Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Novembre 2018

La foi en l’être humain

5 Alice Mac DermottJ’épingle ici une formule glanée sur le site du Temps (mardi 13 novembre 18). Le compte-rendu favorable d’un ouvrage d’Alice Mc Dermott, La neuvième heure, pointe vers une formule ambiguë : « L’auteure rend hommage à ces religieuses animées par leur foi en l’être humain ». Il s’agit de l’histoire de religieuses catholiques « courbées sous leurs coiffes de bure, un chapelet entre les doigts » qui, sans toujours tenir compte du Droit canonique ni même des convenances, faisaient passer, comme il se doit, la charité avant les rubriques. Alice McDermott raconte une histoire supposée se dérouler à Brooklyn dans la première moitié du XX° siècle, à l’époque où elle était encore enfant, l’histoire de l’une de ces petites sœurs soignantes qui s’est occupée d’une manière admirable d’une veuve enceinte de son mari suicidé.

Je retiens la formule « foi en l’être humain » car il semble jurer avec le titre même de l’ouvrage. ( La neuvième heure est évidemment celle où Jésus, aux dires des évangiles, est mort sur la croix.) La recension donne l’impression que l’amour concret du prochain fait, a priori, mauvais ménage avec l’esprit de Jésus. « La romancière, signe un vibrant éloge de toutes ces Sœurs Courage si humblement dévouées, moins préoccupées par la contemplation divine que par la misère qui dort sur les trottoirs de la ville. Là où leur présence silencieuse – et merveilleuse d’abnégation – réalise des miracles. »

Où est la foi en l’être humain, dans cette histoire ? Est-ce l’esprit d’abnégation dont semble douée l’héroïque religieuse. On pourrait le croire à la lecture de la recension parue dans Le Temps. Mais ce ne serait là qu’une partie de la vérité. Car, si foi en l’être humain il y a, elle se cache aussi dans la veuve et son enfant, qui découvrent une humanité insoupçonnée dans l’accueil d’une communauté de religieuses. Alice Mc Dermott fait passer ainsi le lecteur d’une conception généreuse de l’amour « aimer c’est tout donner », à une conception spirituelle plus subtile : « aimer, c’est tout attendre de l’humanité, au risque d’être déçu » (ce qui fut, finalement, l’expérience de Jésus). Le dernière phrase de la recension ne croit donc pas si bien dire en concluant : « On vous salue, Alice, pleine de grâce! »


Mendicité à Lausanne

povertySuivant l’exemple du canton de Genève, le canton de Vaud a promulgué une loi qui interdit la mendicité. Depuis le 1er novembre 2018, mendier à Lausanne est interdit. Les prétextes ne manquent pas. Le plus obvie est que les Roms cacheraient, sous le manteau de la charité, une ou des organisations maffieuses, ce que contestent de récents études sociologiques sur le canton de Vaud. Les tenants de l’interdiction auraient pu se justifier en évoquant la nationalisation des biens de l’Église genevoise, en 1535 (avant même l’arrivée de Jean Calvin), nationalisation qui a servi à fonder -au sens tant institutionnel que financier du mot- l’Hospice général. Histoire de rappeler que la charité privée ne peut se substituer à une solidarité administrée, on aurait pu également se baser sur le mouvement solidariste initié par le Franc-maçon Léon Bourgeois à la fin du XIX° siècle en France. Et s’il fallait une caution ecclésiastique à ce bon sens rationnel, je convoquerais le pape Pie XII, dont le pape François s’est fait l’écho en rappelant que la politique était la forme la plus haute de la charité.

En dépit de ces illustres autorités, je conteste le bien-fondé de l’interdiction de la mendicité (que ce soit à Lausanne ou ailleurs). Il y a, bien sûr, des raisons évangéliques, bien soulignées par Pascal Bregnard, responsable du Département solidarité de l’Église catholique dans le canton de Vaud. Mais il y a également des constats: aussi bien organisées soient les bureaux de bienfaisance -comme on disait à l’époque de Léon Bourgeois- et même s’ils poursuivent des objectifs fondamentaux touchant l’insertion des personnes à la rue, ces organisations, qu’elles soient publiques ou privées, ne peuvent fonctionner que sur la base de catégories administratives. Inhérente à toute organisation, cette rationalité gomme les situations particulières, les itinéraires singuliers, et toutes ces réalités concrètes où les histoires familiales et nationales s’entremêlent. Résultat: certains n’entrent pas dans les catégories qui leurs permettraient de bénéficier de l’aide publique. Par cette interdiction de la mendicité, l’esprit de géométrie a sournoisement frappé, dirait Blaise Pascal.

L’esprit de finesse nous oriente résolument dans une autre voie. Pour les quelques-uns dont c’est le seul recours car ils n’entrent pas dans les catégories prévues par la réglementation, et quitte à choquer la sensibilité des honnêtes passants, il est indigne d’interdire la mendicité. J’ignore si le référendum lancé dans le canton de Vaud contre l’interdiction ira à son terme; mais quelle qu’en soit l’issue, je m’associe par la pensée et par la plume à la communauté Sant’Egidio opposée à la loi d’interdiction de la mendicité. C’est une question de respect de soi-même.


 

Octobre 2018

Jair Bolsonaro...

Jair BolsonaroJair Bolsonaro, le nouveau président du Brésil, élu hier, a nettement devancé son adversaire (55,1% des voix contre 44,9%). Dans leurs diversités, les médias mettent l’accent tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre des facettes de son programme. Le Temps (lundi 29 octobre 2018) insiste sur son idéologie  économique inspiré de l’«École de Chicago» qui promeut un libéralisme radical -ce que le candidat désignait par «libérer l’économie». Le Figaro, de Paris, insiste sur la gouvernance à poigne du futur gouvernement -plusieurs généraux sont pressentis pour faire partie d’une nouvelle équipe gouvernementale réduite de moitié. D’autres s’interrogent sur la fragilité annoncée de son soutien parlementaire…

Au même moment paraît, dans la dernière livraison de la revue parisienne Études (novembre 2018) un article de Paul Valadier, spécialiste de philosophie politique. Le jésuite traite du ressort profond des populismes qui fleurissent un peu partout dans le monde. Tout ceci a de quoi faire peur, tant sur les plans économique, politique et sociaux.

Sur le plan économique, l’ultralibéralisme de l’École de Chicago à laquelle se réfère le Président Bolsonaro, celle de la rationalité instrumentale, pèche par son ignorance des conditions réelles de la vie économique : il se coule dans une logique unidimensionnelle, comme si les marchés pouvaient par eux-mêmes rectifier leurs propres dérives ; il oublie, à la manière de toutes les technocraties, que l’économie est encastrée dans un environnement social, culturel, politique et religieux.

Sur le plan politique, il joue le «peuple» contre les «élites». Dans l’article précité, Paul Valadier n’a pas de mal à montrer que c’est là une illusion dangereuse, déjà utilisée, avec les effets que l’on sait, par les gouvernants totalitaires. À la manière de ces candidats qui dénoncent le pouvoir en place pour se substituer à lui, le populisme se présente comme l’authentique et le direct représentant du «bon» peuple; il oublie ce qui fait la force de la démocratie helvétique, les médiations et les protocoles nécessaires à toute représentation démocratique.

Enfin, sur le plan social, le populisme ignore la multiplicité des solidarités qui divisent le peuple au prorata des risques communs assumés différemment par chacun des groupes sociaux. Pour fondre tous les groupes disparates dans un peuple unique, il fait miroiter à l’horizon un ennemi commun, supposé monstrueux (en Europe, c’est la Commission de Bruxelles, ou encore les émigrés) et laisse dans l’ombre les fragilités internes du pays qui pèsent davantage sur les plus faibles.

Face au danger populiste, il n’y a pas de sauveur suprême, pas de méthode miracle. Seule une culture du bien commun où l’intérêt de chacun se conjugue avec la solidarité de tous permet, en éclairant les consciences et les votations de chacun, de frôler l’abîme sans y succomber. Mais, comme diraient les jésuites, cela suppose un discernement qui fasse pièce aux passions désordonnées.


