Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Eté 2017

Les pharmas soignent la santé… de leurs actionnaires

Pharma 1b25aLes firmes pharmaceutiques (principalement américaines) « dépensent » autant pour leurs actionnaires que pour la recherche. C’est ce qu’affiche une étude rapportée par Le Temps (19 août 2017). Entre 2006 et 2015, Roche a investi 90,6 milliards de dollars pour ses activités de R&D, et versé 56,7 milliards à ses actionnaires. Pour Novartis, la R&D s’est montée à 82,3 milliards de dollars, à peine plus que les montants alloués en dividendes et rachats d’actions – 78 milliards au total. Pendant la même période, les dix-huit plus grands groupes pharmaceutiques américains ont dépensé 516 milliards de dollars (environ 496 milliards de francs) en dividendes et rachats d’actions, contre 465 milliards en R&D. Abandonnant la rigueur de pensée propre aux scientifiques, les auteurs de cette étude se hasardent sur le domaine politique en proposant d’interdire aux Pharmas de racheter leurs propres actions.

On peut, bien entendu, relativiser ces chiffres en comparant le pourcentage de leur chiffre d’affaire consacré par les pharmas à la recherche, quatre à cinq fois plus élevé que dans d’autres secteurs, tel l’automobile. En outre, en se comparant, on peut se consoler : les pharmas helvétiques semblent, du point de vue choisi par les chercheurs, plus vertueuses que leurs consœurs d’Outre-Atlantique. Par ailleurs, je souscris au constat que le médicament n’est pas un produit comme un autre car il vise directement la santé. Il convient donc, dans toute la mesure du possible, de faire en sorte qu’un maximum de soins puisse être prodigué au coût minimum. (L’efficacité –surtout en ce domaine- n’est pas moralement facultative.)

En dépit de ma sympathie pour l’orientation de cette étude, j’épingle néanmoins le mot utilisé dans le titre du Temps. Les firmes « dépensent » pour leurs actionnaires, dit-il. Le verbe « dépenser », appliqué aux actionnaires, m’apparaît doublement fallacieux. D’une part le dividende et la plus-value éventuelle touchés l’actionnaire ne sont pas une rémunération contractuelle comme un salaire, un intérêt prédéterminé ou le paiement d’une fourniture ; c’est une rémunération résiduelle, aléatoire. Cette rémunération est gérée –notamment par la politique de versement des dividendes et par les rachats d’actions- de manière à en atténuer les variations. D’autre part cette rémunération résiduelle est la contrepartie du risque pris par l’actionnaire. Reste à mesurer ce risque. Les évaluations sont multiples car, face aux aléas reflétés dans la rentabilité fluctuante des revenus résiduels, chaque actionnaire se trouve dans une situation particulière.

Comme d’habitude, je ne me prononce pas ici sur l’option idéologique sous-jacente à cette étude. Je m’en prends simplement à la confusion de vocabulaire induite par le titre de l’article. La rémunération des actionnaires n’est pas une « dépense », du moins lorsque le rachat d’action, comme le choix d’un montant de dividende, sont ce qu’ils devraient être, des moyens pour rendre moins aléatoire le risque sans lequel il n’y a pas d’entreprise.

 


Jeu d’échecs, jeu politique

Kasparof 008feJe ne peux pas m’empêcher de fantasmer sur l’adjectif qualificatif utilisé sur le site de la Tribune d’aujourd’hui (16 août 2017) pour annoncer une première défaite (au milieu de cinq matchs nuls) de l’illustre joueur d’échecs Garry Kasparov, champion du monde quinze années de suite, de 1984 à 2000, et qui revient affronter aujourd’hui, à 54 ans révolus, la nouvelle génération de joueurs. Le titre de l’article m’a laissé songeur : La légende Kasparov domptée par la relève.

Le qualificatif « domptée » évoque les lions du cirque, les chevaux sauvages, les animaux rétifs que l’on soumet pour les rendre doux et aptes au service. Or, dans le jeu d’échec, il ne s’agit pas de dompter, il faut mettre à mort la pièce de l’échiquier représentant le roi. Le roi peut être mis en échec ; et, lorsqu’il n’a aucune échappatoire, il est mat, littéralement, il est mis à mort.

Ces remarques n’auraient que peu d’intérêt s’il ne trouvaient leur transcription dans la politique la plus brulante. Non pas simplement parce que l’ex-champion du jeu d’échecs, réfugié aux États-Unis, est un opposant déclaré au régime de Moscou, mais parce que le jeu d’échec est la représentation parfaite des conflits armés qui menacent aujourd’hui la planète. Interprétant faussement Clausewitz, ce général Prussien conseiller de Koutouzov le vainqueur de Napoléon sur le sol russe, Raymond Aron affirmait que « la guerre est la politique poursuivie par d’autres moyens ». Or la politique, c’est l’art de la parole, du dialogue plus ou moins trompeur, mais qui vise à la détente, à l’entente et à la coopération. En fait, Clausewitz disait exactement l’inverse : la guerre –comme le jeu d’échec- n’a pas pour but la bonne entente mais l’écrasement à tout prix de l’adversaire. C’est la logique du jeu d’échecs, ce fut la « politique » des Nazis, c’est celle de Daech, c’est aussi celle de Trump et de la Corée du Nord, dans une logique que la Bible a souvent dénoncée, car cette logique de destruction repose sur la vengeance qui, l’expérience le prouve, est sans fin.


Licenciements chez Novartis

Paix du travail jpg f2865Le site du Courrier d’aujourd’hui (10 août 2017) détaille le plan de restructuration de Novartis qui, tout en prévoyant l’embauche de 350 collaborateurs, programme la disparition de 500 postes dans la région bâloise (à coût de départs volontaires, retraites anticipées, plan social, sans exclure des licenciements secs). Hier, une manifestation d’une trentaine de personnes a remis à la Direction une pétition, munie de 1165 signatures, protestant contre les licenciements.

Je n’ai pas tous les éléments indispensables pour juger de la pertinence de cette restructuration et ne peux guère me prononcer sur l’ampleur du dommage social occasionné par les décisions en cours. En revanche, je peux épingler une expression utilisée par le journaliste du Courrier pour présenter l’affaire : « Le syndicat Unia a remis une pétition à la Direction du géant pharmaceutique visant à empêcher tout licenciement ».

Je pense légitime la requête du syndicat « empêcher tout licenciement » ; car c’est la raison sociale d’un syndicat que de défendre ses membres confrontés à la précarité ou au danger. En revanche, je pense qu’il est du rôle d’une Direction d’entreprise (comme d’ailleurs de tout gouvernement) de tenir compte des intérêts divergents, souvent contradictoires, des uns et des autres. Tout gouvernement doit arbitrer et faire des compromis entre le court-terme et le long terme, entre les intérêts et les risques supportés par les diverses parties-prenantes à l’entreprise.

Le risque affronté en commun est certes le fondement de toute solidarité ; mais, dans l’entreprise comme dans le pays, les risques communs sont différents. Pour ne parler que des risques économiques, les risques assumés par les salariés diffèrent selon leurs statuts, selon le poids économique de l’entreprise ; ce ne sont pas les risques supportés par les apporteurs de capitaux. Parmi ceux-ci, les créanciers ne supportent pas les mêmes risques que les actionnaires. (Les créanciers bénéficient d’un revenu contractuel, les actionnaires d’un revenu résiduel).

