Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Juillet-Août 2018

SDF volontaire

AllongeUn travail de maturité qui fait murir. Tel est le résultat d’une expérience vécue l’an dernier durant tout le mois de juillet par Basile, 19 ans, actuellement étudiant en Droit. Avec l’accord des autorités et quelques précautions exigées par son école, Basile s’est glissé dans la peau d’un SDF, nous dit la News lettre du Temps (jeudi 12 juillet 2018). Il a vécu dans les rues de Genève, ne conservant par devers lui que quelques linges de corps et un sac de couchage. «Je me sens aguerri, dit le héros de cette expérience, je peux tempérer une bagarre et, surtout, j’ai appris la valeur de l’argent. Avant, quand j’avais 10 francs, je me payais un kebab, maintenant je sais que cette somme peut me procurer le nécessaire pour une journée.»

Ce type de pauvreté volontaire n’est pas nouveau. Dans la tradition religieuse occidentale -on pense immédiatement à François d’Assise et aux Ordres mendiants- comme dans la tradition orientale où les moines attendent leur nourriture de la bienveillance des passants, cette expérience de dépendance met au jour la situation existentielle de tout être humain: la solidarité sociale sans laquelle l’individu ne saurait subsister. Même Robinson dans son île a profité des leçons apprises dans sa famille et de l’éducation reçue dans sa société d’origine.

Ce qui est nouveau est le contexte urbain de ce stage original: Genève. Dans une société urbanisée, il me semble très naturel de constater que la principale morale tirée de cette histoire par celui qui l’a vécue est le sens de l’argent. «J’ai appris la valeur de l’argent» dit Basile. Pour parler comme le poète Paul Claudel, l’argent est le sacrement qui nous donne la maîtrise sur toute chose moyennant une certaine retenue sur notre goût de l’immédiat. Sacrement: signe sensible et efficace; mais c’est un signe dont l’efficacité doit tout à la société et à la solidarité organique qu’elle entraîne.

Les esprits chagrins verront dans ce stage volontaire d’un mois comme SDF dans les rues de Genève une expérience sociale tronquée. Basile savait dès le départ que, si un mois dans de telles conditions n’est pas «vite-passé», du moins, il en connaissant le terme. Ce qui biaise l’expérience au regard des vrais SDF qui ne voient jamais le bout du tunnel. C’était déjà le reproche fait à la journaliste Florence Aubenas, grand reporter dans un magazine à grand tirage, qui s’était fait passer pour émigrée pour chercher du travail (Le quai de Ouistreham). Auparavant, dans des conditions semblables, un journaliste allemand (Günter Wallraff) s'était fait passer pour un Turc cherchant du travail en Allemagne (Tête de Turc). On pourrait faire la même critique aux expériences de pèlerinage proposés aux jeunes religieux dans certaines Congrégations -je pense aux jésuites français-.

Cependant, même si les conditions culturelles différentes, entre l’étudiant en travail de Matu et les clochards chahutés par l’errance, interdisent de «se mettre dans la peau d’un vrai SDF», il n’en demeure pas moins que cette approche concrète d’une expérience d’altérité ne peut que développer l’intelligence du cœur sans laquelle la vie sociale devient inhumaine.


L'avenir n'appartient à personne

Transhumanisme À ceux pour qui l’été rime avec farniente, je propose un bain rafraichissant. Une journaliste à l’esprit pointu et l’œil vigilant m’a transmis un article paru voici déjà quelques semaines dans la Newsletter du Temps. L’article se moquait gentiment, mais avec à-propos, des futurologues. Le chapeau de l’article résumait tout: «Les futurologues tournent en boucle dans les médias, et leurs formules péremptoires excitent les foules. La marotte de ces experts: l’intelligence artificielle va nous balayer ou bien nous conduire vers l’immortalité. Pour eux, éduquer le public relève d’une mission quasi sacrée.»

Je m’intéresse ici aux différences entre la futurologie et la science-fiction. Je n’en vois qu’une: les futurologue ont comme horizon le business, la vente aux média et aux entrepreneurs de leur anticipation géniale, les conférences rémunératrices payées par ceux qui, avec raison, veulent se préparer à l’avenir qui arrive ; les auteurs de science-fiction, eux, surfent sur le divertissement et jouent avec les angoisses, les rêves la sensibilité et l’imagination des lecteurs et spectateurs. – Ce qui parfois est rémunérateur, mais là n’est pas leur premier objectif-.

Jadis, l’avenir se lisait dans les étoiles, dans le marc de café, dans les tarots ou dans les vieux grimoires laissés, selon la légende, par quelques Nostradamus. Aujourd’hui les futurologues ont ceci de commun avec les prophètes de la Bible qu’ils ne prétendent pas inventer le futur à coups d’imaginations droguées à l’alcool ou à quelques plantes aphrodisiaques. Ils prétendent simplement mettre au jour les germes cachés dans la situation présente. Mais, alors que les prophètes de la Bible concentraient leur attention sur les rapports politiques et les injustices du présent, les futurologue d’aujourd’hui ne s’intéressent qu’aux potentialités techniques des découvertes scientifiques récentes.

Les futurologues sont, en quelque sorte, des monomaniaques de la technologie. Ils semblent ne pas avoir senti la complexité du monde présent où, dans chaque situation concrète, se croisent des logiques différentes -techniques, économiques, politiques, culturelles- dont la multiplicité rend impossible une prévision sérieuse à long terme. Là est leur principales lacune et la sources de leurs erreurs. Ils prétendent naïvement qu’ils se coulent dans le courant scientifique, alors qu’ils oublient que toute expérience scientifique, pour être prédictible -c’est à dire voir se réaliser ce qu’elle annonce- doit préciser les conditions  sans lesquelles le phénomène ne peut pas apparaître. Les futurologues n’ont même pas ce savoir nécessaire à tout scientifique, que les penseurs du Moyen-Âge nommait la « docte ignorance », c’est à dire la conscience que l’on ne sait pas tout.

À la différence des futurologues, les prospectivistes de profession soulignent pour qui veut les entendre que leur discipline n’est pas scientifique, que la seule différence qui les distingue des auteurs de science-fiction est qu’ils sont très scrupuleux à tenir compte des contraintes notifiées par les sciences établies. Les futurologues n’ont pas de tels scrupules ; ils prolongent indument quelques tendances récentes -à la fin du XIX° siècle, c’était les microbes, au milieu du XX° les fusées, aujourd’hui les nanotechnologies et l’Intelligence artificielle. Ils ont l’imprudence des politiciens qui annoncent le changement. Changement il y aura, c’est certain ; mais de là à préciser ce qu’il sera, c’est douteux.