CONNERIE INFINIE

Cadenas

Le site du Temps présente un ouvrage qui rassemble les actes d’un symposium sur un sujet toujours actuel depuis la nuit des temps, la connerie.

Mise en ligne avant hier (mardi 23 octobre 2018) la présentation  fait état des opinions et analyses sorties des cerveaux les plus recherchés : Edgar Morin, Boris Cyrulnik, etc.

Jadis, on se penchait sur la profondeur infinie de Dieu ; aujourd’hui l’infini se présente sous d’autres apparences. Einstein prétendait que deux phénomènes seulement donnaient une idée de l’infini : l’espace et la bêtise humaine, ajoutant qu’il n’était pas certain de l’infini de l’espace. Quant à la bêtise humaine, elle me semble être le corollaire du bon sens. Le bon sens est, dit-on, la chose du monde la mieux partagée ; la preuve en est que personne reconnaît manquer de bon sens. Un petit facétieux en a conclu que si le bon sens était partagé entre les sept milliards d’êtres humains qui peuplent la planète, chacun en a très peu. Ce manque de bon sens permet peut-être de comprendre pourquoi la bêtise n’est pas circonscrite dans une frange étroite de la population, mais qu’elle est généreusement répandue sur tous ceux qui se croient omniscients et logiciens hors pair.r Morin, Boris Cyrulnik, etc. Le journaliste commente le phénomène en le présentant comme très contagieux et résistant à quasiment tous les traitements : « Laissez toute espérance, prévient d’ailleurs Jean-François Marmion, journaliste scientifique et rédacteur en chef de la revue Le Cercle Psy, dans son introduction à Psychologie de la connerie, essai sur les ressorts de ce mal qui ronge la société depuis toujours. » Les psychologues y voient un « trouble de personnalité narcissique », les moralistes un effet pervers de l’arrogance et de la suffisance, les sociologues une conséquence du conformisme, les philosophes une confusion entre le sujet et l’objet.

Cette réflexion ne relève pas de la morale, mais de la rigueur scientifique. Celle-ci commence en effet par ce que les théologiens du Moyen-Âge appelaient la docte ignorance, c’est à dire l’intuition de ne pas tout savoir. Savoir que l’on ne sait pas, c’est déjà savoir quelque-chose (d’où le qualificatif de « docte »). C’est le début de la démarche scientifique, du bon sens, et la meilleure antidote de la connerie.


AQUARIUS

5 Guillaume LarriveL’Aquarius est actuellement sans pavillon. Il est bloqué à Marseille. Un député français, Guillaume Larrivé, s’en réjouit ; il rechigne à voir l’Aquarius  bénéficier d’un pavillon, serait-ce celui de la Suisse (on a même parlé de celui du Vatican). Son argument se résume en quelques phrases : « L'Aquarius, dit-il, n'a plus de pavillon, ni celui de Gibraltar, ni celui de Panama. C'est un bateau fantôme, avec un comportement de quasi-pirate. Il ne s'agit pas, pour lui, d'aller se porter au secours de malheureux, mais de perpétuer son activité illégale en s'approchant au plus près des côtes libyennes, pour susciter les départs et conforter le business model des organisations criminelles de passeurs. Qu'attend-on pour en finir ? » Bien qu’elle fasse allusion à un vrai problème, celui des passeurs et des organisations criminelles qui tirent de gros bénéfices de l’émigration, cette provocation publiée sur le site du Figaro du mercredi 17 octobre 2018, est difficile à avaler.

AquariusUne réponse pleine de bon sens et d’humanité peut être trouvée dans une « libre opinion » parue ce jour jeudi 18 octobre 2018 sur le site du Temps. Le directeur de l’association Terre des hommes, Vito Angelillo, cherche à convaincre le Conseil fédéral d’accorder le pavillon helvétique à l’Aquarius. Il rappelle que, depuis deux ans, trente mille émigrés ont été secourus en mer par l’Aquarius, dont près de sept mille enfants, la plupart orphelins. « Empêcher l’Aquarius d’intervenir en mer, c’est jouer un jeu de dupes cynique et indigne » écrit-il.

Des hommes politiques de tout bord font chorus ; je m’en réjouis d’autant plus que l’opinion publique est globalement réticente, en dépit des vingt-cinq mille signatures déposées mardi dernier auprès de la Chancellerie fédérale. (Il ne faut pas confondre un bon groupe de militants humanitaires  avec la volonté générale.) J’ignore donc quel sort le Conseil fédéral réservera à cette demande. Les pressions politiques internationales, venues notamment de l’Europe avec laquelle la Suisse est actuellement en discussion serrée, risquent de l’emporter. Car les gouvernements européens cherchent à confiner politiquement la montée des nationalismes qui se manifeste, votations après votations, dans tous les pays européens, Madame Merkel en sait quelque chose. Mais il y va de notre dignité -et pas simplement de la tradition humanitaire de la Suisse- de soutenir ce mouvement humanitaire.


Les pièges de l’«autodétermination»

Droits humainsL’initiative populaire relative à l’autodétermination, proposée par l’UDC, sera soumise à votation le 25 novembre 2018. Les initiateurs visent le retrait de la Suisse du Conseil de l’Europe (il ne s’agit pas de l’Union européenne). Le Conseil de l’Europe est une entité juridique de droit international, fondé en 1949 par le traité de Londres. Ses principaux organes sont la Convention européenne des droits de l’homme dont les principes sont appliqués par la Cour européenne des droits de l’homme, tribunal international qui siège à Strasbourg. La Suisse y a adhéré en 1974. Les 825 millions de ressortissants de 47 États européens (depuis le Portugal jusqu’à la Russie), peuvent, à titre individuel, saisir la Cour européenne, pour toutes les questions qui les affectent, s’ils estiment que l’un des États partie-prenantes, y-compris le leur, enfreint leur droit. La Cour n’entre pas en matière lorsque le contentieux relève de la défense nationale. Par ce biais, «la Suisse est soumise aux juges étrangers», s’indignent les initiateurs en évoquant «les arrêts choquants de la Cour européenne des droits de l’homme». Militant pour le Oui à la votation populaire du 25 novembre, ils agitent le slogan: «Le droit suisse au lieu de juges étrangers.

manon Schick

Dans une rubrique parue sur le site du Temps (vendredi 12 octobre 2018), la directrice d’Amnesty International Suisse, Manon Schick, n’a aucun mal à dénoncer les outrances affichées par les initiateurs qui brandissent le drapeau rouge de l’étranger, alors qu’il s’agit de juges internationaux, chacun des 47 pays adhérents désignant un juge. Le représentant du Liechtenstein étant helvétique, les juges suisses sont même au nombre de deux. Elle fait surtout remarquer l’apport de cette Cour européenne pour la sauvegarde de l’État de droit, et invite, sans restriction, à voter Non le 25 novembre prochain.

Je m’associe d’autant plus à la position de Manon Schick en faveur du Non, que la présence des jésuites en Suisse est mêlée à cette histoire. La Suisse a dû attendre la suppression de l’article constitutionnel discriminatoire envers les membres de la Compagnie de Jésus (suppression effectuée en 1973 par votation majoritaire du peuple et des cantons) pour pouvoir adhérer l’année suivante, en 1974, au Conseil de l’Europe. La discrimination sur une base religieuse est en effet contraire aux droits humains. La Suède, pour la même raison -discrimination sur une base religieuse, notamment à l’encontre des jésuites- a dû, elle aussi, modifier sa législation avant d’entrer au Conseil de l’Europe. Comme quoi les pays jouissant d’une riche tradition humaniste peuvent aussi connaître des failles dans l’État de droit, failles que la Cour européenne de Strasbourg a vocation de réduire.


