Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Justice de guerre

Il faut saluer le succès de la diplomatie helvétique à La Haye, en faveur de la Cour Pénale Internationale (CPI). La Suisse vient de faire admettre par les États signataires que la Cour puisse se saisir de ce crime de guerre particulièrement atroce qui consiste, dans les conflits internes, à affamer des populations civiles.
Certes, affamer délibérément des populations civiles est une stratégie guerrière qui remonte à des temps immémoriaux. Sous prétexte de gêner les armées d’invasion, on connaît, dans les espace ruraux la tactique de la « terre brûlée », pour les villes, la stratégie du siège, élargie aux manœuvres qui consistent à bloquer l’acheminement des denrées ou à interdire les convois humanitaires ; certaines politiques d’embargo visent des effets semblables.
L’apport de ce qui vient d’être obtenu à La Haye par la diplomatie helvétique porte sur un point central, son objet spécifique, les conflits internes. Certes, affamer délibérément des populations civiles était déjà classé dans la catégorie des crimes de guerre et contrevenait aux droits humanitaires et aux conventions de Genève. Mais, la Cour pénale internationale, qui pouvait déjà se saisir des cas de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, de crimes de génocide et de crimes d’agression, voit désormais sa compétence élargie aux conflits internes.
Je souligne ce point, car il témoigne d’un fait que l’antique théorie de la « guerre juste » avait déjà épinglé. Se saisir des conflits internes permet désormais au CPI de tenir compte de la réalité de maintes guerres d’aujourd’hui. Je pense au Yémen, au Soudan, au Nigéria. Déjà, pour limiter par le Droit les guerres « privées » entre seigneurs hargneux, les théologiens moralistes du Moyen-Âge posaient que le premier principe d’une « guerre juste » était qu’elle devait être menée par « une autorité légitime » (restant sauves les autres exigences : légitimité du but assigné à la guerre, proportionnalité des moyens mis en œuvre au but recherché, enfin espérance raisonnable de succès).
Mais, les guerres d’aujourd’hui ne se coulent, pas plus que les guerres d’antan, dans les seuls carcans étatiques. En acceptant que la Cour pénale internationale puisse se saisir de crimes nés sur le terrain de conflits internes aux pays, les États signataires témoignent d’un sens aigu de la violence qui échappe aux autorités étatiques. Et la patrie d’Henri Dunant, initiatrice de cette avancée juridique, montre, une fois encore, une sensibilité pratique digne de sa tradition humanitaire.

Politique culturelle à la RTS

AdobeStock 277426700Étienne Perrot sj - Un titre affiché jeudi 28 novembre 2019 sur le site du Temps m’a fait bondir. Le journal met dans la bouche d’Alexandre Barrelet, chef de l’unité «culture» de la RTS, la formule suivante: «la quantité (sic) d’intelligence produite n’est pas remise en question». S’il ne s’agit pas simplement d’attirer l’attention du lecteur par une provocation verbale, la formule mérite explication.

Parler de «quantité d’intelligence» est une bêtise; car l’intelligence est la capacité de faire le lien entre des phénomènes épars. Et nous savons, par expérience personnelle, et à la suite d’examens scientifiques qui relèvent de la psychosociologie, voire tout simplement de la pédagogie, qu’il existe plusieurs formes d’intelligences. Et si l’intelligence spéculative a dominé en occident depuis la Renaissance jusqu’au milieu du siècle dernier (elle a accompagné le développement de l’imprimerie et du livre), elle n’est plus celle qui, aujourd’hui, mène le monde. Les technologies actuelles d’information et de communication ont développé des formes d’intelligence insoupçonnées de nos ascendants, même les plus proches.

Quant à «produire» de l’intelligence, cela ne relève pas du travail ordinaire, mais de la recherche. Cette recherche s’appuie sur la technologie acquise, certes; mais surtout sur l’imagination personnelle stimulée par le questionnement, l’indignation, l’étonnement, l’admiration, et tout ce qui remet en question les schémas de pensée les mieux établis.

Lorsqu’on remet dans son contexte les propos du le chef de l’unité culture de la RTS, le scandale disparaît. À la suite du coup de semonce lancé par l’initiative No Billag, la RTS doit économiser douze millions de francs, tout en promouvant une offre culturelle mieux ciblée, capable d’intéresser des publics nouveaux, notamment parmi les générations plus jeunes.

Relever ce défi est le propre de tous les médias publics. Ils doivent éviter de se perdre dans une logique d’audimat (au nom d’une certaine idée de la culture), mais pas au point de cultiver une élite coupée de la sensibilité du plus grand nombre. Cette quadrature du cercle est d’autant plus difficile à résoudre que ne sont plus dominantes aujourd’hui les formes culturelles de jadis: l’oralité dans les temps les plus anciens, puis le livre durant les cinq siècles qui, en occident, ont suivi la Renaissance. Bien avant que ne commence le présent millénaire, la culture s’est coulée dans l’image nue et dans la musique à volonté, auxquelles on peut accéder immédiatement, et que l’on peut abandonner ad nutum.