À l’infiniment grand et l’infiniment petit, la science moderne ajoute l’infiniment complexe. La complexité croissante a permis au cosmos de franchir les deux bouleversements fondamentaux qui me permet d’écrire ce coup d’épingle : la vie et la conscience. Je ne doute pas que les technologies émergentes, dont l’Intelligence artificielle, n’ajoutent leurs grains de sel à la complexité du monde présent et ouvrent des possibilités inédites pour demain ; mais je doute que l’avenir humain -s’il reste humain- soit entre les mains des technocrates, surtout s’ils prétendent, comme le suggère la Newsletter du Temps, « éduquer le public ».


 

Juin 2018

Le coût de la santé, première préoccupation des Suisses

santeUn sondage réalisé voici une dizaine de jours et reflété dans un article de la Tribune de Genève de ce 30 juin 2018 (site) montre que la grosse majorité des Suisses place le coût de la santé au sommet de leur souci. Pour plus de septante pour cent des personnes interrogées, le coût de la santé passe avant la prévoyance vieillesse et les problèmes migratoires. Dans la foulée, les initiatives -fort différentes au demeurant- proposées d’un côté par le PDC (réduire les coûts) de l’autre par le PS (limiter les primes à 10% du revenu disponible) recueille un semblable accueil favorable (71% pour l’initiative du PDC, 62% pour celle du PS). Contre ces initiatives qu’ils jugent floues (celle du PDC) ou démagogiques (celle du PS qui ne dit pas qui va payer) les responsables nationaux argumentent : des propositions touchant les franchises ou les catégories hospitalières sont en cours d’examen ; certes, elles ne parlent pas aussi fortement à l’imagination, elles sont complexes, mais elles ont au moins le mérite de ne pas bouleverser un système massivement apprécié.

Une hausse des primes de 4% en moyenne chaque année depuis vingt ans a produit presque un triplement du coût de la santé pour les bénéficiaires. Les revenus des classes moyennes n’ayant pas augmenté dans les mêmes proportions, il s’en est suivie une redistribution des dépenses à l’intérieur du budget des ménages -certains parleraient de bouleversement-. À lui seul, ce fait n’emporte pas la conviction qu’il faille changer le système. Car l’utilité ressenti d’une santé mieux assurée, la crainte face à la maladie, bref le rapport au monde que chacun entretient par le moyen de son corps, ont pris une place plus grande dans l’esprit de nos concitoyens, au détriment d’autres dépenses. Comme le fait remarquer un responsable : le problème des primes ressort chaque année à l’occasion des hausses annoncées, mais s’estompe assez vite.

J’épingle cependant un point occulté par les gestionnaires du système. Quelle que soit la rigueur de leur calcul, ils ne peuvent pas se cacher derrière pour justifier l’ignorance qu’ils ont de la dimension symbolique -et donc politique- de la question. Quant à invoquer la complexité du problème face au simplisme des initiatives évoquées respectivement par le PDC et le PS, c’est une attitude cléricale, infantilisante et méprisante pour les assujettis, (« Oh, vous savez, c’est plus compliqué que ce que vous êtes capables de penser ! ») et contraire à l’esprit démocratique.


Le chanoine Macron

MacronÀ en croire les médias, ce mardi 26 juin 2018, le Président français, lors de sa visite au Vatican, doit «prendre possession» (sic) de son titre de chanoine honoraire de la basilique romaine du Latran. Cette tradition folklorique remonte au roi de France Henri IV qui, après sa «conversion», -(«Paris vaut bien une messe» aurait-il dit),- fut reçu chanoine du Latran. Cette coutume, comme beaucoup d’institutions françaises (je pense au centralisme parisien), s’est transmise des rois aux présidents de la République laïque. René Coty, dernier Président de la IVe République française (1954-1959) avait remis en vigueur cette manifestation politico-religieuse, qui fut poursuivie tant bien que mal sous la Ve République par divers présidents dont Nicolas Sarkozy.

Sans doute pour éviter les diatribes inutiles que provoqua en cette circonstance le Président Sarkozy, l’actuel Président ne prononcera pas de discours. Ce silence annoncé ne suffit pas à éteindre toutes les questions que soulève le titre de chanoine. Car cette appellation est attribuée, non pas à la personne singulière d'Emmanuel Macron, jouissant de ses droits individuels en matière religieuse, mais au tenant de la plus haute fonction officielle de la République. Selon la définition donnée par le Larousse, un chanoine est en effet un «religieux vivant en communauté, habituellement sous la règle de saint Augustin, et qui se met au service du peuple chrétien dans les paroisses.» Il y aurait là de quoi inquiéter les plus tolérants des laïques si le qualificatif d’honoraire ne venait édulcorer le titre.

Un titre sans fonction fait penser aux doctorats «honoris causa» que certaines universités accordent à des intellectuels, à des hommes politiques, voire à des stars du Show business, sans que l’on sache toujours à quels mérites particuliers ils se rattachent. Les bons esprits pourraient pencher de ce côté à la lecture d’une phrase tirée du site de la Conférence des évêques de France qui définit les chanoines comme des «clercs diocésains». Qui dit clerc, dit intellectuel. Le doyen de la Faculté de Droit de Clermont avait, je m’en souviens, terminé son speech de bienvenue aux nouveaux étudiants par cette formule restée dans ma mémoire: «Rappelez-vous que nous aussi (sic) nous sommes des clercs…»

Mais, qu’il s’agisse de folklore ou de clin d’œil politico-médiatique à destination de l’électorat catholique français, le titre de chanoine, fût-il accolé au qualificatif honorifique, connote trop une fonction ecclésiastique pour ne pas susciter quelque gêne dans l’esprit d’un citoyen soucieux de la liberté politique de son Église. C’est la raison pour laquelle je préfèrerais que les instances romaines s’en tiennent à la sagesse d’un célèbre moine du XIIe siècle, le théologien Pierre Abélard, qui fit inscrire dans les Constitutions de la communauté des moniales du Paraclet (dont la non moins illustre Héloïse était devenue prieure): «On ne décidera rien parce que c’est la coutume, mais tout parce que c’est la raison.» Et la raison, -du moins la raison religieuse à défaut de la raison politico-médiatique,- penche pour l’abandon de ce folklore.