En attendant le futur, la cryogénisation

dark webDans une série d’enquêtes faites autour de San Francisco sur les possibilités offertes par la science, un article du Temps de ce jeudi 4 octobre 2018 présente la cryogénisation. Ceux qui ont l’espoir (et l’argent) font conserver leur corps ou simplement leur tête dans de l’azote liquide à basse température (196° au-dessous de zéro). Ni morts, ni vivants, ils sont «suspendus» entre la vie et la mort en attendant le jour où la science leur permettra de survivre, voire de revivre, délestés des maladies ou de la vieillesse qui les encombrent aujourd’hui.

À la Fondation Alcor, dans la banlieue de Phoenix, aux USA, un corps à conserver coûte 200'000 dollars, une tête 80'000 dollars. Activité controversée car elle fait payer cher une hypothèse encore problématique, illégale dans certains pays, elle n’en est pas moins opératoire et rentable. Selon le responsable d’Alcor, quelques centaines de personnes se sont mis sur les rangs, 163 personnes sont déjà plongées dans l’azote liquide; «attendant qu’on les ressuscite».  

J’épingle ce dernier verbe. Parler de résurrection est douteux. Car il ne s’agit que de prolonger la vie, ne serait-ce qu’en conservant un ADN à partir duquel la science, dans un avenir encore imprévisible, pourrait faire renaître un être vivant. J’émets le même doute quant à l’usage à contre-sens du mot d’origine indoue de réincarnation. (À contre-sens, car les Indous aspirent non pas à un corps éternel, mais, par la voie de réincarnations successives, au Nirvana qui les libérera de leur corps.) Que ce soit par la science ou par la réincarnation dans sa version occidentale, il s’agit toujours en fait de faire un pari matérialiste sur l’avenir. C’est finalement une dévalorisation du présent. C’est agir à la manière de l’enfant qui ne sait pas apprécier le plat de résistance, car toute son imagination le porte vers le dessert. Mon compatriote Blaise Pascal s’en désolait déjà voici bientôt quatre siècles: «Le présent n’est jamais notre fin, -écrit-il,-. Le présent, comme le passé, sont nos moyens; le futur seul est notre fin. C’est ainsi que nous ne vivons jamais, car nous espérons de vivre; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne se soyons jamais.»



Septembre 2018

«Ma thèse en 180 secondes»

EpistemologieJeudi 27 septembre 2018, se sont affrontés à l’Uni de Lausanne dix-huit candidats francophones en un concours original intitulé: «Ma thèse en 180 secondes». Il s’agit, pour des doctorants venus de plusieurs pays, aidés chacun d’une seule diapositive, de présenter leur thèse en trois minutes. C’est la première fois que la finale de ce concours se déroule en Suisse. Quel que soit le résultat, les étudiants qui s’y préparent sont gagnants. Car, rassembler le contenu d’une thèse compliquée en quelques formules simples conduit à découvrir deux points communs entre la recherche scientifique et la recherche ésotérique: d’une part la logique interne qui permet d’agencer en un tout cohérent tous les éléments rassemblés par l’expérimentation ou la documentation; d’autre part les logiques adjacentes qui encombrent la pensée -et partant les écrits- du chercheur, sans apporter un surcroît d’information ni de cohérence. Certes, la recherche scientifique ne consiste le plus souvent qu’à passer d’une hypothèse un peu moins vérifiée à une hypothèse un peu plus vérifiée. Mais, ce faisant, elle permet de faire avancer la modernité vers son but, la maîtrise de la nature humaine en son environnement écologique et social.

Hasard du calendrier, le site du Temps, ce même jour samedi 29 septembre 2018, reprend un article paru voici cinq jours faisant état de «jeunes urbains branchés» qui se tournent vers des croyances ésotériques, chamanisme, tarots, horoscopes... Le journaliste s’étonne de ces «drôles de croyances», d’autant plus que la tranche d’âge concernée, -les 20-35 ans,- est «pourtant éduquée à la vérité des sciences».

D createu dAdam I techJ’épingle cette dernière formule, car elle témoigne d’une grave ignorance sur ce qui relève de « a vérité des sciences». La vérité des sciences s’inscrit toujours dans un système de relations dont le seul critère de scientificité est la cohérence qui lie des phénomènes que l’on peut expérimenter. Toute expérience coule en effet des phénomènes singuliers dans un langage, c’est à dire dans quelque chose de général qui rend ces expériences reproductibles. «Il n’y a de science que du général» disait Claude Bernard, le fondateur de la médecine expérimentale. Alors? Que cherchent ces «jeunes urbains branchés» aux «drôles de croyances»? Tout simplement ce que recherchent tous ceux qui veulent donner un sens à leur vie, sens qui relève de l’expérience singulière, non généralisable. Qu’ils cherchent cette expérience dans des endroits bizarres, peut-être; mais ces recherches relèvent de leur expérience personnelle qui, parce qu’elle est singulière et donc non reproductible, ne relève pas de la «vérité des sciences».


Lanceurs d’alerte

file71zsxv1m52de77vml1tDénigrer son entreprise n’est pas seulement mal vu; c’est, dans de nombreux pays, puni par la loi. (La plupart du temps, d’ailleurs, la loi ne fait que couvrir les sanctions décidées par l’entreprise; par exemple le licenciement.) Cependant toutes les dénonciations ne sont pas des dénigrements, c’est à dire des dénonciations sans objet réel autre que le ressentiment du salarié. Dénoncer une malversation constatée dans un Service, une tentative de corruption ou des pratiques du même genre (prise illégale d’intérêt, concussion, ententes) ce n’est pas du dénigrement, c’est un acte salutaire. Un libéral digne de ce nom ne peut qu’approuver tout ce qui favorise ce type de dénonciation. L’efficacité de l’économie, tout comme l’image de l’entreprise, ne peut qu’y gagner. Ce qui implique de protéger les lanceurs d’alerte contre les mesures de rétorsion -qu’elles viennent d’un chef hiérarchique ou de l’entreprise elle-même-.

C’est la raison pour laquelle l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement économiques) qui regroupe les principaux pays industrialisés de la planète, a enjoint la Suisse de renforcer la protection des lanceurs d’alerte (en anglais, Whistleblowers -littéralement ceux qui soufflent dans un sifflet, d’où les dénonciateurs). Le Conseil fédéral et le Parlement y réfléchissent depuis plus de dix ans. On en est encore qu’au désir exprimé de plus en plus nettement. Le Temps, sur son site du samedi 22 septembre 2018 titre fièrement Le Conseil fédéral veut protéger les lanceurs d’alerte. Mais cette volonté se heurte à des problèmes d’interprétation: «Les mesures que le gouvernement propose pour protéger ceux qui dénoncent des actes illicites au sein de leur entreprise ne font pas l’unanimité».

Obvie est la raison de ces hésitations. Elle est bien connue des journaux d’information et d’investigation, tel Le Canard enchainé qui, par souci de vérité, pour se protéger des contentieux et promouvoir une image d’intégrité, cherchent à éviter les dénonciations mensongères d’employés frustrés. Il s’agit donc à la fois de protéger l’entreprise ou certains de ses membres contre les dénonciations calomnieuses et d’empêcher les mesures de rétorsion dont les whistleblowers légitimes pourraient être victimes. Le protocole envisagé consiste à n’admettre que les dénonciations auprès du système judiciaire ou auprès de l’opinion publique qu’une fois que l’alerte ait été lancée sans succès auprès de la hiérarchie de l’entreprise. Ce qui érode l’efficacité de la dénonciation.

On ne peut qu’approuver le souci de transparence qui veut concilier la prudence et la justice, tout en convoquant la force du droit et de l’opinion publique. (Pour honorer les quatre vertus cardinales, il ne manque que la tempérance). Reste que, tout en ne jurant que par la transparence, le whistleblowing ne peut pas éviter un certain flou. J’en vois deux points d’application. Le premier est évoqué par l’article du Temps et fait débat: le whistleblower doit dénoncer un «danger imminent». L’interprétation est de mise lorsque les effets de la pratique illicite ne se feront sentir pleinement qu’à moyen ou long terme, alors qu’elle mine dès à présent le climat de travail et l’esprit de l’entreprise. Le second cas porte sur la distinction entre les pratiques qui sont illicites (c’est à dire contraire à la loi) et celles qui apparaissent illégitimes aux yeux du dénonciateur ou de la morale commune. Une clause de conscience, arbitrée par le droit, est ici nécessaire.