Tout cela, bien évidemment, ne me dit pas si la Direction de Novartis a raison ou tort de restructurer son activité comme il le fait. Mais –piètre consolation- cela me permets de comprendre que, en matière économique comme en matière politique, la paix sociale relève d’un équilibre instable, toujours à conquérir, qu’aucune situation acquise ne saurait garantir.


Hymne national

file6w12gefy3yajshmkd72 ae416La Société Suisse d’Utilité Publique a lancé en 2014 un concours visant à réécrire le Cantique national. Le texte Lauréat supprime la référence à dieu pour la remplacer par l’équité, la solidarité et la diversité, valeurs que personne ne conteste mais qui mobilisent peu les sentiments. La raison de cette réécriture ? Le texte traditionnel donnerait des boutons aux 25% des Suisses qui se déclarent « sans religion » (ce qui ne veut pas dire sans croyance –et encore moins sans dieu). L’éditorial du Temps qui relate ce fait évoque aussi les diatribes possibles relatives à la croix blanche sur le drapeau helvétique. Je sais que cette croix est historiquement liée au christianisme ; mais je suis prêt à ne la considérer que comme le signe arithmétique de l’addition (des cantons, des langues et des sensibilités).

La résistance des communes à faire chanter le 1er août la nouvelle version m’inspire deux réflexions. La diatribe autour d’un mot (dans les débats politique français le mot mariage quand il s’applique aux homophiles ; ici comme un peu partout le mot dieu) souligne que le sens du mot compte moins que les sentiments qu’il inspire. Lorsque les Frères maçons invoquent le GADLU (Grand Architecte de l’Univers), chacun met ce qu’il veut sous ce mot, et cependant ce mot joue un rôle fédérateur. Si le mot dieu ne joue plus ce rôle, alors il faut le changer. Mais par quoi ?

Pourquoi l’équité, la solidarité et la diversité, et non pas le respect, la conscience et la tolérance ? Les valeurs sont innombrables, et chacun y met ce qu’il veut, tant que ces valeurs restent sur les affiches et ne cherchent pas à s’incarner dans les décisions politiques ou réglementaires. (Car la valeur n’est jamais que ce qui donne sens à un coût.)

Ma seconde réflexion porte sur l’usage qui est fait dans les cérémonies publiques du cantique national. En supprimant le mot dieu, les initiateurs croient transformer le cantique national en hymne national. Si ce changement fait moins religieux, il n’en garde pas moins son rôle liturgique, puisqu’il vise davantage un sentiment d’appartenance au destin commun du pays plutôt qu’un programme politique. D’ailleurs je constate qu’il n’est chanté que dans des circonstances où des sociologues discernent facilement une religion civile.

Tant qu’à faire, puisque les valeurs retenues, tout incontestables soient-elles, sont loin de désigner toutes les valeurs qui sont chères au cœur des Suisses, je propose de remplacer dieu par quelque chose comme la Force. Allusion à La guerre des étoiles, la Force faisant plus galactique, permettrait à chacun de projeter dans les étoiles le meilleur de ses désirs patriotiques, familiaux et personnels.


La malédiction du talent

file6vxfvy6dfhlr8h248wl 31e7cLa période estivale est propice au repos. Sans doute pour inciter ses lecteurs fatigués à saisir la dernière occasion de cette fin du mois de juillet, Le Temps du 24 juillet 2017 publie sur son site un article plein d’intérêt. Il s’agit de la chute des talentueux dans une profonde fatigue au seuil du burn-out, cet état où les nerfs ne réagissent plus, enfermant le corps dans l’incapacité de la moindre initiative. Les stimulations artificielles, remontants, dopants, excitants, n’y peuvent plus rien. Dans ces situations extrêmes, le dernier recours est le repos.

L’article s’intéresse non pas au burn-out en général, mais à celui dans lequel sombrent des jeunes professionnels qui ont croqué goulument les défis lancés par leurs entreprises, gravi allègrement les échelons et accédé aux postes de responsabilité les plus enviables. « Lorsque chaque opportunité devient une obligation, une carrière peut virer au cauchemar » suggère le journaliste du Temps. Je ne peux que souscrire à ce diagnostic.

Reste à savoir pourquoi ce sentiment d’obligation. Ici, chacun choisit son explication. Pour les uns, il ne s’agit là que de la transcription psychosomatique de la logique capitaliste qui veut que l’économie ne se maintient à flot qu’en progressant toujours d’avantage. Karl Marx faisait remarquer que l’ouvrier qui désire des pommes de terre et la femme entretenue qui désire des dentelles pensent qu’ils ne font que suivre leur libre instinct, alors qu’ils répondent tous les deux à la même logique du capital.

Loin de ce destin qui s’abat sur le jeune professionnel, et sans nier l’environnement économique ni les contraintes hiérarchiques, j’avance un autre diagnostic, d’ordre religieux. Le Moloch qui semble dévorer ses enfants est le fruit d’un imaginaire qui conduit le professionnel talentueux à s’identifier à l’Organisation dont il fait parti (entreprise, Service administratif, Groupement associatif). Cette identification booste son travail, car la réussite de l’Organisation est un objectif stimulant (du moins tant que les affaires progressent et que les résultats semblent à portée de la main). Mais quand l’objectif professionnel s’éloigne au fur et à mesure que l’on avance, telle l’horizon sur l’océan, l’identification devient poison et le corps s’épuise.

Morale de l’histoire : les vacances sont le bon moment pour rester soi-même et, par la relecture de son travail passé, retrouver un sens personnel (et non pas institutionnel) à son activité professionnelle. Cela favorise le bonheur que Blaise Pascal promet à ceux qui savent « demeurer en repos ».


Quel apprentissage ?

file6vvgmwcd6ipoezpelet f2e0cEngoncées dans une culture à dominante spéculative, les Autorités françaises regardent avec concupiscence du côté de la formation des jeunes Helvètes. Le système suisse d’apprentissage, combiné avec l’accessibilité des formations hautement spécialisées ont permis à la Suisse de se maintenir dans les premiers rangs industriels, sauvegardant un art de vivre que le monde entier nous envie.

Les éducateurs suisses se laisseraient-ils envouter par les sirènes françaises ? Peut-être pas, en dépit d’un article publié aujourd’hui sur le site du Temps. « Vanté à l’étranger, l’apprentissage peine à séduire en Suisse » prétend le titre qui s’appuie sur le fait qu’il reste plus de onze mille places à prendre par de futurs apprentis. Pour expliquer ce déficit, les corps de métiers critiquent notamment la « dévalorisation » de la formation duale par les Autorités scolaires. Il me semble que trop sévère est ce jugement. Car la capacité d’abstraction n’est pas facultative. L’abstraction est nécessaire pour passer d’une problématique à une autre, pour se libérer des manières de faire trop particulières et pour élaborer des méthodes nouvelles aptes à résoudre des problèmes inédits.