Jean Ziegler et le capitalisme

ziegler JeanÀ huitante quatre ans, l’ancien professeur à l’Université de Genève garde sa pugnacité légendaire. Dans l’esprit de l’un de ses derniers livres au sous-titre sans ambiguïté Le capitalisme expliqué à ma petite-fille (en espérant qu’elle en verra la fin) il accorde une interview parue hier jeudi 21 juin 2018 dans Le Courrier. « Critique implacable du capitalisme » juge le journaliste. Je n’en suis pas certain. Car, dans les propos retenus par l’intervieweur, le capitalisme joue le rôle que le diable jouait dans la conscience des hommes du Moyen-Âge. Le capitalisme se présente alors comme la cause unique de tous les malheurs du monde (la faim, l’eau pollué, les accidents, les maladies, les guerres). Pouvoir désigner le coupable, c’est ainsi se donner l’impression de pouvoir maîtriser les événements ; c’est garder l’espoir d’éradiquer un jour les miasmes qui font obstacle au bien-être de l’humanité. C’est trop simpliste. Depuis Jacques Ellul, on a pris l’habitude de situer le capitalisme dans son environnement technique et culturel, sans réduire le social et le politique à l’accumulation du capital.

J’ajoute que l’accumulation des chiffres, surtout spectaculaires, ne fait pas une analyse ; il y manque la mise au jour des relations et des contradictions du système économique, social et politique. Comme le faisait remarquer, voilà déjà plus d’un siècle, Henri Bergson, la position du critique est toujours plus confortable que la position du gestionnaire du système ; car le critique s’appuie sur un modèle idéal, le gestionnaire, lui, doit répondre des failles du système. C’est la raison pour laquelle l’attitude critique doit occulter les expériences fâcheuses faites au nom des idées qu’il défend (aujourd’hui la Corée du Nord, le Nicaragua, Cuba). Les conditions adéquates n’étaient pas réunies, argumentent-ils. C’est justement les conditions qui font toute la différence entre le rêve et la réalité

   Il ne s’agit donc pas de justifier l’injustifiable au nom des circonstances. Justement mis au jour par Jean Ziegler, les déboires du monde restent insupportables. J’épingle cependant une formule discutable reprise par l’interviewer : « L’oppression n’est pas réformable » dit-il. À défaut de réformes, l’oppression appellerait-elle nécessairement la révolution ? Pourquoi pas ! Mais attention, selon la formule chère aux historiens, et confirmée par de multiples exemples, les révolutions sont toujours trahies ; ici encore, c’est une question de circonstances imprévues, que les esprits responsables ne sauraient ignorer. 

Contre « l’ordre cannibale du monde » reste « une arme pour l’insurrection des consciences ». C’est déjà quelque chose, le début de l’éthique qui appelle une analyse plus sérieuse.


Quand l’artiste piège l’expert

 BanskyBanksy, un peintre ayant pignon sur rue (c’est le cas de le dire puisque les experts le classe dans la catégorie de Steet Art), vient une nouvelle fois de faire parler de lui (site de La Tribune du samedi 16 juin 2018). Chaque année, la Royal Academy de Londres organise une «exposition d’été». Sous le nom de Gaakman, Banksy propose une toile… refusée par les commissaires de l’exposition. Quelques semaines plus tard, la Royal Academy sollicite Banksy qui lui envoie la même toile, signée cette fois de son nom d’artiste. La toile est acceptée. La Tribune de Genève crie au scandale: «Banksy piège le milieu de l’art».

J’épingle cette anecdote qui rejoint la morale de la fable de La Fontaine: «Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir.» (Les animaux malades de la peste). Certes la liste des erreurs d’experts est longue, sans parler des faussaires qui se sont faits un nom après avoir piégé presque tous les experts. Ce phénomène récurrent ne devrait cependant étonner personne. Car en art, plus encore que dans le domaine scientifique, la recherche, -et donc l’originalité,- ébranle nécessairement les canons admis et se présente toujours comme une singularité qui n’entre dans aucun schéma préétabli. Reconnaître cette singularité demande à l’expert non seulement une connaissance parfaite du domaine qu’il critique, mais encore un sens aigu de ce qui est réellement nouveau. Cette sensibilité, disait mon grand-père, est le fruit de la culture.

Reste que les anecdotes de ce genre révèlent une dérive économique assez générale de la vie sociale. Cette dérive est désignée par les économistes sous le nom d’effet de réseau. La reconnaissance publique d’une marque ou d’une œuvre s’accroit d’autant plus qu’elle est déjà connue. Raisonnant sur un calcul très approximatif, des sociologues ont même estimé qu’une œuvre reste dans la mémoire collective d’autant plus longtemps qu’elle y est déjà installée. Si l’on parle d’un produit dans quarante ans, il y a beaucoup de chance qu’on en parlera encore dans huitante. Et si l’on en parle dans huitante ans, il y a beaucoup de chance que l’on en parle encore dans cent-soixante. C’est ce que les économistes nomment loi de Lindy, appliquée d’abord à la durée de vie d’une technologie nouvelle.

Malheureusement, il y a, illustré par le canular de Banksy, l’effet pervers de ce phénomène, bien résumé par ce verset d’évangile: «À qui a on donnera, à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a» (Mt 25,27)


Presse-papier

Journaux papiersJeudi dernier 7 juin 2018, un communiqué annonçait que Le Matin ne sera désormais servi qu’en version digitale. L’entreprise de presse propriétaire du titre se vantait de faire «œuvre de pionnier en devenant le premier quotidien suisse à basculer complétement en version numérique». Le site du Temps qui rapporte ce fait (samedi 9 juin 21018) souligne les risques pris par le Groupe Tamedia. Risque d’érosion du lectorat, risque d’essoufflement des recettes publicitaires, risque d’assèchement des ressources financières. Le chroniqueur du Temps évoque les exemples ratés de journaux qui ont voulu, eux-aussi, ne se diffuser que par la voie électronique: The Christian Science Monitor (USA), La Tribune (non pas La Tribune de Genève, mais le journal économique et financier français), La Presse (Canada), The Independant (Angleterre). Beaucoup ne réussissent à survivre qu’en sauvegardant une édition papier hebdomadaire. Rares sont ceux qui conservent une originalité d’analyse et de présentation capable de retenir un lectorat rémunérateur.

L’aspect financier de la question est important, car une diminution des ressources entraîne une diminution du nombre de rédacteurs et de journalistes et par suite un affadissement du contenu; ce qui conduit à détourner le lectorat d’un média qui n’offre plus guère que ce que l’on peut trouver un peu partout sur Internet. L’enjeu est essentiel. Car réduire les nouvelles à ce que diffusent les prompteurs des agences de presse uniformise les points de vue et conduit peu à peu à ce que la Bible dénonçait dans le mythe de la Tour de Babel: la langue de bois (« Ils parlaient tous d’une seule voix ») qui préside à l’effondrement. En biologie, la variété des espèces est un gage de survie, et, dans une même espèce la variété des caractères et des personnalités. Dans le monde de la presse, il en va de même: la diversité des sources et des analyses est le garant de survie d’une information qui ne soit pas un formatage aseptisé dont se détourneront immanquablement les lecteurs.