 Biographie papale

Francois BD FilmCes jours-ci apparaît en librairie une BD retraçant en images la vie du pape François. Dans la même semaine sort en France le film de Wim Wenders sur le même personnage. Cette actualité sympathique me donne l’occasion d’épingler les risques pris par ces auteurs d’histoires immédiates. Le journal La Croix, dans sa livraison du week-end dernier (15-16 septembre 2018), aurait souhaité que l’auteur de la BD s’arrêtât à l’élection du pape lors du Conclave, sans raconter la suite; car, fait remarquer le journaliste avec bon sens, les jugements portés sur les faits et gestes les plus actuels peuvent un jour se voir controuvés par des interprétations opposées. Le risque n’est pas tant que soient mis au jour des faits ou encore des décisions inavouables, le risque gît dans le changement de l’opinion publique. Seuls les héros plus ou moins mythiques échappent à ce danger, et encore ! Pour rester dans le registre des pontifes romains, pensons à l’image du pape Pie XII. Et je ne parle pas de ces personnages canonisés dans la ferveur d’une mort plus ou moins sublime, et dont on feint de découvrir plus tard -trop tard- les errements.

Derrière ces biographies médiatiques se cache, me semble-t-il, une question essentielle. La forme même du récit, les techniques d’expression et la langue utilisée laissent toujours échapper les motivations intimes du personnage. Aussi scrupuleux soit-il, un biographe ne peut pas échapper aux limites de ses outils, et encore moins à son inconscient qui lui fait sélectionner tel fait, telle parole émise dans telle circonstance, leurs donnant ainsi une valeur qui ne reflète pas vraiment le tempérament profond du héros de l’histoire. Le résultat a toujours quelque chose d’un peu idéologique. L’idole n’est pas loin, qu’elle soit destinée à l’adoration ou à la vindicte.

Sa vie serait-elle racontée -en paroles ou en images- par le pape lui-même, en forme de témoignage, le danger n’en serait pas automatiquement écarté. Un traveling est une affaire de morale, disait Jean-Luc Godard. J’ajoute que, comme toujours en morale, la règle morale ne traduit jamais totalement les aspérités de la vie. Par ailleurs tout discours, se voulant cohérent, camoufle spontanément les heurts et les contradictions vécues. L’idéal d’une biographie qui ne soit pas un roman réécrit sous le contrôle surplombant de l’opinion publique -horizon qui s’éloigne toujours- serait de laisser deviner les dilemmes, les contradictions et les impasses que le pape François a surmonté en conscience, non sans risques.

  •  François d’Arnaud Delande, Laurent Bidot et Yvon Bertorello - Les Arènes BD, 220 pages.

Abus sexuels et autres abus

Selon une note parue hier mercredi 5 septembre 2018, la Conférence des évêques suisses « souhaite que (touchant les actes dit « pédophiles » -bien mal nommés, car c’est un amour pervers) chaque cas rapporté aux autorités ecclésiales soit systématiquement dénoncé auprès de la justice, indépendamment de la volonté des victimes ».

L’occasion en est d’une part la médiatisation d’abus dont se sont rendus coupables des ecclésiastiques, médiatisation qui a libéré la parole et mise au jour l’ampleur du phénomène, d’autre part la prise de conscience par les autorités ecclésiastiques des dérives destinées à protéger l’image de l’institution. Lors d’une cérémonie pénitentielle fin 2016, Mgr Charles Morerod, évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg, a dénoncé les actes, mais aussi les «structures et certains modes de comportement et de pensée» au sein de l’Église, qui ont favorisé un «silence complice».

La nouveauté est que, jusqu’ici, les victimes majeures étaient encouragées à déposer plainte, mais elles possédaient un droit de veto leur permettant de s’opposer à une dénonciation à la police. Désormais, les cas passibles de poursuites devront être systématiquement rapportés aux autorités séculières par les autorités ecclésiales.

Je ne peux qu’approuver sans réserve cette décision de bon sens; elle rejoint d’ailleurs certains impératifs judiciaires -au moins dans certains pays comme la France- qui obligent les détenteurs d’une autorité institutionnelle (et pas simplement les médecins) à dénoncer certains faits. Je pense notamment dans le cas de bizutages, ces cérémonies odieuses où les anciens, au nom de la « tradition » (sic) ou de «l’ « esprit de corps » (sic), sous prétexte de « créer un esprit commun » (sic), font subir aux nouveaux arrivants  divers sévices sexuels ou de multiples humiliations. Généralement, sous la pression du groupe, les victimes n’osent pas porter plainte. C’est pourquoi il est bon que les témoins directs ou indirects de ces pratiques puissent se substituer à la victime pour porter l’affaire devant les instances judiciaires.

Lorsqu’il ne s’agit pas de témoignage direct, d’information extérieure  ou de plainte de la victime à l’autorité ecclésiastique, la question me semble différente lorsque le coupable lui-même se dénonce à une personne de confiance, par exemple en confession à un prêtre. La jurisprudence française considère qu’en ce cas-là, le secret professionnel couvre le « confesseur » qui reçoit l’aveu. (Le secret de la confession est d’ailleurs interprété de manière assez large par les tribunaux français.)

Certaines interprétations du droit de l’Église catholique romaine font cependant un pas de plus, qui frôle l’abus de droit: ne donner l’absolution au pénitent qui se confesse d’une telle faute que s’il se dénonce lui-même à l’autorité judiciaire. L’intention est louable; elle rejoint une bonne théologie qui veut que c’est dans la réparation que le pénitent découvre qu’il reste l’ami de Dieu. Mais reconnaissons que cette absolution conditionnelle confond le for interne et le for externe, oublie la relation directe de l’âme avec son Dieu et a toutes les apparences d’un abus de pouvoir spirituel. Morale de l’histoire: l’autorité ecclésiastique ne doit pas en même temps jouer le rôle du praticien de la cure d’âme.


Changement d’heures

horlogeHeure d’été/Heure d’hiver. Le décalage d’une heure, deux fois chaque année, fut instauré en Europe au nom de l’économie d’énergie. La Suisse a dû suivre le mouvement: on n’imaginait pas qu’il soit 13 heures à Delle (France) pendant qu’il est 14 heures à Boncourt (Suisse), Boncourt et Delle formant une seule agglomération de part et d’autre de la frontière! Profitant d’un flou artistique, mais peu scientifique, les opposants au système actuel jugent «peu probant» les résultats du changement d’heures. Quant à la diminution des accidents de la route, fruit collatéral du système, elle est difficile à évaluer – au moins aussi difficile que les effets de l’allumage des phares de voiture en plein jour-. Quant aux conséquences sur la santé, elle se discute.

Profitant de ce flou quant aux effets de ce décalage horaire deux fois l’an, la Commission européenne veut trancher, en supprimant le système en vigueur. Croyant faire manœuvre habile, la Commission a organisé cet été un «sondage par Internet» qui donne 80% d’opinions favorables à la suppression. En organisant ce sondage et en proclamant fièrement le résultat, la Commission s’est pris les pieds dans le tapis politique. La Tribune d’hier (dimanche 2 septembre 2018) parle «pseudo-consultation menée au creux de l’été et qui a touché 4,6 millions d’internautes, soit 0,9% de la population européenne…» Sur ces 4,6 millions de «votants» (sic) en ligne, il y aurait environ 3 millions d’Allemands. Or on sait que les Allemands sont massivement favorables à la suppression du système. Merkel le sait aussi; elle a immédiatement fait chorus en réclamant de la Commission la mise en œuvre immédiate des procédures qui aboutiront au changement du changement.