En France, l’Éducation nationale se cache derrière cette nécessité de l’apprentissage intellectuel pour faire obstacle aux formations professionnalisantes, pour ne reconnaître que du bout des lèvres les enseignements alternés, pour ignorer les « écoles de production » qui insèrent par un travail professionnel très encadré des jeunes rétifs au système scolaire. C’est dommage. Depuis Leroi-Gourhan, on sait que vont de pair l’intelligence et le geste corporel –geste qui peut prendre diverses formes artisanales, physiques ou artistiques-. Certes, toutes les sortes d’apprentissage ne contribuent pas également à l’intelligence, il serait cependant dommageable d’en priver ceux qui s’épanouissent moins dans l’abstraction. Reste à trouver pour chaque élève le bon compromis.


Argent de poche

Le site de la Tribune rapporte une enquête réalisée par le Crédit Suisse concernant l’argent de poche donné aux enfants (13-15 juillet 2017). On y apprend beaucoup de choses concernant les montants selon l’âge et le sexe, le niveau et les résultats scolaires, selon que l’on est en Suisse alémanique ou en Suisse romande. Il est aussi question de la manière de dépenser son argent de poche (17% est immédiatement dépensé, le reste est épargné pour un achat ultérieur, bicyclette, jeu, ordinateurs). Bref, tout y est, ou presque.

J’épingle cette petite information car l’enquête est principalement menée du point de vue des enfants. C’est pourquoi j’ajoute un sous dans la musique en m’interrogeant sur les raisons et les sentiments des parents. L’enquête signale en passant que la première justification des parents alémaniques est de permettre aux enfants l’apprentissage de l’argent. Cela ne m’étonne pas. Diderot, dans Le neveu de Rameau, esquisse une scène haute en couleur où le héros explique -en maniant une pièce d’or- comment il fait comprendre à son fils que cet objet est «sacré» (sic). Par ce cocon littéraire, Diderot traduit bien l’angoisse des parents qui veulent éduquer leur enfant à la réalité monétaire. Car l’argent, de par sa triple fonction de réserve de valeur, d’unité de mesure économique, et de moyen pratique pour les échanges, entraine avec lui une certaine liberté. (Là se cache le «sacré».)

Dans une société monétarisée comme la nôtre, qu’importe les motivations des uns ou des autres, pourvu qu’on puisse payer. Liberté conditionnée par la qualité de l’offre, certes! Liberté limitée par la quantité d’argent dont on dispose et l’état du marché, c’est évident; mais liberté quand même ! Et c’est bien là une source, sinon d’inquiétude, du moins de juste préoccupation de la part des parents. Que mon enfant va-t-il faire de son argent de poche? C’est la même question que l’on se pose avant de donner pour une œuvre humanitaire, caritative ou religieuse: mon argent ne va-t-il pas être gaspillé dans des dépenses superflues? Parent ou pas, cette question honore celui qui se la pose.


Interdépendance internationale

file6vo6g657rypow98nh5h e2088Le Conseil fédéral s’est opposé fermement à l’initiative de l’UDC pour «l’autodétermination» de la Confédération (mercredi 5 juillet 2017). Le Temps rapporte le fait en utilisant une image maritime «Le Conseil fédéral vent debout contre une initiative ‘qui affaiblit’ en remettant en question les 5'000 accords qui lient la Suisse à l’étranger» (jeudi 6 juillet 2017).

Le prétexte de l’initiative est le jugement porté par la Cour de Strasbourg dans le domaine de l’immigration. L’UDC juge que le Droit helvétique doit prévaloir sur les instances judiciaires étrangères. Certes, les «5'000 accords qui lient la Suisse à l’étranger» ne seraient pas tous impactés de la même manière, et les renégociations qui suivraient l’éventuel succès de l’initiative ne pourraient pas totalement supprimer l’encastrement de l’économie et de la politique helvétique dans les marchés et les rapports de force mondiaux; mais les coups seraient sévères et les effets catastrophiques.

Je ne peux que souscrire à l’opposition nette du Conseil fédéral. Le superbe isolement d’un pays s’est toujours soldé par une régression économique et sociale. Dans ma jeunesse estudiantine, nos professeurs concédaient du bout des lèvres que seuls quelques grands pays, largement pourvus de ressources naturelles et d’une population nombreuses, laborieuse, réactive et capable d’invention techniques ou commerciales, pouvaient prétendre à l’autonomie. Malheureusement il n’en est rien. L’Inde qui a voulu jouer cette carte-là après son indépendance politique a traîné durant plusieurs décennies le boulet de techniques rendues obsolètes faute d’avoir été stimulées par la concurrence internationale. Aujourd’hui ni la Chine, ni la Russie, ni le Brésil, ni même les États-Unis, ne peuvent envisager de se couper du reste du monde. À fortiori un petit pays comme la Suisse.

Certes, la présente question n’envisage pas l’économie, mais l’immigration et les Droits humains qui lui sont liés. Et la Cour de Strasbourg, organe judiciaire du Conseil de l’Europe (46 pays) a pour charge première de défendre les Droits humains dans les pays qui relèvent de sa juridiction. Indépendamment même des questions économiques, cet enjeu humain justifie de se dresser vent debout, avec le Conseil fédéral, contre l’initiative controversée.


Juin 17

Bénédiction de la planète

Comme souvent, les médias font passer des lucies (lucioles)* pour des lanternes (phares). Traduisons: les médias font passer des banalités pour des scoops. Mardi dernier 27 juin 2017, ils ont monté en épingle la dernière bénédiction de la planète, j'allais dire Urbi et Orbi du pape François (Urbi: littéralement à la ville -Rome-; orbi: ce qui est alentour -le monde entier-). Cette bénédiction a transité par le réseau Internet mondial. Le signe de croix fut donné sur un téléphone mobile montrant notre planète vue depuis un satellite. De quoi manifester effectivement la totalité -et les limites- de notre monde. Si on laisse de côté les indifférents qui ne voient dans ce geste qu’une Nième manifestation de la superstition catholique romaine, trois réactions sont mises au jour.

La première -la plus spontanée mais non pas la mieux éclairée- applaudit à ce qui est vu comme la modernité du pape régnant. Je pense qu’ils applaudiront de la même façon lorsque le pape se déplacera à moto. C’est confondre le signe et le sens. Or, n’en déplaise aux accros des réseaux sociaux, le sens ne peut pas être de montrer que l’on est moderne. Si on est moderne, on ne cherche pas à le montrer. C’est comme vouloir prouver qu’on est libre.

La seconde réaction a pour elle une apparence de bon sens: elle applaudit à l’usage d’un média moderne pour faire transiter un écho de la Grâce divine. Cette usage a commencé par «l’éloquence sacrée» cet art de la rhétorique au service de la Parole -amplifiée le cas échéant par les haut-parleurs, s’est prolongé par les lettres manuscrites puis les textes imprimés, avant d’utiliser la voie des ondes hertziennes -les anciens se souviennent de la première allocution -grandiloquente- du pape Pie XII à la radio-; la télévision a suivi, aujourd’hui les réseaux Internet. J’ai entendu prononcer des exorcismes par téléphone. Pourquoi Pas?

La troisième réaction, forte d’un enracinement dans une certaine tradition, prend le contre-pied de la précédente, notant tout ce qui est perdu de communauté humaine et de singularité chrétienne par l’usage d’un outil accessible pour n’importe qui. Jadis, l’accès au mystère -c’est-à-dire à la communion en mémoire de la mort du Christ- était réservé aux seuls initiés. Après l’enseignement donné à tous les néophytes, seuls les baptisés restaient pour le culte. Dans cette logique des choses saintes qui ne doivent pas être jetées aux pourceaux, la messe télévisée n’a aucun sens, restant saufs la prédication et les enseignements proposés à tous.