Le paradoxe vient moins du rapprochement entre les difficultés financières des Groupes de presse et les bénéfices insolents des principaux acteurs d’Internet (GAFA: Google, Appel, Facebook, Amazon) que de l’influence grandissante des nouvelles, vraies ou fausses, diffusées sur Internet par les réseaux sociaux. Ce paradoxe est le fruit d’un changement culturel opéré par la simplicité d’utilisation des réseaux électroniques. Reste que la lecture sur papier et la lecture sur écran ne font pas appel aux mêmes mécanismes mentaux. Il suffit d’écrire, puis de lire et de relire quelques lignes introduits dans un traitement de texte d’ordinateur pour se rendre compte, une fois tiré sur le papier, combien le texte lu, relu, corrigé sur écran se révèle insatisfaisant.

Morale de l’histoire: ne rêvons pas d’écrire de la même façon pour un lecteur qui découvrira le texte sur son écran d’ordinateur ou sur le papier imprimé. Faites le test sur le texte que vous venez de lire.


La musique d'abord 

file70f6ce30smb1gzk7nd42Don Giovanni de Mozart, qui clôt la saison du Grand Théâtre de Genève, a provoqué dans Le Temps d’aujourd’hui (lundi 4 juin 2018)  un commentaire tout en contrastes : la musique interprétée par l’OSR attire les louanges, la mise en scène polarise les critiques : « elle ne convainc pas (…)  accumule les pistes sans ligne directrice. » La direction des acteurs est «relâchée», chacun chantant de son côté. La figure centrale de l’illustre séducteur est qualifiée de «caricaturale», elle «atteint un sommet de veulerie: le dévoyé vire au débraillé sans foi ni loi, plus victime de ses addictions que manipulateur.»

Je laisse au chroniqueur du Temps la responsabilité de ses jugements. J’en profite simplement pour épingler ce qui m’a paru souvent le principal défaut des mises en scène contemporaines. Qu’il s’agisse de ballet ou d’opéra, la tentation d’aujourd’hui est de jouer la carte du spectaculaire, et pour cela de l’originalité à tout prix. La ficelle la plus grosse -et facile à tirer, à la manière des BD d’Astérix- est ici l’anachronisme : on transpose les drames sentimentaux en conflits sociaux, empruntant aux caricatures du XIX° siècle leurs traits les plus gros. Parfois même la trahison est patente. J’ai vu sur la scène du théâtre Bastille à Paris l’héroïne du Vaisseau fantôme se suicider avec le couteau de son fiancé, et, dans La Flûte enchantée, la reine de la nuit chanter son air le plus célèbre en haut d’une échelle de pompier.

Morale de l’histoire: contrairement à ce que semblent penser certains metteurs en scène d’aujourd’hui, pour qui la musique semble n’être qu’un prétexte pour afficher leur sensibilité personnelle, il convient, dans l’opéra comme dans le ballet, de faire de la musique la source principale d’inspiration de la mise en scène. Pour cela, comme disait Kierkegaard, il faut accepter le désert de l’intériorisation. Les pasteurs et les prêtres, parfois enclins à substituer à la parole des Écritures leur spectacle personnel, devraient nourrir la même exigence.


Mai 2018

Un «lien naturel» entre profit et responsabilité éthique, vraiment?

Profit ou risquesIl existe «un lien “naturel“ entre profit et responsabilité éthique et sociale», a déclaré le pape François devant 500 membres de la fondation Centesimus Annus reçus en audience le 26 mai 2018.

J’épingle le curieux qualificatif de «naturel». Car ce qui est le plus souvent constaté dans notre société, c’est la juxtaposition -pour ne pas dire l’opposition- des logiques, opposition qui remonte au XIX° siècle: d’un côté la logique de la production des richesses, logique qui se veut scientifique, indemne de toute morale qui viendrait interférer avec l’efficacité; de l’autre côté la logique de la distribution, logique pétrie de morale et de politique, logique qui échappe à la science et relève du sentiment d’humanité. Si le lien entre le pouvoir économique et la responsabilité écologique et sociale était si naturel que cela, il ne serait pas besoin d’en rappeler l’exigence. «Noblesse oblige», disait-on dans les milieux aristocratiques anglais des siècles passés; richesse oblige, pourrait-on traduire aujourd’hui. Or ce genre d’exigence n’a rien de naturel.

La solution de ce dilemme appelle une conversion. Non pas d’abord une conversion des cœurs, comme semble le supposer le discours pontifical cité plus haut qui signale que «les crises actuelles du système économique sont les fruits de la mentalité d’égoïsme et d’exclusion. Celle-ci est à l’origine de la culture du déchet, laissant pour compte les plus vulnérables.» La première conversion à opérer est celle du regard. Il convient de ne pas séparer la logique «scientifique», qui engendre le profit, de la logique écologique et sociale qui permet à chacun de contribuer au bien commun. C’est d’ailleurs ce qu’a rappelé à sa manière, avant l’arrivée du pontife, le patriarche orthodoxe de Constantinople, Bartholomée Ier. Le patriarche a notamment incité à ne pas s’appuyer exclusivement sur les nouvelles technologies. Celles-ci «ne peuvent pas, en effet, résoudre l’injustice sociale, les divorces, la violence, la solitude ou encore le fanatisme.» Histoire de souligner que les dirigeants économiques ne peuvent pas se décharger de leurs responsabilités écologiques et sociales sur la technologie.

Finalement, un grand pas sera franchi dans le sens de l’harmonisation de l’économique, de l’écologique et du social lorsque les responsables économiques comprendront que l’économie est d’abord, comme son nom l’indique, l’organisation de la maison (en grec nomos œko). C’est dire qu’un pouvoir politique (au niveau de la cité, comme au niveau de l’entreprise) doit présider aux choix d’une production efficace au service des plus vulnérables.


Le bonheur imposé

heuruxUne pièce de théâtre, Self-Help, montée à Genève, actuellement à Fully, épingle avec justesse, sur un ton légèrement satirique, la poursuite du bonheur scientifiquement programmé. Écho lointain d’un drame vécu, paraît-il, aux USA où un couple d’animateur d’une émission de radio The pursuit of Happiness (La poursuite du bonheur) s’est suicidé. Comme quoi on peut donner des conseils de bien-être sans pouvoir les traduire en pratique pour soi-même ; de même que l’on peut parfaitement bien aider les autres à discerner et agir dans les situations complexes, tout en menant pour soi-même une vie désordonnée. Il est vrai que j’ai même entendu un psychanalyste expliquer sans sourire que son patient avait été guéri par la cure, puisqu’il y avait trouvé la liberté… de se suicider.