D’autres pays, au contraire, notamment les pays de l’Est de l’Europe, penchent non moins massivement pour le maintien de l’horloge actuelle. De là à soupçonner la Commission d’être à la botte des Allemands, il n’y a pas loin. L’indexation des horloges européennes sur l’heure d’été favoriserait les pays de l’Ouest de l’Europe -du moins ceux de leurs habitants qui se lèvent tard et aiment les longues soirées éclairées par les reflets du soleil- au détriment des population des pays de l’Est; en revanche les habitants de Brest ne verraient se lever le soleil que fort tard dans la matinée -et je ne parle pas des pays scandinaves lors du solstice d’hiver-.

En fait, c’est le changement qui agace, plus que l’horloge choisie. Chacun râle de devoir adapter son organisme deux fois par an; les éleveurs de bétail râlent encore plus; car ils sont coincés entre l’horloge biologique de leurs vaches et l’horloge de l’organisation économique de leur exploitation. Le site du Temps (lundi 3 septembre 2018) tente de se démarquer de l’indignation politique de La Tribune. Reste que La Tribune épingle un point crucial, que les politiciens devraient avoir toujours en tête: un sondage -surtout biaisé comme celui mené cet été par la Commission européenne- ne sera jamais une votation.


 

Juillet-Août 2018

Accueil des personnes LGBT dans l'Église

James Martin sjPrésent à Dublin pour la neuvième rencontre mondiale des familles (23 août 2018), le jésuite américain James Martin a livré un discours poignant pour encourager l’Église à accueillir les personnes LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels). Pour mieux faire passer son message, avant de donner quelques beaux témoignages d’accueil et de services rendus dans les paroisses par ces personnes, le Père James Martin a d’abord énuméré de nombreuses situations dans lesquelles les personnes LGBT s’étaient senties abandonnées, refoulées, rejetées par l’Église. Il parle notamment de cette mère qui se félicitait que son fils revienne sur les bancs de l’Église un dimanche de Pâques, «mais après que le prêtre ait proclamé l'histoire de la résurrection du Christ, devinez sur quoi il a prêché? Les maux de l'homosexualité. Le fils s'est levé et est sorti de l'église. Et la mère s'est assise dans le banc et a pleuré».

Le Père James Martin est un bon témoin de l’attitude de miséricorde promue par notre pape François. Attitude de discreta caritas (charité pleine de discernement) que le pape désirerait voir mise en œuvre  dans bien des domaines (accueil des réfugiés, divorcés remariés). Bref, résume le jésuite américain, il ne faut pas définir les personnes par leur orientation sexuelle; il faut voir au-delà. «Voyez-les dans leur intégralité. Et si vous parlez de chasteté avec les LGBT, faites en autant avec les hétéros».

Cette attitude est nécessaire, c’est la moindre que l’on puisse attendre dans l’Église ; mais je crains que cela ne suffise pas pour que les personnes LGBT se sentent à l’aise. Car, derrière le rideau de l’accueil, se maintient la vieille doctrine appuyée sur des morceaux choisis de la Bible, doctrine construite sur les arguments empruntés à Thomas d’Aquin qui voyait dans l’homosexualité une perversion «contre nature» (sous-entendu contre la nature humaine qui conçoit la procréation comme finalité quasi exclusive de l’acte sexuel). Au XVIIIe siècle, le théologien moraliste Alphonse de Ligori a tenté de desserrer ce carcan dogmatique en appliquant la théorie (déjà présente chez Thomas d’Aquin) du primat de la conscience fondé sur «l’erreur insurmontable»: quand, en dépit d’informations et de réflexions éclairées, on n’arrive pas à se convaincre de l’argument présenté par l’autorité, on a le devoir de suivre sa conscience, fût-elle erronée. Dans les temps plus récents, des moralistes catholiques ont voulu assimiler l’homosexualité à une maladie qui relève non d’une condamnation mais du soin. À la lumière de la psychanalyse, certains théologiens voudraient voir l’Église faire un pas dans la modernité en considérant l’homosexualité, à la manière de Sigmund Freud, non pas comme une maladie, mais comme «une variante de la fonction sexuelle.»

Quelle leçon tirer de ces multiples approches: intéressons-nous aux schémas de pensées et pas simplement aux pratiques charitables, aussi nécessaires soient-elles ; car les schémas de pensée orientent les prescriptions morales ; l’histoire de ces schémas de pensée, en nous faisant prendre du recul, favorisera notre discernement. À condition, bien sûr, que l’on ne récuse pas a priori la notion d’histoire appliquée au développement du dogme.


À QUI APPARTIENT LA TRIBUNE DE GENÈVE ?

Pierre Ruetschi Frederic Julliard TdGEn des termes sobres, La Tribune de Genève annonce le remplacement, dès ce vendredi 31 août 2018, de son Rédacteur en chef Pierre Ruetschi (à gauche sur la photo) par son adjoint Frédéric Julliard (à droite sur la photo). Toute allusion à un reflet politique serait mal venue. Le Temps du jeudi 30 août 2018 est plus prolixe. Il rappelle l’opposition ferme de Pierre Ruetschi à ce qu’un élu du Grand Conseil a qualifié de «démantèlement» qui a consisté, pour l’entreprise financière de tutelle, Tamedia, à regrouper à Lausanne l’essentiel des Rédactions de ses journaux romands. Pierre Ruetschi s’est «opposé à la stratégie romande de l’éditeur zurichois» souligne Le Temps, précisant que «son dernier acte de rébellion aura été de refuser de transmettre à Tamedia la liste des grévistes qui s’étaient mobilisés début juillet après l'annonce de la disparition de la version papier du Matin». D’où ce jugement global du Temps «Tamedia écarte son rédacteur en chef frondeur», pendant que La Tribune annonce sobrement le changement, assorti d’un billet du Président du Conseil d’administration de Tamedia soulignant toutes les qualités montrées par le rédacteur en chef en ces périodes difficiles pour la presse.

Cet épisode fait remonter à la surface une vieille question, toujours actuelle, et de première importance pour la vie sociale, personnelle et politique de chacun: à qui appartient un journal? À ses financeurs? À ses journalistes? Ou encore, comme dans le célèbre film d’après-Guerre Citizen Kane, à ses lecteurs? La loi française de 1884 instaurant la liberté de la presse dans le respect des personnes et des opinions d’autrui (ce dernier point est parfois oublié) y voyait le complément nécessaire de la démocratie. Le «quatrième pouvoir» se présentait d’emblée comme la condition de la liberté de jugement que chaque lecteur pouvait -ou même devait- se faire selon une éthique consciente de la dignité de chacun.

Contrairement à l’opinion courante, cette liberté ne se niche pas dans le souci d’équilibre pointilleux entre les opinions de ceux qui sont «pour» et les opinions de ceux qui sont «contre», comme si la vérité se cachait toujours «au milieu». Elle se manifeste en revanche dans la clarté de la position particulière prise par le journal -à travers les options du rédacteur en chef et la place qu’il accorde à chaque information, et par la transparence des écrits ou des propos de ses chroniqueurs. Ce qui faisait dire à Charles Péguy que, pour gagner des lecteurs, un média doit accepter d’en perdre.

Au final, il n’existe pas d’information reflétant la vérité chimiquement pure; il n’existe que des médias acceptant consciemment la relativité du point de vue qui leur permet la cohérence de leur présentation. C’est pourquoi je souscris sans réserve à ce message laissé par Pierre Ruetschi dans son dernier édito de La Tribune, évoquant «un souci absolu d’indépendance et d’honnêteté dans la recherche et le traitement de l’information.»


Cléricalisme pédophile

D createu dAdam I tech

L’énorme scandale qui vient d’éclater dans l’Église catholique romaine de Pennsylvanie (USA) à la suite de beaucoup d’autres (Irlande, Chili) ne peut en rester à la légitime indignation. Comme disait Spinoza, au-delà du blâme il faut chercher à comprendre. Depuis des années que la pédophilie de certains prêtres un peu partout dans le monde occupe la une des journaux, les explications n’ont pas manqué: chasteté mal comprise, célibat imposé (ce qui statistiquement semble faux), recrutements d’autant plus hasardeux que le manque de prêtres pousse les responsables à moins de vigilance quant à l’équilibre psychologique des candidats, formation lacunaire dans les domaines psycho-affectifs, isolement sociologique. Dans la livraison de ce jour lundi 20 août 2018, le journal La Croix donne la parole à un prêtre psychothérapeute. L’explication avancée par lui campe aux confins de la culture religieuse catholique et de la théologie. Elle se résume en un mot: cléricalisme.

