait une impression de divertissement exotique, une sorte d’exception qui confirme la règle, comme on dit. En revanche, personne n’a jamais eu l’idée saugrenue de présenter l’inverse: des hommes pratiquant des métiers que la société, par réflexe, attribue aux femmes (cuisinier, infirmier, puériculteur, babysitteur…).

Le pas inclusif sera vraiment franchi lorsque l’idée d’exception (corolaire de la règle) se sera éteinte. Car il n’existe pas de règle en ce domaine, sinon celle implicite de l’idéologie dominante, que de tels exemples font peu à peu craquer. Comment alors concilier ce grand mouvement démocratique avec les traditions religieuses qui réservent, tantôt aux femmes, tantôt aux hommes, le monopole de certains gestes rituels? La réponse tient en deux mots: séparer nettement les fonctions liturgiques du pouvoir sur l’organisation ecclésiale. Pour toutes les religions à fonctionnement clérical, c’est un immense chantier, encore ouvert. Un rôle liturgique, traduction d’une vocation particulière reçue en communauté, ne justifie en rien le pouvoir sur la communauté. Que certains aient des prédispositions favorables à l’animation de la prière collective ne leur donne pas ipso-facto compétence politique. -Et inversement, comme le souligne l’élection d’une femme à la tête de l’UVAM-. L’apôtre Paul le soulignait déjà à propos des charismes dans l’Église.


Feu d’artifice fiscal à Neuchâtel

MeuchatelLa justice fiscale est une équation insoluble. La raison en est que, pour répondre aux attentes légitimes des électeurs, l’État poursuit des objectifs contradictoires. Tout d’abord un objectif économique par la faiblesse des prélèvements, pour laisser aux citoyens et aux entreprises une plus grande autonomie de consommation et d’investissements, autonomie dont on espère un regain d’activité économique, la création d’emplois et partant l’élargissement de l’assiette fiscale.  Mais cet objectif économique est lui-même contradictoire, car il appelle également des investissements publics de communication, d’aménagement du territoire et de formation, qui doivent être financés par des prélèvements obligatoires. Les objectifs économiques sont en concurrence avec des objectifs sociaux de répartition, tant des richesses que des pouvoirs. Cette répartition des richesses et des pouvoirs est d’autant plus difficile de rendre conforme à la justice qu’elle se heurte aux puissances économiques, culturelles et politiques. Pour faire bonne mesure, je rappelle que ces objectifs économiques et sociaux ne doivent pas occulter non plus les objectifs environnementaux dont on sait aujourd’hui qu’ils jouent un rôle capital dans l’avenir de notre bien-être et des populations de notre planète. De là -dernier cité mai non le moindre- l’objectif de solidarité entre régions et entre pays, solidarité qui s’impose pour des raisons tant morales que de bonne stratégie géopolitique.

Dans ce contexte d’objectifs fiscaux contradictoires, le site du Courrier (samedi 24 mars 2018) signale la proposition du Conseil d’État du canton de Neuchâtel : remettre à plat tout le système d’imposition. L’idée directrice s’inscrit d’emblée dans la logique économique: renforcer l’attractivité du canton -notamment au profit des entreprises internationales- en baissant les impôts tant sur les entreprises que sur les personnes physiques, et en révisant la clef de répartition entre communes.

Voici le titre donné à cette information par le journaliste du Courrier : Feu d’artifice fiscal à Neuchâtel. J’épingle le qualificatif « artifice ». Car l’artifice peut qualifier l’effet d’annonce -les Français ont connu ça depuis trente ans où les gouvernements successifs ont tous annoncé une refonte radicale du système fiscal, sans jamais (pouvoir ?) la mettre en œuvre. L’artifice peut également qualifier le manque de discernement du Conseil d’État s’il pense pouvoir mettre à exécution ses projets de baisse d’impôts sans toucher à l’organisation et au fonctionnement de l’administration publique. Certains Services, nécessaires en d’autres temps, sont devenus, sinon tout-à-fait inutiles, du moins improductifs. D’autres, indispensables pour répondre aux besoins d’aujourd’hui, ont peine à voir le jour. Cette contradiction proprement politique n’a manifestement pas été bien vue par l’actuel Gouvernement français. Puisse le Conseil d’État du canton de Neuchâtel ne pas faire la même erreur, s’il veut que le feu d’artifice fiscal ne soit pas finalement qu’un feu de paille.