Je pense que toutes ces réactions ont leur part de vérité. Mais elles manquent l’essentiel. Dans le domaine religieux, l’essentiel n’est pas le média mais le récepteur. Qui plus est, dans une religion du corps comme la religion chrétienne, l’expérience personnelle est fondamentale. Reste à utiliser un média -quel qu’il puisse être- qui ne détourne pas les bonnes volontés d’un message qui se veut accessible à tous, ni les croyants d’un rite profané par la façon de le transmettre.

*Note : La formule populaire dit : "faire passer des vessies pour des lanternes". En fait, ce qui a été transformé en vessie ne sont que des lucies ( vieux mot français pour lucioles, petites bougies).


Un temps pour soi

soi profond e5cf9La nouvelle Newsletter annoncée sur le site du Temps en ce premier jour de l’été, 21 juin 2017, baigne tout à fait dans l’air du temps. (C’est le cas de le dire). Le prospect (futur abonné potentiel) est invité à découvrir « Un temps pour soi ». 

Outre le plaisir de se retrouver soi-même, (les cuistres diraient de se désaliéner), de ressentir vibrer et prêtes à l’emploi ses pleines capacités physique et mentales, le temps pour soi ne manque ni de justification morale, ni de consonances spirituelles. Sur le plan moral, nous savons que nous ne pouvons pas nous intéresser à notre voisin si nous sommes trop soucieux de notre état de santé ou si nous ne savons pas ce que nous mangerons demain matin, bref si nous ne sommes pas « bien dans notre peau ». « Charité bien ordonnée commence par soi-même » dit le proverbe. Il faut en effet avoir les moyens psychiques autant que matériels d’aider le prochain. Sur le plan spirituel, il en va de même. Saint Thomas d’Aquin disait, parait-il, qu’un minimum de confort est indispensable pour pratiquer la vertu. Et nous savons qu’on ne peut pas prier quand on a les pieds mouillés.

Si j’en crois la proposition du Temps, le but de ce « temps pour soi » est de « reprendre ma vie en main » et de mener « une vie plus saine et plus simple ». Qui ne souscrirait à ce programme ? C’est celui de toutes les officines de Développement personnel, où le coaching, jadis réservé aux Responsables d’entreprises et aux Chef(fe)s de Services, se décline désormais au service de tout- un-chacun dans tous les aspects de sa vie. Outre le coach sportif, je connais le coach pour mon alimentation personnelle, pour mes loisirs, pour l’éducation de mes enfants. Il s’agit dans tous les cas de retrouver en soi-même les capacités enfouies qui, mises au jour, me permettront d’affronter sans angoisse les soubresauts de ma vie.

J’épingle cependant la formule « un temps pour soi ». Naguère, on aurait parlé de retrouver son « moi profond », jadis on aurait désigné de loin « l’être intérieur », le principe d’unification de soi-même, ce qui dans les vieilles traditions religieuses correspond à « l’âme ». Sous le vocabulaire d’aujourd’hui (« être soi », « se retrouver soi-même », « devenir ce que l’on est »), le même problème surgit. Comment prendre conscience de ce moi profond s’ils se retire au milieu de nulle-part ? Pour se regarder soi-même, il faut se diviser en deux, c’est à dire s’éloigner du but qui est l’unification de soi-même. En d’autres mots, comment cet être intérieur peut-il se découvrir s’il ne s’affronte à quelque ressenti, évènement qui n’est pas lui, heurtant quelque extériorité (les philosophes diraient quelque altérité). Quel est cet œil qui semble regarder et reconnaître de l’extérieur mon être intérieur ?

À défaut de cette extériorité, on s’engage dans un travail sans fin de dépouillement qui est celui de toutes les pratiques de développement personnel.  Il me fait penser à l’oignon dont les naïfs s’imaginent qu’il se cache, comme le moi profond, dessous la pelure et, une fois la pelure enlevée, révèle une autre pelure qu’il faut enlever et ainsi de suite, ad nauseum. Le « soi » que l’on veut cultiver échappe dès qu’on le découvre. Le philosophe Paul Ricœur avait bien désigné le problème : se considérer « soi-même comme un autre » (c’est le titre de l’un de ses livres), c’est le paradoxe auquel on peut se préparer, mais que l’on ne peut pas commander, en attendant la Grâce.


EXPLOSION politique en France

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Les résultats de la votation législative d’hier produisent aujourd’hui des éructations médiatiques au-delà du territoire français. «La France politique est dynamitée par Emmanuel Macron» titre le site du Temps en ce lundi 12 juin.

La Chambre des députés qui sortira des urnes dimanche prochain sera largement dominée, selon toute vraisemblance, par le Mouvement initié voici à peine plus d’un an, par l’ancien ministre de l’économie de M. François Hollande. Entre 400 et 440 députés macronistes sont attendus sur 577 députés qui siègeront dans l’Hémicycle (La formule « siéger dans l’Hémicycle» est d’ailleurs un euphémisme, car la plupart des députés français ont la fâcheuse habitude de cultiver leur jardin électoral loin de Paris, et confient le soin de leurs votes à quelques comparses.) Beaucoup de vieux routards de la profession politique, membres des appareils de parti, ne retrouveront pas leur siège ; dans un certain sens, je m’en réjouis, car la professionnalisation en ce domaine conduit trop souvent à éloigner les députés de leur mandant. Il semble bien que ce soit là la « France politique » qui, aux dires du journaliste du Temps, a éclaté.

Les conclusions que j’en tire sont loin d’être entièrement positives. Les vieux partis (Parti Socialiste, Les Républicains, le Front national) sont décimés. Mais je ne vois ici à terre que l’ossature la plus traditionnelle de la politique, celle qui structure la vie politique autour des partis. Derrière les députés qui, de tous bords, se sont précipités vers Macron au secours de la victoire annoncée, j’aperçois moins un appel d’air salutaire qu’un reflet de la faible et triste culture politique des français. Car je ne partage pas du tout l’opinion de la philosophe Simone Weil qui, à Londres durant la dernière guerre mondiale, réfléchissant à la demande du général de Gaulle sur l’organisation politique de la France d’après guerre, proposait tout simplement … l’interdiction des partis politique. (Les partis lui semblait être des carcans limitant la liberté de penser des électeurs.)

Dans la mouvance de l’actuel Président de la République française, les électeurs, en se libérant des consignes partisanes, semblent donner raison à Simone Weil. Mais je crains que cela n’ait pas que des avantages. Car le rejet des vieux politiciens ne fait pas à soi-seul une politique. On ne fait pas une politique sur la seule image charismatique d’un leader, fusse-t-il ancien élève des jésuites.


Burn-Out au syndicat 

Unia 0252cHuit cent heures supplémentaires, soit trois heures environ par jour ouvré, ont conduit un collaborateur du syndicat Unia aux urgences pour burn-out. «La direction savait pourtant qu'elle violait le droit du travail» écrit le journaliste sur le site de La Tribune de ce jour vendredi 9 juin 2017.