Ce rapport-au-monde n’a pas que des avantages pour ceux qui doivent gérer intelligemment les médias publics. Car la culture dominante est fauteur d’effets de modes, modes exacerbées par le phénomène de réseaux. Avec un grain de sel, je dirais que ces phénomènes empruntent à la «loi Matthieu» (tirée de l’évangile selon Matthieu, chapitre 25, verset 27): «À qui a on donnera, à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a.»

C’est pourquoi, sans sacrifier les chiffres d’audience, l’intelligence du chef de l’unité culture de la RTS est, comme il dit, de ne pas opposer le quantitatif au qualitatif, mais de rester attentif aux formes culturelles émergentes. Cela demande la prudence que manifeste, semble-t-il, Alexandre Barrelet, prudence dont Aristote disait qu’elle est l’intelligence des situations concrètes.

Percussions musicales

PrixDeGenève captureEcran YouTubePour ceux qui n’apprécient la musique contemporaine que de très loin, l’ensemble des instruments classés dans la catégorie des percussions fait penser aux petits tambours avec lesquels les enfants cassent les oreilles des grandes personnes. Pour mieux marquer leur présence insistante, d’autres instruments servent aux grandes personnes à signaler bruyamment leur désapprobation: casseroles et autres objets métalliques dans les manifestations de rue, règles frappant sur les pupitres dans les assemblées délibératives.

À Genève récemment, au Victoria Hall, les instruments de percussion ont joui d’une toute autre estime. La percussionniste Sud-Coréenne Hyeji Bak a obtenu tous les prix. Cet événement musical me donne prétexte à saluer l’un des éléments fondamentaux de la vie. Je veux parler non seulement de la cadence qui entraîne le corps dans un mouvement répétitif propice à une décontraction de l’esprit. Les techniques de méditation sont friandes de ces moyens somatiques qui estompent les préoccupations et favorisent l’ouverture à un environnement neuf. Je veux parler aussi du rythme qui traduit les variations de la sensibilité et porte une sorte de création intérieure d’où émerge des impressions nouvelles.

Certes, depuis la caisse claire jusqu’au triangle en passant par le vibraphone et les castagnettes, innombrables sont les instruments de percussion. Chaque pays, chaque région a inventé ses instruments; et l’on a vu les Percussions du Bronx utiliser des fûts de pétrole et des couvercles de poubelles, pendant que certains compositeurs ont mis en musique le son émis par de vieilles machines à écrire. Dans un film des années 1980, -film passé presque inaperçu (Tap Dance),- un joueur de claquettes s’inspirait des bruits provoqués par des vieux tramways dégringolant une rue encombrée de travaux.

Tout cela ne se réduit pas à une technique jouant sur la surprise pour frapper (sic) l’imagination et attirer le chaland. Cette ingéniosité reflète à mes yeux ce fait essentiel: cadence et rythme marquent quelque chose de typique de la vie humaine. Nietzsche réclamait un Dieu qui sache danser. Il aurait pu en deviner la présence dans les percussionnistes qui se libèrent d’une soumission mécanique à la cadence. Parmi eux, les asiatiques se distinguent, à la manière de Hyeji Bak récemment au Victoria Hall de Genève. Je pense aussi à Ying-Hsueh Chen, à la japonaise Ayano Kataoka, ou encore à Kuniko Kato, qui réussissent à donner une profondeur aux morceaux pour percussions seules, dont quelques belles pièces de Iannis Xenakis. (Je pense notamment à Rebonds).

Restent que, à soi-seules, les percussions sont austères; elles appellent d’autres résonances plus riches en harmonies. Mais, telles-quelles, dans leur austérité même, les percussions sont une voie qui permet de découvrir, hors des salles de concert, au milieu des préoccupations quotidiennes, le rythme de la vie.

Hyeji Bak a reçu le 1er Prix Percussion 2019. Plus d'infos sur https://www.concoursgeneve.ch/laureate/hyeji_bak et sur https://youtu.be/i8lCAeGifgI

L'honnêteté des banquiers

Karl Popper PerrotSJÉtienne Perrot sj - Certains psychosociologues, qui ne doutent de rien, prétendent pouvoir juger non pas simplement de la «psyché» des individus, mais également de leur morale personnelle. La psyché produit les connections intellectuelles et affectives -les deux sont liées- entre les sensations, physiques ou culturelles, provoquées par l’environnement. La morale, en revanche, désigne les attentes de la société envers les personnes, attentes auxquelles chacun répond en fonction de son environnement, de sa culture, mais aussi de ses motivations.

C’est ainsi que, voici quelques années, des tests avaient été mis au point pour mesurer l’honnêteté (sic) des banquiers. Schématiquement, le protocole consistait à comparer deux populations, professionnel et non-professionnels de la finance, selon que chacun rapportait exactement ou non les résultats d’un jeu de hasard. Quoi qu’il en soit de la subtilité de la procédure, les résultats de ces tests étaient défavorables aux financiers, suspectés en bloc d’être moins honnêtes que la population ordinaire. Comme le rapporte un journal genevois de lundi (18 novembre 2019): «Une étude de 2014 pensait avoir démontré scientifiquement (sic) qu’exercer un métier dans la finance encourage la malhonnêteté».