Féminisme

TestFeminimseTdG 2018Les problèmes de notre planète (immigration, écologie, climat, pauvreté, armement, production et répartition des richesses, gouvernance) ne se réduisent pas aux problèmes de société. Parmi les problèmes de société (éducation, réseaux sociaux,people, mouvement religieux, mode, sport, culture, loisir), le féminisme n’occupe pas certes tout le champ de l’actualité. Cependant, au-delà du phénomène médiatique, le féminisme a conquis une place essentielle dans notre société post-moderne, société où le choix individuel -à défaut de la responsabilité personnelle- n’a de limite que l’engagement contractuel librement consenti.

À ce sujet, le site de la Tribune du samedi 17 mars 2018 évoque les débats internes aux mouvements féministes, évoquant trois points de fixation: la prostitution (choix personnel ou marchandisation du corps féminin), le voile (liberté de se vêtir ou symbole de soumission), la pilule (émancipation ou frein à la connaissance de son propre cycle féminin). L’internaute est alors invité(e) à répondre à une série de tests pour se classer dans les catégories des divers féminismes: «différentialiste», «intersectionnel», «universaliste», «pop» (sic) et «pro sexe».

Je ne gloserai pas sur les limites de tels sondages, ni sur l’idéologie sous-jacente aux catégories sociologiques utilisées, encore moins sur le champ moral induit nécessairement par de telles approches. Limites méthodologiques, idéologie et champ moral sont inhérentes à toute démarche de sciences sociales. J’épingle simplement un état de fait : le féminisme est un phénomène de notre société. L’économiste Schumpeter, qui analysa avec une grande finesse le capitalisme, le socialisme et la démocratie du XX° siècle, disait même qu’avec la machine à vapeur, le téléphone et le complet-veston (sic) le féminisme était le fruit positif de la société capitaliste. Je me plais simplement à souhaiter que le féminisme ne soit qu’un moment de l’évolution morale et culturelle de notre société. J’attends le jour prochain où l’on dépassera ce stade. Alors, sans se polariser sur le genre, on considérera  chaque être humain dans sa singularité, digne de respect, de tolérance et de conscience libre. Les cléricaux d’aujourd’hui  -les scientifiques ont rejoint sur ce terrain les curés de jadis- ne les enfermeront plus dans des catégories qui ne peuvent que les mutiler à leurs propres yeux comme au regard d’autrui.


Label pour sites cathos

Applis cathosLe site Aletéia publie cette semaine une information qui ne surprendra pas ceux qui s’intéressent aux Médias. Depuis sa fondation voici un an, le label Church Tech a réussi à fédérer une dizaine de start-up d’inspiration chrétienne. Ces start-up greffent sur Internet des initiatives qui surfent sur les potentiels de la digitalisation. J’ai déjà parlé dans ce blog la quête connectée qui évite de se trimbaler avec des piécettes ou des billets, en versant son obole durant le culte par le moyen de son téléphone portable ou en pianotant sur un clavier ad-hoc. D’autres initiatives sont moins économiques mais plus conformes à l’esprit religieux. Ainsi le coach de prière ou encore Go messe, sorte de « Uber » pour des catholiques dominicaux, qui permet de mutualiser les véhicules des paroissiens pour aller à la messe. L’application permet aussi de véhiculer des personnes âgées incapables de conduire. (La densité physique du culte en est restaurée, échappant à ce que vient encore de dénoncer le pape François, la messe spectacle.)

            J’épingle quand-même la notion de « label ». Voici quelques années, un Fonds commun de placement prétendait gérer selon un « label  chrétien ». En France, on connaît pour les établissements d’enseignement le label « catholique ». Comme pour les fromages labélisés, comme pour les n0rmes « iso », c’est toujours le même problème : quels critères vérifiables retenir ? Car la qualité du service ne dépend pas simplement des protocoles de fabrication et des procédures, mais également de la conscience professionnelle du fabriquant. C’est encore plus vrai pour un label qui vise à authentifier les voies d’une expérience religieuse ; car la disposition d’esprit de l’utilisateur -et pas simplement la visée du fabriquant- compte pour l’essentiel.

Concernant le label Church Tech, l’objectif semble moins ambitieux. Le but est moins spirituel que technico-financier : il s’agit, en aidant techniquement et financièrement les jeunes pousses qui naissent dans ce domaine, de donner à toutes de meilleures chances de survie. Bref, il s’agit de mutualiser une image médiatique chrétienne plus repérable. Est-ce négligeable ? Non, c’est simplement la traduction tangible d’une religion de l’incarnation dans la société réelle d’aujourd’hui.