Il serait tentant de bramer avec les braves gens que «les cordonniers sont les plus mal chaussés». Certes, les professionnels de la justice sociale ont l’œil de lynx pour dénicher les errements des responsables patronaux et l’œil de taupe lorsqu’il s’agit d’observer leurs propres pratiques directoriales. Est donc toujours actuelle la fable de La Fontaine sur les deux besaces:  celle de devant -sous nos yeux- où nous classons les défauts d’autrui, celle de derrière -ce que nous ne voyons pas- pour nos propres torts.

Mais j’épingle ce fait divers pour une autre raison, plus fondamentale: la logique de la modernité, celle de l’efficacité fondée sur la division des tâches, l’engagement contractuel, le donnant-donnant où chacun mesure chichement ce qu’il fournit tout en réclamant le maximum pour lui-même, la standardisation des postes de travail dans les bureaux autant que dans les ateliers, la soumission à la Compliance pour se conformer aux normes, aux rubriques, aux protocoles, aux règlements, aux décrets et aux procédures, bref tout ce qui durant plus d’un siècle et jusqu’à récemment fut classé dans la catégorie très ambiguë de «progrès scientifique et technique» a un coût humain.

Ce coût humain reste le point aveugle des directeurs, chefs de Service, responsables divers qui, quelque soit l’objet social de leur entreprise, gardant l’œil fixé sur les résultats, ignorent ce que les humanistes de la Renaissance avaient rappelé -à la suite de beaucoup d’autres, mais sous une forme plus lapidaire: il n’y a de richesse que d’être humain.


 

Mai 2017

Faites-moi courir

« On ne va jamais aussi loin que quand on ne sait pas où l’on va. » C’est le propre de la promenade, cet exercice spirituel où une perspective engageante, le hasard des rencontres, l’originalité d’un arbre, le bruissement des feuilles ou l’éclairage d’une façade dessine le chemin, sans que le but soit a priori précisé. La promenade engage toujours plus loin. Il n’en va pas de même de la marche, ni dans la course à pied. Dans ces deux derniers cas, le but est précis, il polarise les efforts et interdit la surprise des rencontres inattendues.

Il y a cependant une exception : lorsque la marche ou la course à pied se fait en groupe. Car le groupe nourrit en lui cet inattendu qui révèle au coureur ou au marcheur quelque chose qui était en lui et qu’il ne soupçonnait pas. C’est ce qu’évoque le site de la Tribune du mardi 30 mai 2017 : Courir en groupe pour se dépasser, dit le titre de l’article.

J’épingle l’expression « se dépasser » ; c’est une formule contradictoire. Peut-on vraiment être en avant de soi-même ?! Le moi qui serait en avant de moi serait-il encore moi ; et s’il est moi, comment peut-il être devant le moi que je suis. Comme le faisait remarquer un réalisateur de film à qui l’on demandait comment il voyait le cinéma de demain : « Si je voyais le cinéma de demain, j’y serait déjà. » Le bon sens me dit que sous cette formule hyperbolique, se dépasser, se cache simplement la mobilisation d’une énergie qui était déjà là. De même, dans ses dialogues, Platon prétend ne rien savoir, tout en mettant au jour, par des questions bien choisies, ce que l’interlocuteur possédait déjà. Cet art de révéler ce que l’autre porte en lui devrait être le propre de tout éducateur –et de tout prédicateur-.

Le journaliste de La tribune le prétend : « Trois passionnées de course à pied ont lancé Make Me Run (faites-moi courir), des séances de jogging à Nyon, et projettent de décliner leur concept à Genève. » Comme quoi l’émulation permise par un groupe rejoint l’expérience religieuse la plus basique : la présence d’autrui, pratiquant le même exercice, me révèle toujours quelque chose d’insoupçonné que je porte en moi-même.


L’État de Genève sauve la retraite de ses agents

DSC08007 63d79J’épingle d’un mot la Une de la Tribune de ce jour (jeudi de l’Ascension, 25 mai 2017) : « L’État sauvera chèrement les retraites de ses agents ». Je ne discute pas de la nécessité d’assurer la pérennité de la Caisse de prévoyance de l’État de Genève. Des divers moyens d’assurer les pensions des anciens actifs, aucune n’a les promesses de la vie éternelle. J’ignore si les 4,7 milliards de francs que le Canton s’est dit prêt à mobiliser pèsera peu ou beaucoup sur les autres engagements publics qu’exige le bien commun, c’est à dire le bien de chacun –notamment des plus démunis- dans sa contribution à l’œuvre commune.

Mais je ne peux pas m’empêcher de sourire devant cette façon habituelle de présenter les dépenses publiques. Ce qui est chère suppose un sujet qui est touché sensiblement au porte monnaie (lorsqu’ils ont le portefeuille à la place du cœur). Or l’État, ce monstre froid, disait Nietzche, n’a aucune sensibilité, il ne peut donc pas sauver « chèrement ». Je n’en dirai pas autant des politiciens qui gouvernent cette énorme machine. Ceux qui seront touchés, fiscalement et au cœur, ce seront les contribuables. Mais il faut être plus précis : ceux qui, finalement, sauveront la Caisse de prévoyance de l’État de Genève, ce sont les producteurs, non seulement les travailleurs, mais également ceux qui risquent leur énergie, leur savoir, leur savoir-faire et leur argent dans les entreprises économiques sur lesquelles l’État pourra prélever ce qui lui est nécessaire pour assurer la continuité de sa mission, favoriser l’économie et honorer ses contrats.

Comme quoi, sous cette formule « l’État paie, l’État investit, l’État subventionne, l’État répartit, l’État sauve… » se cache le rêve de tous les citoyens –et pas simplement du journaliste de la Tribune-, ce rêve qu’un politologue facétieux (il en existe) résumait en une phrase : « L’État est une institution admirable qui permet à chacun d’imaginer qu’il peut vivre au dépend de tous les autres. »


Énergie verte

Energie verte 63103La votation manifestée hier, dimanche 21 mai 2017, approuvant à une bonne majorité -spécialement en Suisse romande- la «stratégie énergétique 2050» présentée par le Conseil fédéral, ne peut que me réjouir. Je ne me réjouis pas simplement parce que ces résultats vont dans sens de l’encyclique du pape François Laudato Si'. Je suis heureux tout d’abord de la prise de conscience écologique d’une masse grandissante de la population helvétique. Ce qui apparaissait naguère comme le fantasme de quelques illuminés à l’accent prophétique, fait désormais partie de la culture ambiante, condition nécessaire -quoiqu’insuffisante- pour acter une législation répondant de mieux en mieux à la situation de la planète, notre «maison commune».

Je me réjouis tout autant du réalisme de ce programme progressif de réduction de la production d’électricité nucléaire. Certes, même modeste, ce programme, une fois traduit dans des normes d’économie d’énergie et de production d’énergie propre, dérangera certaines industries et se traduira par un manque de compétitivité qu’il faudra compenser. Nonobstant ces difficultés, ce réalisme présente à mes yeux deux avantages:  il n’a pas simplement permis de mobiliser une majorité autour de ce programme, il évitera en outre -je le souhaite- les erreurs faites par les Allemands en ce domaine.