J’épingle ces faits culturels car ils révèlent, me semble-t-il, l’angoisse existentielle de nos sociétés. La modernité est loin d’avoir accompli son programme qui était de rendre l’être humain « maître et possesseur de la nature ». Nul ne peut dire, comme le héros romantique « je suis maître de moi comme de l’univers ». Au même rythme qu’elle a développé la maîtrise du hasard par les sciences tant de la nature que de la société, et l’efficience par le moyen des techniques les plus élaborées, la modernité a rendu chacun plus sensible à ce qu’a d’inadmissible les accidents, les maladies, la douleur et la mort. Le signe le plus commun en est le dur problème du choix ». Devant toute alternative, devant la moindre parcelle d’inconnu, chacun se sent désemparé ; d’où le recours aux règles de vie, aux conseillers, aux experts en tous genres et aux coaches dont se moquent gentiment la pièce susnommée.

😀Morale de l’histoire : ne cherchons pas toujours à reporter la responsabilité de nos actes sur une norme extérieurs, une Commission, un expert, mais acceptons que faire face à l’inconnu, quitte à nous tromper -c’est inévitable face à l’incertain-, et de signer ainsi l’acte le plus probant de notre dignité d’être  humain.


Imprudence ou inconscience ?

MaudetJe m’élève deux doigts au-dessus de l’actualité immédiate qui brule les fesses du conseiller d’État genevois Pierre Maudet. Je ne reviens pas sur les faits, les circonstances et les commentaires de ce voyage d’agrément, à l’occasion du Grand prix de Formule 1 en novembre 2015 à Abou Dhabi, pour le chef du Département, sa famille et son directeur de cabinet. Un entrepreneur libanais a réglé la facture, ce qui a conduit le Ministère public genevois a diligenter une enquête de justice. «Pierre Maudet a plaidé ‘l’imprudence’, mais c’est d’inconscience qu’il convient de parler aux vues des faits connus à ce jour» écrit un chroniqueur de La Tribune (samedi 19 mai 2018), qui commente: «Accepter un tel cadeau de la part de «l’ami de son ami» qui se trouve être le patron des opérations portuaires aux Émirats Arabes Unis, un homme en connexion avec le gouvernement et la famille princière, est hautement douteux.»

Le contexte de l’époque, il est vrai (renégociation d’un contrat avec l’aéroport de Genève) était particulièrement sensible. Même la femme de César doit être non seulement insoupçonnable, mais ne pas prêter à interprétation malveillante, quelle que soit la légitimité de ses paroles et de ses actions. Méfiez-vous de vos amis, pourrait-on en conclure en soulignant que si les ennemis de nos ennemis sont parfois nos amis, il est encore plus rare que nos amis de nos amis soient toujours des amis sans arrières pensées.

J’épingle un détail curieux de cette affaire, touchant deux religions ayant pignon sur rue à Genève. Ayant calculé le prix du voyage payé par l’ami de l’ami (4'000 francs) le Conseiller d’État a cru bon d’en verser le montant pour moitié à l’Église protestante de Genève et pour moitié à l’Église catholique romaine. Je ne doute pas que ces dons aient pu soulager la conscience de celui qui avait, de son propre aveu, péché par imprudence. Mais il me semble qu’il aurait mieux valu rendre cet argent à l’ami de l’ami, en y ajoutant le remboursement des frais d’hôtel. Quant aux Églises concernées, je les engage à ne pas oublier un vieux principe de théologie morale -datant, il est vrai, du Moyen-Âge, mais ce n’est pas une excuse,- qui veut que, en matière de péché, la contrition implique de réparer les torts non pas en versant à un tiers (ici les Églises) mais à celui qui est directement concerné  (l’ami de l’ami). Je conseille donc aux deux Églises de rendre à M. Maudet l’argent versé, qui le rendra au généreux entrepreneur libanais. Libre à lui de le reverser aux Églises…


Vous avez dit Textes sacrés… Non !

MeditationInvité du samedi 12 mai 2018, dans La Tribune de Genève, un professeur d’Ancien Testament à l’Université de Genève répond avec bon sens à la question posée par le titre de son article: Faut-il réécrire les textes sacrés?

Plutôt que de réécrire, il convient, dit-il, d’interpréter, en tenant compte des genres littéraires («chronique» à la manière de l’époque ancienne, c'est-à-dire plus proche de l’hagiographique que du journalisme d’investigation, poèmes, textes réglementaires, récits mythiques à la manière d’Ésope ou des fables de La Fontaine, rubriques liturgiques, tableaux épiques, hauts en couleurs, évoquant un passé qui n’a existé que dans l’imaginaire d’une tradition populaire. C’est ainsi qu’il faut parler du Mythe d’Adam et Ève, de la légende du roi David, etc.).

Chemin faisant, le professeur traite avec doigté la question de la violence dans la Bible, violence omniprésente, et qui servait naguère de prétexte pour déconseiller aux fidèles d’aller directement au texte. Il en reste quelque chose aujourd’hui lorsque des bonnes âmes suppriment carrément certains versets de psaumes, jugés trop peu conformes à l’idéal de douceur véhiculé par toute une tradition chrétienne. Il est vrai, rappelle le professeur, que ces textes épiques décrivent parfois le combat spirituel de l’âme contre les tentations de l’avoir, du pouvoir et de l’idéologie. Mais, il me semble qu’une autre interprétation est nécessaire pour un grand nombre de ces sortes de «versets sataniques» qui charrient une morale aujourd’hui inacceptable: la justice du talion, une manière de traiter femmes et esclaves reflètent non pas le combat spirituel mais simplement un habitus social qu’on ne peut pas, sans ridicule, prendre au pied de la lettre. D’où la nécessité de faire appel à des interprétations symboliques qui libèrent l’esprit où s’enferment les lectures fondamentalistes. Devraient en tirer la leçon les prédicateurs qui prennent tout extrait biblique pour l’écho précis d’un événement sacré venu du passé; cela leur éviterait de faire des commentaires qui égarent les fidèles et les ramènent cinq siècles en arrière, avant l’émergence au XVIe siècle des analyses historico-critiques.