Politiquement, le cléricalisme est le pouvoir des clercs -c’est à dire des intellectuels, mais ce qui est visé est essentiellement le cléricalisme religieux, disons le clergé- leur intervention dans les affaires de l’État. C’est ce qui justifiait l’anticléricalisme des radicaux de la fin du XIXe siècle. Mais, de même que la laïcité, qui est le corollaire de l’anticléricalisme, a vu son champ s’élargir du domaine politique vers l’ensemble de l’espace public, de même le cléricalisme a débordé le domaine politique pour irriguer, sous la désignation de moralisme, les principaux aspects de la vie personnelle et sociale. L’intellectuel est supposé savoir, et savoir ce qu’il faut faire et ne pas faire; il parle en répétant «il faut, il ne faut pas». Ce qui, évidemment, se retourne contre le fautif et son institution qui prétend enseigner aux autres ce qu’ils doivent faire.

Le cléricalisme religieux est d’autant plus prégnant qu’il se réfère à une révélation, acte gratuit qui échappe, par définition, au vulgaire. D’où cet imaginaire particulièrement présent parmi les fidèles de l’Église catholique, qui fait du prêtre consacré une sorte de monstre sacré à qui l’on prête une science divine, inaccessible au commun des mortels. Cette culture religieuse constitue une énorme caisse de résonance en cas d’abus sexuels.

Karl Marx faisait remarquer que souvent, le médiateur (ici le prêtre) prenait la place de l’autorité (ici la divinité) à laquelle il prétend conduire. Or, même si nous sommes bien loin de la sensibilité biblique, le messager reflète encore quelque peu la valeur du message. «Qu’ils sont beaux les pieds des apporteurs de bonnes nouvelles», dit le psalmiste. Inversement, la bonne nouvelle est éclipsée par le scandale fomenté par le médiateurs. Force donc est de répéter avec les anticléricaux de jadis, en l’élargissant à la question du jour: «le cléricalisme, voilà l’ennemi».


Accord avec le féminin

CoupEpinglePerrot aout18En ce jour où l’Église catholique romaine fête l’Assomption de la Vierge Marie (comme disait le vicaire de ma paroisse natale «la montée au ciel de la maman de Jésus») le journal Le Monde du mercredi 15 août 2018 souligne un point de grammaire qui réjouira les féministes -à défaut de les faire monter au ciel avec la Vierge Marie- : en grammaire française, la domination du masculin sur le féminin est récente, très précisément, elle date du XVIIe siècle. Jusqu’à cette époque, l’accord se faisait -ou pouvait se faire- avec le genre du nom le plus rapproché. On pouvait donc écrire «Anatole et Joséphine sont belles» C’est ce qu’on appelle l’accord de proximité.

S’il fallait trouver un coupable pour avoir imposé la domination du masculin sur le féminin dans les règles d’accord, ce serait le grammairien de cette époque rationaliste -le XVIIe siècle- Claude Favre de Vaugelas (épinglé notamment par Molière). Vaugelas était l’un des membres de l’Académie française, récemment fondée par le cardinal de Richelieu (1635). Douze ans après, en 1647, cet illustre «immortel» écrivait que le masculin doit l’emporter sur le féminin parce que «le masculin est plus noble que le féminin» (sic). Cherchant une justification à cette plus haute noblesse, un autre «immortel» précisera un siècle plus tard « à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (sic). Certes, il y eu, depuis, des velléités d’équilibre des genres. Un projet de décret sous la Révolution française (en 1792 précisément), à la requête des «dames de l’Assemblée nationale», affirmait: «Le genre masculin ne sera plus regardé, même dans la grammaire, comme le genre le plus noble». L’Assemblée nationale ne donna pas suite. Comme quoi on ne peut pas être révolutionnaire dans tous les domaines.

Revenir à l’accord de proximité semble donc aller dans le bon sens. Mais, le diable se cachant dans les détails, je crains que, la langue française n’ayant pas à sa disposition le genre neutre, le problème ne soit pas entièrement résolu. Si j’écris «Joséphine et Anatole sont beaux» les grincheux soupçonneront que j’ai délibérément choisi l’ordre des personnages de manière à donner le dernier mot au masculin. Inversement, si j’écris «Anatole et Joséphine sont belles» d’autres grincheux -parfois les mêmes- soupçonneront que je veux afficher mon féminisme en plaçant dans l’ombre le masculin. Il en va de même lorsque je crois échapper au problème en juxtaposant les personnages masculins et les personnages féminins (oh, pardon, les personnages féminins et les personnages masculins!). Car alors, l’ordre d’énonciation est interprété comme un ordre de préséance. Si je dis «Anatole et Joséphine» cela ne connote pas exactement la même chose que «Joséphine et Anatole».

Le graphisme lui-même n’échappe pas entièrement au dilemme. Si je m’adresse à mes «ami.e.s», la Webmaster (pardon, je voulais dire la Webmistress) me soupçonnera de vouloir mettre entre parenthèses le féminin. Je pourrai toujours écrire Webmestre, suffisamment ambigu. Vais-je m’en tirer en m’adressant aux lecteurs et lectrices (ou aux lectrices et lecteurs) de ce coup d’épingle par un sympathique «très che.è.r.e.s» ? Même pas ! Car « on » (pronom indéfini, bien pratique en ce domaine sensible) me reprochera de ne pas avoir écrit «Très ch.è.e.r.e.s». Alors que faire ? Supprimer les genres ? C’est mon rêve le plus logique. À défaut, ne plus utiliser de noms propres ni de métiers connotant un genre particulier. À l’oral, je me contenterai de répéter deux fois ami.e.s en laissant planer un doute sur la présence ou non du «e» fatidique dans le premier ou le second mot. De cette manière «on» ne saura pas trop à l’oreille si le genre féminin l’a emporté, ou non, sur le genre masculin, et chacun choisira à sa guise. À l’écrit, cette échappatoire est impossible. Rédiger des coups d’épingle va devenir de plus en plus difficile.


L’Europe désintégrée

CoupEpingle aout18Les événements de cet été font mal à l’Europe. La décision américaine, le 8 mai dernier, de se retirer de l’accord avec l’Iran, suivie du rétablissement des sanctions pour toutes les entreprises étrangères qui investissent dans ce pays, a provoqué le retrait des firmes européennes. Ce retrait a des allures de «débandade», écrit un analyste (Le Monde du jeudi 9 août 2018). Début juillet, le Président américain (sur la base de statistiques trafiquées, -ce n’est n’étonne personne-) a sommé l’Allemagne de prendre ses distances d’avec son principal fournisseur d’énergie fossile, la Russie. L’Europe est tancée par ce même Président pour qu’elle assume les frais de sa défense. Sous-entendu, -mais c’est évident-, l’Amérique attend une augmentation des achats de matériel militaire américain par les européens.

Plus dangereux pour la cohésion de l’Europe, le Président américain soutient ostensiblement les partis populistes d’extrême-droite, tous hostiles à l’intégration européenne, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie et en Europe centrale. Pendant ce temps la Chine a fini par abandonner son rêve de faire de l’Europe sinon une alliée, du moins un pion de poids face aux États-Unis. Déçue du peu d’appétence des européens pour les investissements dans la «route de la soie», la Chine place désormais ses pions européens autrement,en investissant dans les infrastructures des pays du Centre et de l’Est de l’Europe. De son côté, la Russie reste échaudée par les sanctions européennes (prises à la suite de l’annexion de la Crimée et du soutien russe aux séparatistes du Donbass). Du coup, désespérant de traiter utilement avec l’Europe, le Président russe aménage ses arrières en préparant un espace eurasiatique.