Pressée de rompre idéologiquement avec le nucléaire, l’Allemagne a promu unilatéralement l’électricité d’origine éolienne. Elle a oublié une contrainte de base: du fait de l’humeur changeante du dieu des vents (Éole), un programme éolien conduit à mettre en place parallèlement, presque au même rythme, des énergies de substitution pour faire la soudure entre deux coups de vents. Pressée par les délais imposés, des énergies fossiles (charbon notamment) ont été utilisées pour assurer la continuité d’approvisionnement en électricité. De ce fait, l’Allemagne rejette aujourd’hui dans l’atmosphère un peu plus de gaz à effet de serre qu’elle n’en rejetait voici quinze ans. L’idéologie y a gagné plus que l’écologie.

Par comparaison, la patience helvétique se révèlera, dans ce domaine écologique comme dans beaucoup d’autres, cohérente et, finalement, «payante».


Deux attitudes politiques

vincent1205 066f7Ce n’est pas une lecture spirituelle d’un beau tableau, mais quelques remarques provoquées par un dessin de Vincent publié aujourd’hui 15 mai 2017 sur le site du Courrier. On y voit deux écologistes. Tous les deux, semble-t-il, sont d’accord sur les objectifs et le moyen, mais dans des attitudes diamétralement opposées. « Je vais planter un arbre », dit l’un ; « Excellente idée, va planter un arbre ! » répond l’autre. Un homme digne de ce nom, dans le courant de sa vie, doit au moins planter un arbre, disait mon grand-père. Mon grand-père n’était pas écologiste -au sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot- ; il n’avait qu’une vague idée de la pollution, il n’imaginait pas le réchauffement rapide de la planète, mais il avait l’intuition -que l’on trouve dans maintes civilisations- de l’étroite connivence entre la vie humaine et son milieu naturel.

J’épingle ce dessin car il me semble illustrer parfaitement deux rapports-au-monde opposés : Les deux protagonistes sont d’accord sur les objectifs et le moyen, planter un arbre. Mais, connaître la solution suffit à l’un des deux protagonistes qui compte sur l’autre pour accomplir la bonne idée. Cette attitude me rappelle celle d’un directeur des plans agricoles à l’OCDE qui, au début des années 1980, m’expliquait que « le problème de la faim dans le monde est résolu » puisque nous connaissions intellectuellement les techniques productives capables de nourrir les six milliards d’êtres humains de l’an 2000 et les dix milliards de l’an 2050. Le problème était donc réglé puisqu’il avait en tête la solution. Il ignorait simplement qu’entre une idée et sa réalisation s’insèrent bien des vicissitudes humaines liées à la mise en œuvre, sans parler des hasards inattendus. Prétendre avoir tout prévu et tout maîtrisé, c’est se payer de mots et se préparer un avenir déroutant.

L’autre protagoniste a ma préférence ; il ne prétend pas avoir tout résolu. Il s’apprête à planter un arbre, acte petit, mais vrai, et qui a du sens. Il me rappelle que le sens est à faire, même si ce que l’on fait est modeste, voire éphémère ; ce n’est pas ajouter des mots à des mots.


Pas de Burqa en Glaris

Landsgemeinde 43209La démocratie directe s’est, une nouvelle fois, prononcée dans le sens de la paix sociale. Le canton de Glaris, lors de la dernière Landsgemeinde, s’est prononcé contre l’interdiction de la Burqa dans le domaine public (Le Temps, 8 mai 2017, d’où est extrait la photo ci-jointe).

Certes, la question ne portait pas explicitement sur ce vêtement à connotation religieuse ; il s’agissait simplement de savoir si l’on pouvait cacher son visage lorsque l’on circule dans la rue et sur les places publiques ; mais il était évident que, sous la neutralité apparente de la question, se cachait un enjeu idéologique et social de première importance, celui de la manifestation publique d’une conviction religieuse.

L’article huitième de la Déclaration universelle des Droits humains (ONU décembre 1948) règle la question en distinguant la liberté de conscience et la liberté de religion, toutes deux étant également protégées en Droit –la second impliquant explicitement la liberté de manifester publiquement ses convictions religieuses. L’Assemblée générale annuelle du canton de Glaris s’est donc prononcée dans un sens humaniste que les chrétiens d’aujourd’hui n’ont aucun mal à signer –et pour cause !

J’épingle cependant l’intention du citoyen qui a soumis à la votation cette proposition d’interdiction. Avec un énorme présupposé de bienveillance, je comprends peut-être ce citoyen. Car si l’obligation doit être imposée de marcher dans la rue à visage découvert pour être reconnaissable, ce ne pourrait pas être pour des raisons de religion, d’opinion ou de culture mais pour des raisons d’ordre public, par exemple lorsque des manifestations violentes se préparent. Car il n’est pas admissible qu’un quidam puisse incognito perpétrer des violences avec préméditation en se cachant derrière un voile, religieux ou non. Il faut que la force publique et la justice puissent remonter jusqu’à l’auteur de ces délits. Fort de ce codicille, j’essaie de comprendre l’initiateur de la proposition. Il a peut-être peur d’une violence qui, symbolisée par la burqa, viendrait mettre à mal le lien social que la Suisse a su sauvegarder beaucoup mieux que les pays européens qui l’enserrent. Ici encore, Glaris, dans la crainte de mal faire, n’a pas cédé à la peur.


Élections françaises, le "débat inaudible qui parle aux jeunes Suisses"

file6us89huvcnpsztqb1k1 93bbfAu lendemain du pugilat entre les deux finalistes de l’élection présidentielle française, ce jeudi 4 mai 2017, le site du Temps affiche un titre drôlement bizarre : « Le débat français inaudible qui parle aux jeunes Suisses ». Le Temps avait invité quatre jeunes militants suisses pour commenter le « débat » entre Emmanuel Macron et sa challenger. Le jugement de ces jeunes Suisses se révèle, à la lecture, plein de bon sens. Le journal n’en retient d’ailleurs, semble-il, que les quelques allusions de programme politique qui ont pu surnager d’une tempête où les invectives volaient bas.

J’épingle l’oxymore, cette contradiction dans l’expression, d’un débat inaudible qui parle. Ce constat paradoxal traduit assez bien le climat culturel de notre modernité : chacun peut parler, personne n’est tenu d’écouter ; voire pire, personne ne peut entendre quoi que ce soit à travers le bruit savamment orchestré. C’est l’une des stratégies des Services de contre-espionnage : saturer d’adversaire d’informations les plus disparates dans le flot desquelles il pourra se noyer. Mais, j’y pense, … ce qui « parle » aux jeunes Suisses, c’est peut-être l’exemple à ne pas suivre.

Je souligne surtout qu’il n’y a pas eu débat. Certes, ce que les Médias nomment pompeusement « débats politiques » ne sont le plus souvent qu’une tribune à plusieurs voix où chacun n’est pas là pour écouter les arguments de l’adversaire mais pour asséner, avec le plus de force possible et d’une manière inconfusible, sa conviction, aussi lunaire soit-elle. Comme on le disait d’un ancien ténor politique : « Il vient avec ses questions, il repart avec ses réponses ».

Un débat est une relation, antagonique, certes, mais relation quand-même. Qui dit relation dit qu’il faut être au moins deux ; c’est une condition nécessaire, mais insuffisante. Il faut également un terrain commun. Dans le pugilat d’hier soir, ce terrain manquait. Il ne s’agissait pas de mettre en scène les arguments de l’un ou de l’autre, mais de voir si les coups-bas de la challenger réussiraient à déstabiliser celui qui reste le favori des sondages. Les deux journalistes, qui étaient supposés arbitrer, ont étalés leur incompétence (disons pour être gentil qu’ils ont été dépassés).