YES BILLAG !

À une très forte majorité (71,6 %), le peuple a fait preuve de sagesse ce 4 mars 2018 en refusant une économie de 451 francs par an et par personne. La taxe annuelle nourrissant 75 % du Service audiovisuel public, ses 17 chaînes de radio et 7 chaînes de télévision, on peut ainsi envisager un avenir plus serein, mais non exempt de difficultés.

         Je m’en réjouis pour deux raisons. D’abord parce que ce résultat témoigne de la bonne santé de la démocratie helvétique.

RTS

 Les débats furent souvent tendus, les arguments massues n’ont pas manqués ; durant plusieurs mois, les sondages laissaient penser que l’initiative No Billag pouvait l’emporter, ce qui a ravivé les passions et provoqué une mobilisation sans faille d’artistes, de journalistes et d’

intellectuels de tous bords. La revue Choisir, son site et moi-même dans ce blog, se sont engagés fermement contre le No Billag. Je suis heureux de voir que nous nous sommes placés sans hésiter du côté du bon sens. La seconde raison de me réjouir est qu’il me semble essentiel de ne pas laisser l’espace médiatique aux mains des seuls intérêts privés et des passions individuelles ou collectives, respectables certes, mais insuffisantes pour assurer un vivre-ensemble dépourvu de haine.

         Les premiers commentaires du résultat de cette votation du 4 mars insistent sur les engagements qui furent pris durant la campagne par le président de la SSR, Jean-Michel Cina, touchant les nécessaires économies. Il faut tenir ces promesses. Mais la dimension économique n’est pas la seule à considérer. Il faut encore progresser dans le pluralisme et la rigueur dans le choix des programmes, de manière à ce que soit assurée, avec la liberté de conscience et d’opinion, une tolérance sans laquelle le respect des autres et de soi-même ne serait qu’un vain mot.


 

Février 2018

 

FINMA & Crypto-monnaies

BitcoinLe régulateur suisse des marchés financiers (FINMA) vient de produire un guide pratique d’utilisation des crypto-monnaies (site de La Tribune du 23 février 2018). Tous les praticiens honnêtes d’une finance en devenir ne peuvent que s’en réjouir. Dans l’esprit du public, les crypto-monnaies sont associées au banditisme électronique, aux rançons payables en bitcoin, au commerce qui échappe à la TVA et laisse le fisc aussi démuni que la vache qui regarde passer un train. En fait, toutes les transactions en crypto-monnaies sont consultables par n’importe qui. Seuls les propriétaires de ces monnaies, inconnus, apparaissent dès qu’ils veulent échanger leurs avoirs en monnaie officielle. De plus, le perfectionnement de la technologie de ces monnaies (cryptographie asymétrique fondée sur les fonctions mathématiques de hashage, blockchain et vérification consensuelle par de multiples contrôleurs indépendants) rend l’occultation des propriétaires moins intéressante que les autres usages : échanges sécurisés de données, qui économisent les coûts d’un intermédiaire de confiance.

La FINMA ne parle pas de « monnaie », mais de « jeton » (token) ; c’est là une précaution diplomatique pour ne pas heurter les sentiments de quelques banquiers centraux qui affirment (faussement) que les crypto-monnaies ne sont pas des monnaies, sous prétexte qu’elles ne sont appuyées ni sur une marchandise réelle, ni sur une banque. C’est oublier qu’une monnaie s’appuie non pas d’abord sur une autorité souveraine, mais sur la confiance que le signe monétaire sera accepté par une communauté de paiement (c’est à dire tous ceux qui l’accepteront en paiement d’une dette).

L’intérêt du texte de la FINMA est de mettre un peu de clarté dans l’usage de cette technologie. La FINMA distingue en effet les jetons pour les échanges, les jetons dits d’utilités qui n’ont pas vocation à être utilisé comme monnaie mais comme instruments de transfert de données indélébiles, et les jetons pour l’investissement (nommés Initial Coin Offering) qui, jusqu’à présent, finance surtout des start-up se lançant dans l’utilisation des technologies d’échanges sans tiers de confiance.

Après l’institution du marché libre, après la création d’Internet, les crypto-monnaies promettent une plus grande liberté aux initiatives individuelles ou collectives. Mais, pour ne pas être confisquées par quelques gros opérateurs à prétention de monopole, ces institutions doivent être régulées. La FINMA montre ici la voie.