J’épingle quand même deux formulations choquantes. Le titre de l’article parle de «texte sacré». Le sacré, c’est ce que l’on aborde avec crainte et tremblement, ce qui demeure à distance, que l’on ne peut pas toucher. Un texte sacré ne peut pas se traduire sans le trahir. En ce sens, la Bible n’est pas un texte sacré, elle est nécessairement interprétée. J’épingle aussi la première phrase de l’article qui met dans le même sac le judaïsme, le christianisme et l’islam sous l’appellation «religions du Livre». Non! Trois fois non! Le christianisme n’est pas une religion du livre, c’est une religion de la grâce, c'est-à-dire de la vie de Dieu dans le cœur de chacun des croyants. La formule «religion du livre» vient de l’Islam qui voit midi à sa porte et considère que l’Ancien, puis le Nouveau Testament ne sont que des brouillons du texte définitif, le saint Coran. Le seul livre où le chrétien peut trouver la sainteté de Dieu, c’est non pas un texte imprimé, c’est le livre de sa propre vie, lue à la lumière non pas de l’Écriture (au singulier, comme l’a faussement traduit Martin Luther) mais des Écritures (au pluriel, car la Bible est une bibliothèque qui ramasse sous une même reliure des textes de natures différentes où chacun peut récolter son miel).


Laïcité à la sauce genevoise

LaiciteLes Verts ont annoncé qu’ils déposeront un recours devant la Cour constitutionnelle contre le texte adopté le 26 avril par le Grand Conseil. L’article 3, en effet, interdit aux élus du Grand Conseil et des Conseils municipaux de porter des signes religieux ostentatoires, ce que contestent les Écologistes. Derrière les grands principes de liberté individuelle, les Verts veulent en fait protéger Sabine Tiguemounine, leur élue communale à Meyrin, qui siège depuis 2015 en portant un voile.

Quelles que soient les arrières pensées du parti écologique, je ne peux que lui donner raison. Un élu qui siège dans une Assemblée délibérative n’est pas un représentant de l’État, mais simplement le vecteur d’un courant qui charrie, plus ou moins biens, des opinions individuelles souvent disparates. Il n’en va pas de même d’un magistrat municipal, cantonal ou confédéral, même si le magistrat est élu par les susdites assemblées. De même les fonctionnaires, professeurs, policiers, agents des Administrations publiques, n’ont pas à manifester leur préférence -religieuses ou autres- dans l’exercice de leurs fonctions, car ils représentent l’État. Bref, c’est l’État qui est laïque, mais, sauf dans les pays totalitaires, les citoyens sont libres de leurs expressions religieuses. La liberté d’opinion, de croyance et de religion, y compris dans leurs expressions publiques, sont les valeurs sur lesquelles sont fondées la République.

Une certaine laïcité se prend les pieds dans le tapis de ses propres contradictions lorsqu’elle prétend que la laïcité consiste à interdire toute expression religieuse dans la rue, sur les places publiques ou, dans le cas litigieux, dans les assemblées délibératives. Car si, comme elle le prétend, les opinions religieuses sont des affaires privées, la loi n’a pas à interférer avec l’expression des convictions de chacun, sauf en cas d’atteinte à l’ordre public, ce que personne n’ose encore invoquer ici. Sur tous les problèmes de société débattus dans les assemblées délibératives, que ces problèmes concernent la mobilité, la culture, la morale ou la religion, il est de droit républicain que chacun puisse exprimer et défendre ses convictions par les moyens qu’il juge appropriés, convictions que, lorsqu’il agit en tant que représentant de l’État -ce qui n’est pas le cas dans une assemblée,- il a -à juste titre- obligation d’occulter.  


Karl Marx et Le Courrier

440px Logo CR150À l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Karl Marx (5 mai 1818) une interview parue dans Le Temps reflète l’opinion d’un professeur de l’Université de Lausanne: «La façon dont Le Courrier, qui vient de fêter ses 150 ans, maintient son lectorat, montre d’ailleurs que la pensée de gauche issue du marxisme a toujours droit de cité dans la presse quotidienne romande.» J’épingle la formule car l’histoire du Courrier ne s’identifie en rien avec la pensée marxiste, sauf à confondre, confusion que Karl Marx lui-même contestait, marxisme et lutte des classes. (Marx faisait remarquer que c’était les historiens bourgeois -au premier rang desquels le politicien Guizot- qui avaient mis en lumières les conflits sociaux d’intérêts économiques.)

Certes, Le Courrier a toujours défendu, avec une lucidité parfois vacillante, les populations marginalisées. La «Feuille religieuse dominicale» fondée par le cardinal Mermillod et parue pour la première fois le 5 janvier 1868 voulait «défendre les intérêts catholiques dans la Genève protestante». La séparation de l’Église et de l’État en 1907 a bien failli faire disparaître le titre avec son objet social. Le titre reprend de la vigueur avec son orientation «chrétienne sociale» à partir de 1923, et, en dépit des réticences de la Hiérarchie catholique, ne peut se maintenir -non sans à-coups, notamment pendant la guerre- que grâce à son orientation sociale. Humaniste ne crachant pas sur les apports chrétiens, il poursuit sa route depuis les années 1980 pour se présenter aujourd’hui sous la couleur plus vague de journal indépendant et socialement engagé. Bref, Le Courrier n’a pas tout-à-fait tort lorsqu’il proclame «Irréductible! 150 ans d’infos à contre-courant».

En fait, individuellement ou par organismes interposés, les chrétiens restent très présents dans l’association sans but lucratif qui édite Le Courrier (la NAC). Je pense notamment à L'Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d'asile (AGORA), à l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT), à Caritas-Genève, au Centre social protestant (CSP), au groupe des Communautés de base, à la Commission Tiers Monde de l'Église catholique (COTMEC). Il ne me reste plus qu’à souhaiter que ces références chrétiennes, aussi discrètes soient-elles, conduisent à des propositions sagaces et pugnaces en faveur des nouvelles formes de marginalisation, dont les analyses marxistes n’épuisent pas, -loin s’en faut,- le sujet.


 

Avril 2018

Finance humanitaire

file6zwpfkq315d1coe4h49lL’humanitaire et la finance semblent être deux univers séparés, voire opposés. Si tous ceux qui militent pour un mieux-être écologique et social savent que la finance leur est nécessaire -car l’efficacité d’une aide vient en partie des moyens que l’on peut mobiliser-, les buts semblent contradictoires. Toute l’histoire sociale des pays industrialisés baigne dans un combat entre ces deux logiques, celle des droits humains contre celle du profit.

Depuis longtemps l’investissement socialement responsable et les fondations à but caritatifs ou écologiques attirent les épargnants. Une part des revenus est dirigée vers des projets humanitaires ou écologiques. Quelques milliardaires ont suivi la voie en consacrant une partie de leur immense fortune à des projets humanitaires. Dans la même ligne, certains épargnants, en cohérence avec leur souci premier, veillent à n’investir que dans des entreprises -voire des pays, ce qui est plus difficile à discerner- arborant une étiquette éthique.