Je reste persuadé que le favori des sondages aurait dû refuser cet affrontement stérile, comme voici quinze ans Chirac qui avait compris qu’il y a des gens avec lesquelles on ne peut pas discuter. 


 

Mars 2017

Le droit de ne pas être parfait

Droits CoupEpingle mars2017 f4786Paru avant-hier, samedi 25 mars 2017, sur le site du Courrier, une note de lecture attire mon attention. Elle fait écho à une série de petits livres d’une quinzaine de pages illustrées, à destination des enfants pour les initier aux droits humains[i]. Les auteures ne se gargarisent pas avec les grandes valeurs que l’on trouve dans la Déclaration de 1789 complétée par l’ONU en 1948 par les Droits économiques et sociaux. Il ne s’agit pas non plus de nouveaux Droits destinés à « corriger » ou « enrichir » la Déclaration de 1948 jugée trop « occidentale » et d’esprit « individualiste ». Dans les livres pour enfants dont il est question ici, il s’agit plus simplement d’initier les plus jeunes aux droits humains par le biais le plus accessible à cet âge, l’égalité. On connait le refrain : « mon grand frère a le droit de faire ça, pourquoi pas moi ? Pourquoi n’ai-je pas le droit de faire ce que les adultes se permettent ? Pourquoi les filles ont-elles plus d’obligations que les garçons ? etc. »

J’épingle ce qui me semble être à la fois le Droit le plus original et le plus profond de cette approche : le droit de ne pas être parfait. Plusieurs ouvrages à destinations des parents ont souligné depuis longtemps que le souci de perfection s’allie rarement avec une bonne pédagogie. Mais ici le propos est généralisé. Du côté des parents, la maman peut ne pas être habillée « à la dernière mode sans être traitée de mémé », mais aussi peut « se maquiller sans être critiquée ou sifflée », les papas ont, comme les mamans, « le droit d’avoir des problèmes d’argent […] de s’énerver (mais sans faire peur), de le regretter […] de ne pas être parfaits, […] et de vivre leurs histoires d’amour comme ils le veulent (sic) ». Du côté des enfants, « les filles comme les garçons ont le droit de ne pas être tous les jours des princesses, d’aimer qui elles préfèrent: garçon ou fille (ou les deux) ».

Selon l’éditeur, ces articles visent à « tordre le cou aux idées reçues ». C’est bien là un mot d’éditeur qui gonfle le petit côté scandale pour forcer l’attention de l’acheteur potentiel. Même si j’ai quelques doutes quant au « chat qui réclame des croquettes bio » et que j’attends quelques propos circonstanciés qui tiennent compte de l’intérêt des enfants en ce qui concerne le Droit des parents de « vivre leurs histoires d’amour comme ils le veulent », je retiens surtout la place laissée à l’imperfection : « Les enfants ne sont pas obligés d’être forts dans toutes les disciplines à l’école et doivent pouvoir choisir leur métier, ainsi que les couleurs qu’ils portent. Si les filles peuvent aimer les films qui font peur, les garçons ne sont pas obligés de faire de même. » Est passé à l’oubliette –et c’est heureux- le mythe engendré par une modernité qui fait de l’humain un être perfectible jusqu’à la perfection. C’est une bonne chose que cette perspective, car elle ouvre la porte à la liberté qui n’est, après tout, qu’un pont jeté au-dessus de l’abîme de l’imperfection.


[i] Elisabeth Brami et (pour les illustrations), Estelle Billon-Spagnol La Déclaration des droits... (des filles, des garçons, des mamans et des papas), Ed. Talents Hauts, 2016.


La Suisse heureuse

topelement b8e6aReflété par le site de la Tribune du 20 mars 2017, le World Happiness Report a publié lundi dernier le classement des pays selon le degré de bonheur de l’ensemble de leurs habitants. Selon ce classement, la Suisse se situe au 4° rang, juste après la Norvège, le Danemark et l’Islande, et devant tous les autres. Bravo !

L’idée de ce classement est de conjuguer le critère économique avec d’autres critères qui ne sont pas moins importants. Pour intégrer le bien-être dans les statistiques publiques, le rapport de l’ONU publié lundi tient compte de « tous les principaux facteurs qui favorisent le bonheur : la compassion, la liberté, la générosité, l'honnêteté, la santé, le revenu et la bonne gouvernance ».

Je ne peux que me réjouir de constater ce grand pas officiel hors du matérialisme ambiant. Sont ici pris en compte les maladies mentales, l’échec scolaire, la sécurité dans l’espace public, la sûreté dans le domaine judiciaire, la résistance à l’oppression, tous les Droits humains énoncés depuis la Déclaration de 1789, complétés en 1948 puis par divers accords internationaux en 1966 sur les Droits civils et politiques ainsi que sur les Droits économiques et sociaux. (Pour l’instant ne manque à la liste que les Droits culturels évoqués par le Nobel d’économie Amartya Sen, -Droits d’accès à une culture qui rendent évidents et psychologiquement accessibles les Droits précédents.)

Sans vouloir cracher sur la 4° place de la Suisse dans le classement des pays les plus heureux, j’épingle cependant une double difficulté. La première est de trouver des indicateurs capables de mesurer ces belles valeurs que sont « la compassion, la liberté, la générosité, l’honnêteté, la santé, le revenu et la bonne gouvernance ». La relativité culturelle des divers pays va ici jouer à plein, mais aussi la diversité des situations au sein de la population nationale. En outre, pour classer les pays, l’existence de plusieurs indicateurs appelle une pondération qui attribut un poids relatif à chacun d’eux. Ici, pour la pondération des indicateurs, ce qui va jouer n’est pas la relativité culturelle entre les pays et à l’intérieur de chacun d’eux, mais le point de vue particulier du groupe d’experts de l’ONU. Quoiqu’il en soit, en attendant le bonheur pour tous et chacun, ne boudons pas notre plaisir de savoir la Suisse dans le peloton de tête.


Entreprise de laïcité 

La fuite du reel e33d7"La Cour de justice de l’Union européenne a jugé mardi 14 mars 
l’interdiction du «port visible» de signes religieux dans l’entreprise 
comme n’étant pas discriminatoire. Loin d’accorder un blanc-seing aux 
employeurs, les juges ont bien précisé dans quel cadre et à quelles 
conditions une telle limitation de la liberté pouvait être édictée."

Cette «brève» rapportée par divers médias provoque en moi deux réflexions.

D’abord cette interdiction ne peut être justifiée, comme le souligne la Cour de justice, que si le signe religieux visible contredit l’objet social de l’entreprise. En l’espèce, la Cour a reconnu le Droit de l’employeur de licencier l’employée dont le voile dit islamique était susceptible d’offusquer certains clients. Il ne convient pas d’instiller dans l’esprit du chaland le doute qui pourrait laisser penser à un biais religieux dans les services rendus. C’est l’argument qui me semble s’imposer pour les fonctionnaires ayant affaire avec le public. L’État et ses serviteurs, comme la femme de César, -et ici comme le représentant de l’entreprise- ne doivent pas susciter l’ombre d’une suspicion.