Fausses dénonciations fiscales

W de redactionLes journalistes du Canard enchaîné savent depuis longtemps que les dénonciations sont rarement le fait de gens aux bonnes intentions. Les dénonciateurs agissent souvent sous la pression du ressentiment, de l’envie, de la jalousie ou simplement pour se prouver à eux-mêmes qu’ils partagent les miettes du pouvoir des médias. Certes, comme toutes les revendications, les dénonciations sont faites au nom de l’intérêt général, et, dans le cas épinglé sur le site du Temps (17 février 208), au nom de la justice fiscale.

Il en va de même des « lanceurs d’alerte » dans les entreprises et les administrations. Pendant longtemps, avant que le vent glacé venu d’Outre Atlantique ne vienne geler les velléités du Service français chargé de veiller à l’application de la loi Informatique et liberté, une présomption d’innocence garantissait en partie chacun contre les fausses accusations publiques.

Dans le cas cité par Le Temps, le fisc français a reçu des listes de comptes cachés dans des banques suisses. Mediapart semble en avoir reçu la copie. Ces papiers incriminaient plus de 1300 Français, dont plusieurs personnalités, généralement de droite. Or ces documents sont des faux très finement élaborés, dont l'origine reste inconnue. « La justice française n’a à ce jour pas ouvert d’enquête pour démasquer les faussaires auteurs de cette manipulation. » dit le journaliste du Temps. Je m’en étonne doublement.

La première raison de mon étonnement est que chacun doit pouvoir être protégé non seulement des agressions physiques (la « résistance à l’oppression » évoqué par la Déclaration des droits de l’Homme de 1789) mais également de l’injustice (la « sureté » dont parle le même document). Chacun sait et peut faire l’expérience à son détriment qu’une réputation entachée laisse des traces quasi indélébiles. Selon le mot prêté à Voltaire : « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose. »

Mais, pour une seconde raison, je m’étonne également de l’inaction des Services français pour rechercher l’origine de ces fausses dénonciations fiscales. Cette inaction mine l’affectio sociétatis (le sentiment d’appartenance au pays) nécessaire au bien commun sans lequel chacun se méfie de tous et la coopération devient plus difficile. De plus, cette inaction des Services français encourage les petits malins de tous bords qui veulent soit se moquer des Services fiscaux, soit -ce qui est plus grave- les submerger de fausses informations qui occuperont en vain leurs équipes de contrôleurs.

Si, comme disait ma grand’mère, il n’y a pas de petites incivilités, pour les Services de l’État, il n’y a pas d’incurie négligeable.


Demain Genève

Voici deux ans, le film Demain a suscité davantage qu’un succès d’estime. Ce film présentait intelligemment diverses initiatives locales, jaillies tout autour de la planète, en faveur de relations à la nature et à la société plus respectueuses de l’être humain et de l’environnement. Il montrait diverses réalisations touchant la biodiversité, le recyclage des déchets, les monnaies locales, et d’autres réalisations de ce type, prouvant ainsi qu’il était possible, -inversant la devise de Klaus Schwab, le fondateur du Forum de Davos-, de « penser globalement et d’agir localement ».

Jonathan Normand

Dans l’esprit de ce film, un dynamique entrepreneur genevois veut montrer les diverses initiatives de ce type lancées dans le canton de Genève. C’est le projet Demain Genève. Jonathan Normand -puisqu’il s’agit de lui- n’est pas un rêveur. Du moins si on en croit la présentation que la Tribune lui réserve aujourd’hui lundi 12 février 2018. Scientifique de formation et spécialiste des processus algorithmiques, ce jeune professionnel plein d’avenir se tourne -pour ne pas dire se convertit- vers le développement durable et le rôle central que les entreprises peuvent et doivent y jouer. Voulant mettre ses compétences et son énergie à faire quelque chose qui ait du sens « me sentir utile, quitte à gagner beaucoup moins d’argent », il fonde Codethic, une société qui conseille les entreprises sur le plan éthique, élabore une norme internationale de responsabilité sociale et environnementale. Depuis 2013, il travaille avec l’ONG internationale B-Lab, qui fait de la certification d’entreprises durables.