Je suis heureux d’apprendre, par le même journal d’aujourd’hui, que «d’autres chercheurs viennent de nuancer ces résultats.» Si j’en suis heureux, ce n’est pas simplement par souci de mon compte en banque, ou pour la réputation de la place financière de Genève; c’est par intérêt pour la rigueur scientifique. Comme le font remarquer tous les savants, un article qui prétend, dans une conclusion péremptoire, que «vient d’être démontré scientifiquement…» a quelque-chose de peu sérieux. J’ajoute: surtout dans les sciences humaines où la motivation, aussi conditionnée soit-elle par l’environnement physique, biologique et social, a toujours quelque chose de singulier. Le singulier échappe en effet à la science; ce que notait déjà Claude Bernard, ce médecin épistémologue, père de la médecine expérimentale.

La morale de cette histoire est que les résultats scientifiques dépendent, non seulement des protocoles d’expérimentation et des outils statistiques utilisés, mais encore de la précision que le chercheur désire atteindre. Plus grande est la précision recherchée, plus incertains sont les résultats. Comme le soulignait avec force l’épistémologue Karl Popper, contre le scientisme dont témoigne le genre d’affirmation rapporté par le journal de ce jour, il faut plaider pour l’indéterminisme. Le respect de la dignité de nos banquiers est à ce prix.

Sauvons nos arbres!

ArbreVilleÉtienne Perrot sj - «Massacre à la tronçonneuse, le bétonnage, ça suffit, sauvons nos arbres…» Contre le plan directeur cantonal 2030, quelques centaines de manifestants viennent de protester à Genève.
Les raisons ne manquent pas pour rappeler les bienfaits écologiques d’un arbre.

Outre les raisons esthétiques favorables au cadre de vie, les arbres ajoutent à l’architecture urbaine, -même la plus belle,- cette pincée d’aléa que produit inévitablement toute vie biologique. Le corps humain en ressent d’emblée une sorte de connivence avec son milieu de vie. De leur part, les spécialistes de la géologie hydrique soulignent que l’arbre retient une part de l’eau de pluie, ce qui évite la précipitation dans les tuyaux et les égouts, et les éventuels débordements. Les climatologues font remarquer qu’en période de canicule, l’arbre contribue à humidifier l’atmosphère et rend l’air plus respirable. La physiologie animale, elle aussi, découvre dans l’arbre un lieu de protection d’insectes multiformes, nourritures des oiseaux, ce qui freine, dans une certaine mesure, la disparition d’espèces, disparition qui hypothèque des découvertes pharmacologiques possibles.

Certes, les arbres sauvés à Genève ne compenseraient pas la déforestation amazonienne, même si l’on ajoute dans la balance l’extension de la forêt française depuis la dernière guerre mondiale. Mais «comparaison n’est pas raison» disait ma grand’mère. D’autant plus que la question n’est pas seulement un enjeu global pour la planète. Qu’importe de sauvegarder, pendant quelques siècles encore, la viabilité biologique de Gaïa la terre, si l’humanité périt, desséchée qu’elle sera peut-être par un environnement construit sur le mode de l’esprit de géométrie. Pour que l’environnement reste humain, il est nécessaire d’y ajouter un peu d’esprit de finesse pour que chacun puisse ressentir une intime connivence avec son milieu de vie. L’intégration mécanique dans une société, aussi bien pensée qu’elle soit, est déshumanisante; car elle ne donne pas sens à la vie humaine.

«Auprès de mon arbre, je vivais heureux; je n’aurais jamais dû m’éloigner d’mon arbre», chantait Georges Brassens. Mais un arbre ne suffit pas; il faut près de l’arbre tout un tissu économique et culturel, un travail, des habitations, des commerces, des moyens de communication,… C’est du moins ce que ressentent les électeurs les plus réfléchis. Les responsables politiques le savent. Même les plus écologiques d’entre eux se heurtent alors à des exigences contradictoires qui les conduisent vers des compromis souvent mal compris.

Reste la dimension symbolique de l’arbre. Les racines bien enfoncées dans la terre, les branches tendues vers le ciel, les feuilles exposées aux rayons du soleil, son développement représente assez bien la figure biblique de «l’arbre de Jessé», l’ancêtre mythique de Jésus, et dont le symbole chrétien, la croix, a repris l’image du salut. Même en dehors de cette tradition cultuelle, je reste convaincu de l’importance humaine de l’arbre. C’est la raison pour laquelle je souscris à l’aphorisme de mon grand-père «chacun doit planter au moins un arbre dans sa vie!»

Corruption en Suisse?

Corruption artLes individus, les groupes sportifs, les entreprises, les écoles, les pays, tous cherchent à se situer dans la hiérarchie des compétences en se comparant aux autres. La raison gît sans doute dans le secret espoir charrié par le dicton: «Quand je me regarde, je me désole; en revanche, quand je me compare, je me console.» Ce n’est pas toujours vrai, mais il est bien rare de ne pas trouver quelques comparses plus mal placés que soi-même.

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites

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