Un pas de plus vient d’être franchi si l’on en croit Le Temps daté du 27 avril 2018. Sous un chapeau traduisant davantage un souhait qu’une réalité, le journal présente ainsi le propos : « Genève, qui accueille deux pôles forts dans ces domaines (l’humanitaire et la finance), a un rôle central à jouer. Au-delà des craintes exprimées à ce sujet, une approche créative en combinant les forces de chacun peut aider à la résolution des grands problèmes mondiaux. » Le site du journal (samedi 28 avril 2018) enfonce le clou en juxtaposant dans une vidéo deux interviews, celle du directeur du CICR d’une part, celle d’une représentante de la banque Mirabeau d’autre part. L’occasion en est le lancement ces jours-ci à Genève par le CICR d’obligations humanitaires. La banque Lombard-Odier s’est, elle aussi, lancée dans l’Impact-Investment (dont l’investissement financier est rémunéré au prorata de l’impact écologique ou social).

Je ne peux qu’applaudir si, pour une fois, la finance et l’humanitaire marchent d’un même pas -même si, par rapport aux besoins, ce pas est microscopique-. À la limite, je ne crache pas sur la « morale de l’intérêt » lorsque je vois faire de belles et bonnes choses pour des raisons discutables. J’épingle cependant un détail essentiel sans lequel l’humanitaire ne mériterait pas son nom : la logique financière, comme la logique administrative qui lui sert de support, peut occulter la singularité des personnes et la particularité des situations. C’est pourquoi aussi nécessaire soit-elle, la planification rigoureuse des actions humanitaires à grande échelle appelle son complément que seule l’attention aux personnes individuelles permet d’honorer.


Jeux d’argent

file6zrltmc3rytpv6c7asmLe 10 juin de l’année prochaine, les électeurs seront appelés à remettre en cause une loi de septembre dernier sur les jeux d’argent. L’initiative portée par les libéraux, Économie suisse, l’Association suisse des télécommunications et les jeunes verts-libéraux a pu réunir dans le temps imparti les 50'000 signatures nécessaires. Son argument vise moins à combattre ce qui, pour beaucoup de joueurs est une addiction coûteuse pour eux même, pour leur famille et pour la société. (Les estimations les plus sérieuses évaluent à plus de 75'000 personnes les personnes qui, en Suisse, présentent une addiction aux jeux d’argent. Pour ne parler que des coûts sociaux, cette addiction occasionne un débours de quelque 650 millions de francs, sans parler des effets psychosociologiques.) Les jeunes Verts-libéraux regrettent donc avec juste raison que rien ne soit prévu dans cette loi pour la prévention de ce qui, pour quelques usagers, est une maladie bien agréable, excitante et remplie de suspens, pour d’autres un enfer bien décrit par Dostoïevski qui y succomba.

Il est vrai que la logique de cette loi n’est ni morale, ni humanitaire; elle est purement financière et corporatiste. Il s’agit avant tout, en bloquant la concurrence étrangère, de favoriser les gains reversés par les casinos et les loteries à l’AVS, à l’AI, aux collectivités publiques qui les distribuent aux associations humanitaires, sportives ou culturelles. Les principaux supporters de l’initiative n’ont pas davantage pour premier objectif la santé morale ni le souci humanitaire ; leur but est de remettre en cause un point dangereux de la loi qui autorise les pouvoirs publics à bloquer les sites de jeux en lignes de sociétés situées à l’étranger pour récupérer les quelques 250 millions de francs annuels qui échappent au fisc suisse. (En fait rien ne dit que les joueurs qui parient sur les sites étrangers dépenseront leur argent sur les sites helvétiques.) La loi prévoyant de ne taxer les gains des joueurs qu’au-delà d’un million de francs (contre 1'000 francs dans l’actuelle législation) l’argument fiscal contre l’initiative me semble assez faible. Bref « le lobby des casinos a encore gagné » disent les libéraux.

J’ajoute deux sous dans la musique de cette machine à sous. Tous ceux qui ont le souci d’investissements socialement responsables ne peuvent que soutenir l’initiative. Un gouvernement ne peut en effet se satisfaire de financer des œuvres d’intérêt public en favorisant les passions souvent improductives, quelque fois nuisibles ; alors qu’il serait plus digne de mettre en place des prélèvements obligatoires qui ne reposent pas sur le hasard d’un jeu à somme nulle. Le hasard n’est pas la justice. Quant à l’argument selon lequel les maisons de jeux situées à l’étranger ne sont pas soumises aux mêmes règles ni aux mêmes prélèvements fiscaux que celles situées sur le territoire helvétique, il est tout à fait pertinent ; le problème est similaire à celui des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), mais le solutionner par la censure et un monopole couvert par l’État plutôt que par des accords internationaux, c’est la porte ouverte à une dérive totalitaire.


La sainteté pour tous

Gaudete et exsultateVoici deux jours, le 9 avril 2018, le Vatican a fait paraître l’ «exhortation apostolique» que le pape François a signée le 19 mars dernier. Gaudete et exultate (réjouis-toi et exulte de joie) -tel est son titre- semble en décalage par rapport aux questions géopolitiques et stratégiques d’aujourd’hui, car le texte vise la posture chrétienne dans la vie de tous les jours. Comme toute exhortation apostolique, il s’adresse aux Catholiques romains. Le sujet est sans ambiguïté: «Nous sommes tous appelé à être des saints». Le ton est, comme il se doit, celui de l’exhortation, n’hésitant pas à utiliser la deuxième personne du singulier: «N’aie pas peur de la sainteté». Évoquant Augustin, «Dieu t’invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas». La réflexion n’en est pas absente. Le pape François épingle les deux obstacles traditionnels qui surgissent sur le chemin de la sainteté, le gnosticisme, cette prétention de savoir, dans une attitude suffisante qui croit dominer par la pensée, le pélagianisme qui confond la sainteté avec l’application scrupuleuse des règles. La tradition n’est pas en reste puisque le texte cite abondamment les Pères de l’Église, les conciles, Thomas d’Aquin, Jean-Paul II, Thérèse de Lisieux et, en bonne place, François d’Assise. «Dieu seul est saint», réaffirme pourtant la liturgie. La sainteté pour tous ne saurait donc être que la transparence de la sainteté divine à travers les mille singularités de chacun.