Je n’ai rien à reprocher à ce projet Demain Genève qui mettra en valeur ce que font certains genevois pour le développement durable. J’épingle cependant ce qui me semble être une lacune. En réponse à une question du journaliste, Jonathan Normand affirme : « Je ne fais pas de politique. » Il a tort. Car les réussites locales, aussi belles soient-elles, ne transformeront la culture et la société que si elles sont capables de s’inscrire dans un projet politique qui prenne acte des sensibilités divergentes qui s’entrechoquent dans la cité. Les initiatives locales « marchent » parce qu’elles sont animées par des volontaires convaincus. Sans aucun doute, la publicité faite autour d’elles suscitera d’autres vocations. Mais il serait naïf d’imaginer qu’un consensus général s’en dégagera pour, selon l’image de la tâche d’huile, occuper tout le champ social. Certains, pour des raisons personnelles, familiales, culturelles ou sociales, seront réticents, voire hostiles. Des réalisations exemplaires et la discussion ne suffiront pas à les convaincre. Thomas d’Aquin le disait déjà au XIII° siècle : la politique est nécessaire parce qu’aucun des membres d’une cité n’est vertueux à 100%.


Évaluation économique de la vie humaine

AELE pollutionUne chronique parue sur le site du journal Le Courrier voici quelques jours (le 1er février 2018) dénonce avec raison la marchandisation de la vie. Dans notre société, la plupart des décisions sont prises sur la base de calculs économiques. Comme disait Charles Péguy en un vers célèbre: «Tout s’achète et se vend et se pèse et s’emporte». On se souvient des scandales, apparus voici plusieurs décennies déjà, de ce constructeur de voiture aux États-Unis qui n’avait pas jugé bon de renforcer la protection des réservoirs à essence de l’un de ses modèles, réservoirs qui avaient une fâcheuse tendance à exploser. La raison en était que, tout calcul fait, ce constructeur américain avait comparé d’une part le paiement des dommages et intérêts qu’il lui faudra payer aux victimes, et d’autre part le coût d’amélioration de la sécurité de ses voitures.

Le chroniqueur du Courrier conclut ainsi son analyse des divers effets du mépris pour l’environnement écologique et social: «La mort, la séparation, la douleur, le chagrin, tout ce qui est consubstantiel à la vie humaine, n’est pas réductible à une valeur marchande. Dès lors, contester dans le capitalisme ce qui engendre de tels maux ne devrait pas être motivé d’abord par le ‘coût’, mais par l’absolue nécessité de préserver la vie humaine en tant que telle, indépendamment de considérations économiques, souvent défendues au nom de l’emploi.» Tous ceux qui refusent de réduire la vie humaine à ses dimensions économiques raisonnent à la manière du chroniqueur du Courrier; et ils ont raison. Jésus dans l’évangile le rappelle: la vie humaine est plus que la nourriture et que le vêtement.

Par ailleurs, le chroniqueur reflète, peut-être sans le vouloir, le dilemme qui agite les instances internationales depuis l’an 2000, lorsque l’on s’est aperçu que les États, pris entre d’une part l’option écologique choisie au premier Sommet de la terre de Rio en en 1992, et d’autre part l’option sociale devenue plus prégnante à la suite de la crise économique issue de l’éclatement de la bulle Internet, avaient massivement abandonné l’option écologique pour se porter au secours de l’option sociale.

Finalement, j’épingle l’adverbe de la formule du chroniqueur «indépendamment de considérations économiques». Je ne suis pas d’accord. Car il y a un abîme entre d’une part ne pas réduire la vie humaine à sa dimension économique et d’autre part ignorer la dimension économique de la vie humaine. Car les valeurs -dont la vie humaine- qui sont réputées “sans prix” ont quand même un coût. Et le travail, l’effort, l’énergie, l’imagination, la créativité, résumés dans le prix économique, ne peut pas servir deux fois. C’est pourquoi la question à se poser -elle est moralement coûteuse-, ce n’est évidemment pas «combien ça coûte», mais «à qui ça manquera». Les indicateurs non marchands qui traduisent, chacun à leur façon, les multiples facettes de la vie humaine, traduisent tous un travail évaluable en argent. Reste à choisir les moyens qui, pour la plus grande dignité de l’être humain, ont le prix économique le plus faible. C’est la seule voie du discernement pour concilier l’écologique et le social.