Dans le miroir de cette dislocation où se conjuguent l’économie, la politique et la stratégie militaire, l’Europe présente un visage tuméfié. Sa monnaie, sans avoir démérité, est toujours incapable de faire pièce au dollar. Sa défense commune se réduit à quelques régiments mixtes. Sur ce terrain, le pire reste à venir: la grande brèche, bénie par les USA, que constituera le départ de l’apport militaire britannique au système de défense européen. Bref, bien que théoriquement puissante, l’Europe, tant économique que politique, manque d’une ligne commune.

«Nous ne négocions pas avec les États-Unis, nous faisons ce qu’ils nous demandent parce qu’ils sont dans une position de force» me confiait un ancien Président de la Confédération. Les pays d’Europe n’ont pas cette sagesse helvétique qui, finalement, n’a pas trop mal réussi;  ils se divisent à chercher, chacun de son côté, quelques marrons à tirer du feu d’artifice américain. Mais l’erreur principale de l’Union européenne est sans aucun doute d’accuser les autres, l’administration américaine, le potentat russe ou le gouvernement chinois. La pire faute pour les européens est d’appliquer, chacun pour soi, la morale de la fable de La Fontaine: «Ne t’attends qu’à toi seul», morale fallacieuse venue d’Ésope, un poète latin. Sans nul doute, le manque de vision et de foi dans l’avenir commun est la principale source du danger de dislocation que court aujourd’hui l’Europe désintégrée.


Mancini, idéologie et sport

ManciniLe sprinter Pascal Mancini est aujourd’hui sanctionné. Le reproche? Sa proximité affichée avec des «figures d’extrême droite» ainsi que des propos et images à caractère raciste sur Internet. La sanction?  La Fédération Swiss Athletics l’a exclu des prochains championnats d'Europe de Berlin. Pascal Mancini ne participera ni à la course de relai quatre fois cent mètres (site du Temps du 1er août 2018) ni à la course individuelle (site de la Tribune du même jour). Comme pour les manifestations qui pourraient troubler l’ordre public, l’argument de la Fédération n’est évidemment pas les opinions personnelles du sportif, mais les effets délétères de la présence de Mancini sur le climat et la préparation du championnat. Mancini y voit une manœuvre journalistique destinée à l’empêcher de vivre de sa discipline et de ses exploits sportifs.

D’un côté, je ne peux que m’inquiéter de voir ainsi accrocher des sanctions disciplinaires à des opinions personnelles, fussent-elles contraires aux miennes. Depuis quelques décennies, une orthodoxie officielle conforme aux valeurs chrétiennes s’est mise en place dans les pays occidentaux. (Je ne parle évidemment pas ici des pays totalitaires qui, de par leur nature, cherchent à détruire la personnalité des citoyens en la noyant dans l’idéologie du parti au pouvoir.) Dans les pays démocratiques, la tendance est ainsi d’appliquer largement l’article 20 § 2 du Pacte international sur les droits civils et politiques, (ONU 1966): « Tout appel à la haine nationale, raciale ou religieuse qui constitue une incitation à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence est interdit par la loi. » Dans la lecture de cette phrase, en marquant un arrêt entre la proposition principale et la proposition relative, tout appel à la haine devient incitation à la discrimination.

D’un autre côté, je ne peux que condamner l’utilisation par Mancini de son aura sportif pour promouvoir une idéologie particulièrement détestable à mes yeux. Le problème n’est pas propre à Mancini ; il relève de l’éthique des journalistes qui ne manquent jamais d’interroger le héros du jour sur ses opinions politiques ou religieuses. Qu’il soit sportif, artiste, chimiste, ou économiste, le spécialiste d’une discipline n’a aucune autorité pour traiter des problèmes qui ne relèvent pas de sa compétence propre. Là se cache une tare rédhibitoire des médias d’aujourd’hui.


1er août au Grütli

GrutliLukas Niederberger, directeur de la Société suisse d’utilité publique (SSUP) qui gère la prairie du Grütli, regrettait, le 23 juillet dernier, qu’aucun média romand ne se soit encore fait accréditer pour la fête nationale du 1er août (site du Temps, lundi 30 juillet 2018). En fait, depuis le 23 juillet, des médias romans se sont manifestés. Lukas Niederberger déplorait d’autant plus cette relative indifférence des médias romans que le Président de la Confédération, Alain Berset, prononcera en français une partie de son discours.

Le Temps qui commente cette infirmation tente d’expliquer l’apparent désamour des Romans envers cette commémoration de 1291, événement historiquement douteux, qui évoque la conjuration de trois Suisses, Arnold, Walter et Werner, jurant de résister ensemble contre les Habsbourg. Au XIII° siècle, les Cantons romans étaient encore dans les limbes. Si l’on met à part celui de Fribourg, rattachés à la Suisse au 15° siècle, les Cantons romans ne sont venus à la Confédération qu’à l’époque moderne. Certains proposent donc de célébrer les valeurs helvétiques fondamentales (indépendance, solidarité, liberté) en les rattachant à des événements historiques contemporains qui concernent tous les cantons et toute la population : 1848 l’unité retrouvée après la tentative de sécession, voire 1971 proclamation date de l’accession plénière des femmes aux droits politiques.

Ceux qui rêvent d’accrocher la fête nationale à de tels événements oublient l’essentiel. Les valeurs abstraites incarnées dans le passé, aussi belles soient-elles, pas plus que les décisions législatives plus récentes, aussi nécessaires soient-elles, ne suffisent pas pour mobiliser la population et provoquer un sentiment d’appartenance. Car ce qui semble définitivement acquis n’a pas besoin d’être célébré. La puissance des mythes fondateurs ne repose pas sur leur vérité historique, mais sur le sentiment que les menaces anciennes pourraient revenir, et qu’il faut s’y préparer. De plus, comme la Révolution française ou la « Glorieuse révolution » américaine, les mythes reposent sur l’oubli des circonstances et des violences, et ne gardent que des images hautes en couleurs, contrastées, qui supposent un formidable obstacle surmonté, mais toujours menaçant, tapis dans l’ombre.

L’erreur de ceux qui, au nom du patriotisme, voudraient récupérer le mythe de 1291 au profit d’un parti politique fondé sur l’exclusion, créent de toutes pièces un ennemi. Ainsi font les démocratures qui fleurissent dans mains pays : on feint d’attribuer à la menace une force largement fantasmée. Les problèmes mondiaux sont suffisamment graves pour ne pas avoir à s’inventer de tels épouvantails de paille.


Téléphones mobiles. Attention aux champs électromagnétiques!

file712q7rsxobktuesqnooOn s’en doutait ; mais les études manquaient de précision. Repris sur le site du Temps d’aujourd’hui (jeudi 19 juillet 2018), L’Institut tropical et de santé publique suisse (Swiss TPH) à Bâle comble une lacune avec la publication d’un suivi de quelque sept cents écoliers de 12 à 17 ans provenant de classes de 7e à 9e année en Suisse alémanique. Ces enfants furent suivis durant un an par les chercheurs qui ont confronté les résultats de leurs examens avec les données individuelles fournies par les opérateurs de téléphonie.

Les résultats sont nets, mais très circonstanciés. Ils portent sur la mémoire « figurale » des écoliers qui écoutent leur téléphone mobile de l’oreille droite. La mémoire figurale est celle qui permet de se rappeler les formes et les configurations. La zone du cerveau concernée par la mémoire figurale se situe principalement dans l’hémisphère droit. La mémoire verbale n’est pas touchée. De plus des études supplémentaires devraient être menées pour établir les corrélations possibles avec le développement physiologique des enfants de cet âge. Resterait en outre à vérifier la durabilité de l’effet. Selon le Pr Röösli, « Les chercheurs ont mis en évidence une baisse significative de performance chez les jeunes utilisant leur appareil sur l’oreille droite. Cela tend à indiquer que la dose de rayonnement électromagnétique absorbée est responsable des effets observés. » En revanche envoyer des messages, jouer ou surfer sur internet ne provoque qu’une irradiation modeste du cerveau, et aucun lien avec le développement de la mémoire n’a été mis en évidence.