J’épingle ensuite une situation toute différente où le signe religieux est déconnecté d’une fonction publique. Je peux apprécier, ou inversement, être scandalisé par le voile dit islamique ou la petite croix portée par ma collègue de bureau. Je peux même légitimement interpréter ces démonstrations comme le signe d’une aliénation religieuse que la République ne saurait tolérer; mais ces jugements sur autrui ne jugent en fait que moi-même; et les trois principales valeurs républicaines, la tolérance, la liberté absolue de conscience et le respect des autres et de soi-même, interdisent à la force publique de prêter main-forte à mon idéologie sectaire. (Le chrétien pousserait la tolérance jusqu’au pardon, la liberté de conscience jusqu’à faire primer la conscience sur l’autorité –même légitime-, le respect des autres et de soi-même jusqu’à l’amour du prochain.)

Reste le cas où ces belles valeurs républicaines engendreraient –les êtres humains étant ce qu’ils sont- des troubles tels à l’ordre public que l’on puisse juger, selon la formule consacrée «qu’une injustice vaut mieux qu’un désordre». Mais ce genre de lâcheté ne peut engendrer qu’une société totalitaire où le cynisme et la violence prime le Droit.


Mercenaires New-Look

jungle 6f2e2Jadis on les appelait des mercenaires, ils servaient à l’étranger dans des unités offensives au profit de seigneurs locaux ou d’États -la distinction des deux n’est pas toujours facile-. Aujourd’hui, comme pour ces armes que pour des questions d’image, l’on qualifie de défensives, ce sont des «entreprises de sécurité privées». Cela sonne bien; car la sécurité est la valeur de nos sociétés où dominent les risques en tout genre. La neutralité de la Suisse a cependant conduit à mettre à jour les règles concernant l’interdiction de batailler à l’étranger pour un citoyen de la Confédération ou pour une entreprise basée sur le territoire helvétique. Un article paru sur le site du Temps (13 mars 2017) fait écho à la première année d’application de la «Loi fédérale sur les prestations de sécurité privées fournies à l’étranger». En vigueur depuis 2016, ce texte oblige à déclarer leurs mandats les sociétés offrant à l’étranger des services de sécurité (qu’il s’agisse de protection de personnes physiques, de sites sensibles ou de biens) ou des services de renseignement. Le Service ad hoc de Berne vérifie l’acceptabilité de telles missions, restant attentif au respect des droits humains, aux implications humanitaires et -le contraire me semblerait invraisemblable- aux retombées politiques.

Je ne peux que me réjouir de constater que la Suisse ne se cache pas derrière l’argument habituel: «Si on ne les autorise pas à opérer à partir du territoire national, ils iront opérer depuis un pays plus accueillant». Je constate en outre avec un certain plaisir que des soucis humains et humanitaires entrent en ligne de compte. Mais je doute que les opérations de renseignement, surtout s’ils impliquent des officines publiques étrangères, soit aussi facilement repérables que des opérations de garde du corps ou de surveillance. Quoi qu’il en soit, l’implication de la puissance publique helvétique dans ces affaires témoigne d’une responsabilité rare dans un monde où certains de nos «amis» n’hésitent pas à stipendier des mercenaires pour accomplir les basses œuvres de leur politique.


Diplomate pour l’amour d’une épouse

Roberto Azevêdo dir OMC 17 b2432Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève depuis 2013, Roberto Azevêdo a été reconduit dans ses fonctions pour un second et dernier mandat de quatre ans (site du Temps, 4 mars 2017). C’est sous son premier mandat que fut mené à bien l’accord sur la facilitation des échanges (AFE). Dans un contexte de diminution du commerce international (cinquante pour cent de moins depuis la crise de 2008) je ne peux que me réjouir de cette avancée du multilatéralisme, alors que la tendance -depuis bien longtemps pour les États-Unis- est de préférer la stratégie des Horace et des Curiace: attaquer un à un les adversaires pour les soumettre plus facilement.

J’épingle cependant une remarque de ce diplomate, remarque d’un tout autre ordre, personnel celui-là. À la première question de l’interviewer sur l’origine de sa carrière, le directeur de l’OMC répond: «J’ai choisi la diplomatie par amour pour ma femme». Il explique que son épouse étant diplomate et lui ingénieur, il a voulu entrer dans un métier qui lui permettre de rester proche d’elle. Ce type de choix n’est pas rare; il peut même porter une leçon universelle. On choisit une situation pour de bonnes ou de mauvaises raisons, mais l’on peut y demeurer, tisser sa toile et y trouver son bonheur pour des raisons entièrement différentes, que l’on découvre au fur et à mesure. C’est le secret des relations qui durent: plutôt que de vouloir prolonger indéfiniment les bons moments passés -on s’en lasse- réinventer en permanence, découvrir de nouveaux aspects de la situation, et aussi faire évoluer le milieu de son plaisir. Les résultats obtenus à l’OMC par Roberto Azevêdo montrent que les fruits d’un choix initial débordent souvent largement l’objectif initial.


Taxer les robots

Caisse automatique fba24 Un député au Grand Conseil veut «créer une Fondation pour collecter et gérer une taxe qu'il fixe à 10'000 francs par mois et par caisse automatique» (site de la Tribune de Genève du 1er mars 2017). Ma première réaction me ramène plus d’un siècle en arrière où les fabricants de chandelles voulaient que l’État frappe d’une lourde taxe les ampoules électriques. Ma seconde réaction est celle de l’économiste qui voit dans une mesure de ce genre le désir généreux d’une répartition plus juste en faveur des entreprises qui ne remplacent pas les caissier(e)s par des robots. Mais, comme souvent, la générosité se fait au détriment de la productivité, ce qui ampute les possibilités futures et nous met en position de faiblesse face à l’étranger.

Tricotant autours de ces arguments, j’épingle deux réactions placées par la Tribune en regard de cette proposition. D’abord celle du représentant syndical du secteur tertiaire: il reproche à la proposition de favoriser les entreprises: «En primant les commerces qui ne possèdent pas ces caisses, on finance les entreprises, pas les salariés. Cela ne va pas.» Ce n’est pas tout-à-fait vrai puisque la grosse part de la taxe (70%) reversées aux entreprises ne favoriserait que celles qui ne remplacent pas les caissier(e)s par des robots. Ce qui signifie que cette taxe se retrouverait dans la poche des salarié(e)s ayant gardé leur emploi et non pas dans celle des patrons.

J’épingle également la seconde réaction recueillie par le journal. Une représentante du petit commerce souligne avec juste raison: «Le cœur de notre métier, c’est le contact humain.» Je n’imagine pas cependant que ce soit le petit commerce qui puisse aujourd’hui se payer des robots. Quant aux caissier(e)s de grand magasin, je doute que le contact humain soit la part principale de leur travail. Comme dit le responsable syndical «le travail aux caisses est souvent usant et ingrat. Il est propice au développement de maladies professionnelles».

Mais, tout compte fait, s’agit-il de taxer les robots ou bien de taxer les clients qui font le travail des employé(e)s? La représentante du petit commerce l’a parfaitement compris: «Avec ces caisses, on fait travailler le client. C’est un comble!» Le problème est identique pour la vente des billets de chemin de fer, pour le E-commerce ou pour les déclarations par Internet qui sont présentées comme simplifiant les procédures administratives mais qui ne simplifient en réalité que le travail de l’Administration. La robotisation de la société est en marche.


 

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