Janvier 2018

Souviens-toi que tu vas mourir

Progres biochimiqueD’après le chroniqueur de la Tribune, « une application permet de se familiariser avec sa propre finitude, en envoyant plusieurs fois par jour des mantras et pensées philosophiques » (Site du 28 janvier 2018). Cette application porte le doux nom de  We croak. C’est, comme traduit le journaliste, une manière familière de dire en anglais « casser sa pipe ». Cinq fois par jour -autant que de prières au Chœur pour les moines ou les bons musulmans- notre téléphone portable nous lance ainsi ce rappel optimiste We Croak. On se croirait revenus dans ces temps Moyenâgeux où, dans certains monastères, les moines se saluaient d’une manière semblable. Parfois, pour faire bonne mesure et répandre plus efficacement ce parfum mortifère, chaque cellule monastique était ornée d’un crâne. L’idée n’est donc pas neuve ; elle se rattache à une longue tradition religieuse qui faisait de la bonne mort le couronnement d’une vie pleinement vécue.

En fait, il semble que le projet de l’initiateur de cette application numérique soit plus banale ; elle me semble se rattacher à la tradition stoïcienne qui affronte la mort avec la même sérénité que les joies de la vie.

L’idée de tourner sa pensée vers le jour de son trépas permet-elle de mieux affronter sa propre finitude ? Je ne le crois pas. Car l’univers des idées n’est pas celui des sentiments. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » disait mon compatriote Blaise Pascal avant d’ajouter « on le sait en maintes choses ». Ce rappel de notre finitude est-il vraiment nécessaire pour mieux vivre jusqu’au bout ? J’en doute, parce que ce n’est pas la mort que craignent nos contemporains ; ils sont trop incroyants pour cela. Ils craignent la maladie, la déchéance et le naufrage -comme disait le général de Gaulle en parlant de la vieillesse- ; ils craignent surtout de ne plus être maître de leur destin. Mais qui, mis à part les adolescents naïfs, a-t-il jamais pensé qu’il pouvait être maître de son destin ?

Qu’il me soit permis d’ajouter un mantra ou une parole de sagesse à tous ceux et toutes celles que déverse cinq fois par jour l’application We Croak. Je proposerais volontiers l’injonction de ma grand’mère : la mort est un fronton de pelote basque : chaque fois que tu cherches à te projeter au-delà de lui, il te renvoie, comme une balle, au moment présent.


Quête dématérialisée

Quete dematerialiseeLe site d'Alétéia qui se pique d'un regard chrétien sur l'actualité, a publié hier 22 janvier 2018 une information qui n'en est pas une : dans certaines paroisses, la quête est « dématérialisée ». Désormais, les fidèles peuvent verser leur offrande avec leur smartphone ou par un ingénieux système qui associe le choix du montant avec le paiement sans contact par carte bancaire.

Ce n'est pas un scoop ; car depuis plus d'un millénaire la quête s'est toujours coulée plus ou moins facilement dans les formes monétaires de l'époque. Nos aïeux versaient leur obole en écus sonnants et trébuchants, ou en florin, ou en boutons de culotte. L’adaptation aux nouveaux systèmes de paiement n’est jamais allée sans réticence, comme en témoigne aujourd’hui un peu partout la difficulté de faire passer les fidèles du don en pièce de métal (la « monnaie divisionnaire » disent les gens savants) à la monnaie fiduciaire (les billets de la banque nationale.

J'épingle cependant la formule utilisée par le journaliste qui qualifie la quête de « dématérialisée ». Car la dématérialisation, si l'on peut dire, ne date pas d'aujourd'hui ; elle date de l'époque où les fidèles ont cessé d'apporter des poulets, des carottes ou du pain -toutes formes d'offrandes bien adaptée à une civilisation rurale- et ont pris l'habitude d'apporter de l'argent, marque des civilisations urbaines. Certains facétieux ont vu dans ce passage du mangeable au signe monétaire une manœuvre des curés pour s’enrichir. Il suffisait de présenter l’hostie comme une sorte de pièce de monnaie (ronde, plate et blanche) qui permettrait au fidèle de racheter son âme qu’il avait vendue au diable. Le prêtre donnait l’hostie, le fidèle donnait l’argent ! Et les deux étaient étrangement semblables. Comme disait un humoriste : « Pour donner un caractère religieux à cette cérémonie, nous allons faire la quête. »

Laissant là ces élucubrations théologico-sacramentaires, le paiement électronique, en rendant moins sensible le léger prélèvement sur le patrimoine des fidèles, ne peut que contribuer à estomper ce qui est au cœur de l’expérience chrétienne, le corps, avec sa sensibilité, son intelligence et son imaginaire. En se coulant dans la modernité monétaire, la religion chrétienne, religion physique, devient ainsi un peu plus évanescente.