J’épingle la conclusion pratique tiré de cette étude par le Pr Röösli : pour réduire les risques potentiels, utiliser les écouteurs ou le haut-parleur, notamment lorsque la réception est mauvaise et la puissance du téléphone à son maximum. C’est du bon sens, auquel j’ajoute mon grain de sel : se libérer autant que possible de cette servitude qui nous enchaîne au téléphone mobile par peur de manquer une communication. Les répondeurs-enregistreurs sont faits pour ça et peuvent contribuer, mieux encore que les écouteurs et les haut-parleur, à la santé publique.


SDF volontaire

AllongeUn travail de maturité qui fait murir. Tel est le résultat d’une expérience vécue l’an dernier durant tout le mois de juillet par Basile, 19 ans, actuellement étudiant en Droit. Avec l’accord des autorités et quelques précautions exigées par son école, Basile s’est glissé dans la peau d’un SDF, nous dit la News lettre du Temps (jeudi 12 juillet 2018). Il a vécu dans les rues de Genève, ne conservant par devers lui que quelques linges de corps et un sac de couchage. «Je me sens aguerri, dit le héros de cette expérience, je peux tempérer une bagarre et, surtout, j’ai appris la valeur de l’argent. Avant, quand j’avais 10 francs, je me payais un kebab, maintenant je sais que cette somme peut me procurer le nécessaire pour une journée.»

Ce type de pauvreté volontaire n’est pas nouveau. Dans la tradition religieuse occidentale -on pense immédiatement à François d’Assise et aux Ordres mendiants- comme dans la tradition orientale où les moines attendent leur nourriture de la bienveillance des passants, cette expérience de dépendance met au jour la situation existentielle de tout être humain: la solidarité sociale sans laquelle l’individu ne saurait subsister. Même Robinson dans son île a profité des leçons apprises dans sa famille et de l’éducation reçue dans sa société d’origine.

Ce qui est nouveau est le contexte urbain de ce stage original: Genève. Dans une société urbanisée, il me semble très naturel de constater que la principale morale tirée de cette histoire par celui qui l’a vécue est le sens de l’argent. «J’ai appris la valeur de l’argent» dit Basile. Pour parler comme le poète Paul Claudel, l’argent est le sacrement qui nous donne la maîtrise sur toute chose moyennant une certaine retenue sur notre goût de l’immédiat. Sacrement: signe sensible et efficace; mais c’est un signe dont l’efficacité doit tout à la société et à la solidarité organique qu’elle entraîne.

Les esprits chagrins verront dans ce stage volontaire d’un mois comme SDF dans les rues de Genève une expérience sociale tronquée. Basile savait dès le départ que, si un mois dans de telles conditions n’est pas «vite-passé», du moins, il en connaissant le terme. Ce qui biaise l’expérience au regard des vrais SDF qui ne voient jamais le bout du tunnel. C’était déjà le reproche fait à la journaliste Florence Aubenas, grand reporter dans un magazine à grand tirage, qui s’était fait passer pour émigrée pour chercher du travail (Le quai de Ouistreham). Auparavant, dans des conditions semblables, un journaliste allemand (Günter Wallraff) s'était fait passer pour un Turc cherchant du travail en Allemagne (Tête de Turc). On pourrait faire la même critique aux expériences de pèlerinage proposés aux jeunes religieux dans certaines Congrégations -je pense aux jésuites français-.

Cependant, même si les conditions culturelles différentes, entre l’étudiant en travail de Matu et les clochards chahutés par l’errance, interdisent de «se mettre dans la peau d’un vrai SDF», il n’en demeure pas moins que cette approche concrète d’une expérience d’altérité ne peut que développer l’intelligence du cœur sans laquelle la vie sociale devient inhumaine.


L'avenir n'appartient à personne

Transhumanisme À ceux pour qui l’été rime avec farniente, je propose un bain rafraichissant. Une journaliste à l’esprit pointu et l’œil vigilant m’a transmis un article paru voici déjà quelques semaines dans la Newsletter du Temps. L’article se moquait gentiment, mais avec à-propos, des futurologues. Le chapeau de l’article résumait tout: «Les futurologues tournent en boucle dans les médias, et leurs formules péremptoires excitent les foules. La marotte de ces experts: l’intelligence artificielle va nous balayer ou bien nous conduire vers l’immortalité. Pour eux, éduquer le public relève d’une mission quasi sacrée.»

Je m’intéresse ici aux différences entre la futurologie et la science-fiction. Je n’en vois qu’une: les futurologue ont comme horizon le business, la vente aux média et aux entrepreneurs de leur anticipation géniale, les conférences rémunératrices payées par ceux qui, avec raison, veulent se préparer à l’avenir qui arrive ; les auteurs de science-fiction, eux, surfent sur le divertissement et jouent avec les angoisses, les rêves la sensibilité et l’imagination des lecteurs et spectateurs. – Ce qui parfois est rémunérateur, mais là n’est pas leur premier objectif-.

Jadis, l’avenir se lisait dans les étoiles, dans le marc de café, dans les tarots ou dans les vieux grimoires laissés, selon la légende, par quelques Nostradamus. Aujourd’hui les futurologues ont ceci de commun avec les prophètes de la Bible qu’ils ne prétendent pas inventer le futur à coups d’imaginations droguées à l’alcool ou à quelques plantes aphrodisiaques. Ils prétendent simplement mettre au jour les germes cachés dans la situation présente. Mais, alors que les prophètes de la Bible concentraient leur attention sur les rapports politiques et les injustices du présent, les futurologue d’aujourd’hui ne s’intéressent qu’aux potentialités techniques des découvertes scientifiques récentes.

Les futurologues sont, en quelque sorte, des monomaniaques de la technologie. Ils semblent ne pas avoir senti la complexité du monde présent où, dans chaque situation concrète, se croisent des logiques différentes -techniques, économiques, politiques, culturelles- dont la multiplicité rend impossible une prévision sérieuse à long terme. Là est leur principales lacune et la sources de leurs erreurs. Ils prétendent naïvement qu’ils se coulent dans le courant scientifique, alors qu’ils oublient que toute expérience scientifique, pour être prédictible -c’est à dire voir se réaliser ce qu’elle annonce- doit préciser les conditions  sans lesquelles le phénomène ne peut pas apparaître. Les futurologues n’ont même pas ce savoir nécessaire à tout scientifique, que les penseurs du Moyen-Âge nommait la « docte ignorance », c’est à dire la conscience que l’on ne sait pas tout.

À la différence des futurologues, les prospectivistes de profession soulignent pour qui veut les entendre que leur discipline n’est pas scientifique, que la seule différence qui les distingue des auteurs de science-fiction est qu’ils sont très scrupuleux à tenir compte des contraintes notifiées par les sciences établies. Les futurologues n’ont pas de tels scrupules ; ils prolongent indument quelques tendances récentes -à la fin du XIX° siècle, c’était les microbes, au milieu du XX° les fusées, aujourd’hui les nanotechnologies et l’Intelligence artificielle. Ils ont l’imprudence des politiciens qui annoncent le changement. Changement il y aura, c’est certain ; mais de là à préciser ce qu’il sera, c’est douteux.

À l’infiniment grand et l’infiniment petit, la science moderne ajoute l’infiniment complexe. La complexité croissante a permis au cosmos de franchir les deux bouleversements fondamentaux qui me permet d’écrire ce coup d’épingle : la vie et la conscience. Je ne doute pas que les technologies émergentes, dont l’Intelligence artificielle, n’ajoutent leurs grains de sel à la complexité du monde présent et ouvrent des possibilités inédites pour demain ; mais je doute que l’avenir humain -s’il reste humain- soit entre les mains des technocrates, surtout s’ils prétendent, comme le suggère la Newsletter du Temps, « éduquer le public ».


 

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  1. Juin 2018

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