J’ajoute deux sous dans la musique de ce concert de joie et d’exultation, en épinglant les deux colonnes que le journal La Croix, de Paris, a cru bon d’ajouter à la présentation du document. Sous le titre «Une place différente selon les confessions chrétiennes» sont évoqués les manières dont les Églises protestantes d’une part, les Églises orthodoxes d’autre part, traitent le problème: les Églises protestantes se méfient à juste titre de la qualification de saints accroché à un être humain; les Églises orthodoxes quant à elles, par le truchement des icônes, vénèrent la sainteté de Dieu manifestée dans ses créatures. Par ces allusions, le journal manque l’essentiel, ou plutôt il induit en erreur; comme si l’exhortation du pape François avait pour but, dans la ligne de certaines dévotions des siècles passés, de promouvoir le culte des saints en les plaçant comme médiateur entre Dieu et nous, sortes d’intermédiaires idoines pour obtenir de Dieu ce que nous désirons. Bien au contraire, le pape François le souligne fortement : «L’Église catholique a maintes fois enseigné que nous ne sommes pas justifiés par nos œuvres mais par la grâce du Seigneur qui prend l’initiative».  Mais je crains que la citation de saint Basile qui suit, et selon laquelle le chrétien ne peut être justifié que par la foi, ne suffise pas à calmer les appréhensions de nos frères protestants.


Joies et limites de la philosophie pratique

file6zhxoshfy5uago262urEn ce jour 4 avril 2018 paraît en librairie un livre que Le temps qualifie de « savoureux et convaincant » Kant, tu ne sais plus quoi faire. Écrit par une agrégée de philosophie, cet ouvrage propose de chercher dans les philosophes du passé divers médicaments consolateurs des blessures de la vie personnelle. Spinoza met du baume sur les blessures causées par nos impulsions irraisonnées, Heidegger, en nous rappelant que l’être humain est voué à la mort, nous permet de faire le deuil de la perte de notre animal de compagnie, Platon nous justifie de chercher l’alter-ego dans l’aventure amoureuse, Nietzsche comme Bergson proposent un fondement intellectuel au dépassement de soi, Aristote ancre la personnalité de chacun dans l’amitié, Levinas dans l’altérité… etc.

« Mes professeurs de la Sorbonne ont relu et applaudi ma démarche » prétend l’auteure. Je comprends le jugement des professeurs de la Sorbonne. Ils réagissent comme les anciens professeurs de latin, qui se sont réjoui jadis à la production, par l’« Association pour le latin vivant » (sic), d’un Assimil pour l’apprentissage « savoureuse et convaincante » de la langue latine. Je partage la même opinion : est bon à prendre tout ce qui rend vivante la pensée philosophique des grands ancêtres.

J’ajoute cependant deux sous dans la musique en constatant que ce rapprochement entre les vieux textes et les événements de la vie la plus quotidienne tend à faire de la philosophie ce qu’elle doit viser, une posture de sagesse. Qui dit posture, dit à la fois un poste, c’est-à-dire un lieu (car la philosophie ne plane pas au-dessus du monde) et une attitude personnelle. Avant-guerre, le philosophe Émile Chartier, mieux connu sous le pseudonyme Alain, avait tenté, lui aussi, cette connexion entre la vie et la pensée (mais -signe des temps- il s’agissait moins comme ici des anecdotes de la vie personnelle que d’événements sociaux et politiques. En ce 4 avril 2018, il aurait certainement traité du cinquantième anniversaire de la mort du pasteur Martin-Luther King le 4 avril 1968).

Reste le danger de toute verbalisation d’une histoire personnelle ou sociale : prendre le mot pour le vécu, croire que parler d’altérité, d’amitié, de respect, remplace l’expérience singulière que chacun réalise, et qu’aucune parole ne peut exorciser.  


Présence de Dieu

stephen hawkingEn ce jour de Pâque (1er avril 2018) il me semble pertinent d’évoquer la «présence» de Dieu. L’occasion m’en est donnée par une affiche que l’on peut voir actuellement en France dans les gares SNCF. Cette affiche de magasine évoque l’astrophysicien anglais Stephen Hawking décédé le 14 mars dernier, dont les funérailles furent célébrées avant-hier dans l'église St Mary the Great de l'université de Cambridge, et dont les cendres seront scellées à l’abbaye de Westminster. Sur l’affiche s’étalent en grosses lettres les trois principaux centres d’intérêt de l’astrophysicien: les trous noirs, les singularités cosmologiques, et Dieu «qui n’était pas là lors de la naissance de l’univers ».

Sur ce dernier point, l’athéisme de Stephen Hawking me semble assez semblable au déisme d’Albert Einstein (un dieu non pas extérieur au cosmos, mais identifié à la nature, c’était la conception de Spinoza). Cette conception est étrangère à celle d’une bonne théologie chrétienne qui parle de Dieu à la deuxième personne du singulier. J’épingle ici le penchant de certains médias à s’appuyer sur la science parler -en positif ou en négatif- de la divinité. Car la démarche scientifique, sauf à sortir de son domaine de compétence, ne saurait dire quoi que ce soit de pertinent sur les expériences religieuses, toujours singulières. (Il n’y a de science que du général, disait Claude Bernard.) Bref, un scientifique peut être croyant, la science, elle, ne peut être que athée.

La manière de tomber dans ce travers est ici de solliciter certaines phrases comme celle-ci, de Stephen Hawking: «Parce qu'il y a une loi telle que la gravité, l'univers peut et va se créer à partir de rien.» (D’où l’idée selon laquelle Dieu qui n’est pas l’origine, comme s’il en était le fabriquant -ou l’architecte, c’était la conception de Voltaire). Une formule semblable se retrouve sous la plume de nombreux astrophysiciens. Elle fait choc uniquement parce que des connaissances scientifiques lacunaires peuvent jouer sur l’ambiguïté du mot «rien» associé à l’idée de loi physique. Dans le langage courant, rien désigne le vide, l’absence de tout ce que l’on peut imaginer ou calculer. En ce sens la formule est incompréhensible. Et l’idée de loi devient absurde, car une loi est une relation nécessaire et constante entre plusieurs phénomènes. Quelle loi peut-elle s’appliquer à rien? En fait, comme l’explique Trinh Xuan Thuan dans son livre La plénitude du vide, le rien des astrophysiciens n’est pas le vide, c’est un phénomène, que les physiciens de l’infiniment petit nomment la fluctuation quantique.

J’ajoute deux sous dans la musique de ces espaces sans bord et pleins de vide quantique. En ce jour de Pâque, la présence du Ressuscité ne relève pas de la physique. Le confirment tous les récits évangéliques qui tentent tant bien que mal de refléter l’expérience singulière des apôtres. Le christ ne vient pas du dehors, il est là. L’enjeu n’est donc pas celui de l’existence ou de l’inexistence de Dieu, comme si on pouvait -ou ne pouvait pas- le désigner de loin. L’enjeu est celui de sa présence. Car, comme disait mon compatriote Blaise Pascal, mon Dieu qui n’est pas celui des philosophes et des savants, il est sensible au cœur.

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