«Fait religieux»

PresidentMacron 800x450«Le président français Emmanuel Macron a affirmé la nécessité de développer l’enseignement du fait religieux à l’école lors de deux récentes rencontres à l’Élysée avec les responsables des cultes. Au sein du ministère de l’éducation nationale, un groupe de travail planche sur le sujet», selon le quotidien catholique français La Croix. J’imagine que cette information relayée par cath.ch réjouit les croyants, du moins ceux qui font le pari que le Président français est capable de faire «bouger les lignes», comme on dit, dans ce domaine de société comme il a su le faire dans le domaine économique.

Certes, je ne boude pas mon espoir de voir reculer le sectarisme antireligieux qui, sous le nom de laïcité, fourgue une tout autre marchandise, contraire aux valeurs républicaine de respect d’autrui et de tolérance. Dans le même mouvement, je formule des vœux pour que cet «enseignement du fait religieux» aide les citoyens et les responsables politiques à sortir de leur naïveté lorsqu’ils rencontrent des cultures baignées d’esprit religieux. Lors d’une conférence organisée l’an passée par la Faculté autonome de théologie protestante à Genève, l’ambassadeur de France auprès des Nations-Unies faisait état de l’ignorance crasse des diplomates français dans le domaine religieux, et des erreurs graves commises de ce fait.

Je ne peux cependant pas m’empêcher de penser que si cet enseignement ne présente que les grands personnages, les implantations, les grands événements, les rites, les manifestations appréhendées par la sociologie, voire les têtes de chapitre des catéchismes, il ne soit qu’une perte de temps pour les professeurs comme pour les élèves. Car cela n’irait guère plus loin que ce qu’apprennent les touristes japonais de la bouche du guide bien intentionné qui leur fait visiter la cathédrale de Chartres.

Le plus urgent, me semble-t-il, est de fournir aux professeurs les rudiments les plus fondamentaux des sciences sociales -que sont les sciences humaines-. De manière à ce qu’ils ne confondent plus la sociologie religieuse avec la religion, la psychologie religieuse avec la spiritualité, la dévotion avec la piété. Seul un esprit formé à la spécificité des sciences sociales peut voir que les deux hommes de l’évangile qui montent au temple pour prier, le pharisien et le publicain, même s’ils entrent dans le même édifice, même s’ils s’adressent à la même puissance inatteignable, ne pratiquent pas la même religion.


Réécrire la Déclaration des Droits humains

Peripateticiens Laurence BoglioEn avant-garde de la célébration du septantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains (ONU, Paris, décembre 1948) j’épingle une «opinion» publiée sur le site du Temps (12 janvier 2018). L’auteur, un ancien Secrétaire général de l’Association pour la prévention de la torture, conclut son propos en disant qu’il serait dangereux de réécrire cette Déclaration.

L’argument principal est le suivant: «on risquerait d’introduire par exemple le droit à la libre entreprise, le droit au clonage, le droit pour la majorité d’imposer sa volonté à la minorité.» Et pourquoi pas? La libre entreprise, le clonage, la volonté générale, qui semblent illégitimes à l’auteur, peuvent apparaître légitimes aux yeux de certains, tout comme la propriété, évoquée par l’article deuxième de la Déclaration des Droits humains de 1789. Car ces Droits que l’auteur veut écarter sont l’expression et la condition de la liberté, tant personnelle que publique dans le monde d’aujourd’hui.

Depuis 1948, d’autres Déclarations «Universelles» ont été proclamées (la Déclaration universelle des droits de l’homme en Islam de 1981, la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples en 1981, la Charte arabe des Droits de l’homme en 1994, la Charte asiatique des droits de l’homme de 1998, etc.). Certaines de ces Déclaration prennent, sur certains points, le contrepied de la Déclaration de 1948, notamment quant à l’égalité homme/femme ou quant à la liberté de choisir et de changer de religion. Malgré leurs différences, elles ont en commun de réagir contre une anthropologie individualiste -celle qui dominait en 1948- qui ignore les Corps intermédiaires entre l’État et l’individu (sauf la famille et les syndicats). J’ajoute que, dans la Déclaration de 1948, aucun devoir n’apparaît envers la nature écologique ni envers les animaux.

En fait, si l’on examine les Déclarations de ce type qui se sont succédées depuis l’Antiquité, toutes prétendent à l’universalité, mais c’est toujours une universalité particulière propre à la culture de leur époque. Pour s’en convaincre il suffit de relire les principes énoncés par Cyrus au VI° siècle avant Jésus-Christ, ou par les philosophes grecs puis les Stoïciens latins, ou encore les «Dix paroles» de la Bible. Pour faire bon poids, on peut aller revoir La Magna Carta de1215, la Bulle papale Veritas ipsa du 2 juin 1537 qui interdit l’esclavage des indiens et affirme leur droit, en tant qu’êtres humains, à la liberté et à la propriété, la Pétition des Droits de 1628, L'Habeas Corpus de 1679, le Bill of Rights de 1689, la Constitution du Généralat de Pascal de Paoli en Corse en 1755, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, la Déclaration des droits et devoirs de l’homme de 1793.

Toutes ces Déclarations solennelles, y compris celle de 1948, trouvent leur fondement dans la conscience indignée. Leurs différences ne viennent pas de l’autorité invoquée (la Raison pour les unes, une Révélation pour les autres). Toutes, y compris celles qui évoquent l’autorité de la Raison, partent d’un constat sensible au cœur, voire d’une indignation devant des situations particulières : l’esclavage, la brimade envers les femmes ou les enfants, la maladie ou la misère. C’est le devoir de l’être humain que de découvrir, à chaque génération, les situations émergentes qui interpellent la conscience. Notre dignité est d’établir, dans des conditions écologiques, biologiques, culturelles et institutionnelles qui varient constamment et changent à chaque génération, la liberté, la justice et la paix. C’est ce qui était visée par la Déclaration de 1948 dans des conditions différentes de celles d’aujourd’hui ; et c’est pourquoi il la faut réécrire.


Harcèlement sexuel

Balance ton porcDans son édition des 31 décembre 2017, 1er et 2 janvier 2018, le journal Le Monde, de Paris, donne la parole aux deux protagonistes qui ont lancé la formule désormais célèbre # Balance ton porc. Le premier, une journaliste française installée à New-York, ne cherchait pas, semble-t-il, le succès médiatique engendré par cette formule ambiguë. Le second des protagonistes fut, évidemment sans le vouloir, associé à la formule. Sur son compte Twitter, la journaliste, surfant sur la vague d’indignation provoquée par l’affaire Weinstein, incitait les femmes victimes de harcèlement sexuel à « donner le nom et les détails ». Elle-même montre l’exemple en citant un ancien patron de médias qui, au terme d’une soirée trop arrosée, lui avait dit : « Tu as de gros seins, tu es mon type de femme. Je vais te faire jouir toute la nuit. » Le fautif regrette, tout en se disculpant : il reconnait que la femme lui plaisait, tout en distinguant entre « drague lourde » et harcèlement sexuel, ce que la journaliste fait mine de comprendre « blague lourdingue ».

Sur le plan du Droit, je ne peux que donner raison au monsieur. Le harcèlement est définit par une attitude ou des paroles répétées. Il ne s’agissait en l’espèce ni de viol (comme dans l’affaire Weinstein), ni même de situation professionnelle qui le mettait en relation récurrente avec la journaliste. Dans le cas d’espèce, on peut alors se demander si l’adjectif possessif contenu dans l’expression #balance ton porc, est ici pertinent. De plus, il me semble irresponsable de dénoncer publiquement quelqu’un sur les réseaux sociaux des faits que l’accusé ne peut que reconnaître ou démentir –mais dans les deux cas, il sera marqué. « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose », disait Voltaire à propos de la calomnie ; on peut en dire autant de toute médisance. Je vois dans cette dérive une tendance journalistique à se substituer à la justice en sollicitant le jugement populaire sur les seuls terrains choisis par les médias.

Néanmoins, un « cocktail arrosé » ne saurait justifier l’irrespect. Ici je suis d’accord avec la journaliste noant : « la blague lourdingue, cet argument qui excuse tout ! » L’alcool peut expliquer, mais non pas justifier l’accident causé par l’ivrogne ; il ne peut pas davantage justifier l’irrespect et ses graves et durables conséquences pour les victimes. J’en dirais d’ailleurs autant de certaine « tradition » estudiantine connue sous le nom de « bizutage » qui n’est qu’un prétexte à fouler au pied le respect des plus jeunes et les valeurs républicaines.

J’emprunte à Antoine de Saint-Exupéry la morale de cette histoire : chacun est responsable non pas seulement de ce qu’il dit et de ce qu’il fait, mais également des circonstances dans lesquelles il se met. Le créateur du Petit Prince va même plus loin. Dans Pilote de guerre, il se veut responsable des défauts de l’avion qui lui a été fourni. Mais ici, il dépasse la morale commune, pour accéder à la mystique.


 

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