Le coup d'épingle d’Étienne Perrot sj

EPerrot18 Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Étienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Études  www.revue-etudes.com

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Le "tout judiciaire"

Un peu partout dans le monde, et hier encore en Suisse romande à l’occasion d’une manifestation d’une trentaine de personnes, les relations familiales prennent un tour judiciaire. Problèmes de répartition des biens à l’occasion d’une séparation, problèmes de gardes d’enfant, on s’en remet au juge pour trancher les différents ; quitte ensuite à se plaindre, comme hier, de l’a priori des juges qui « avantagent » trop souvent, voire systématiquement, l’un des conjoints (généralement féminin lorsqu’il est question de garde d’enfants en bas âge).
L’intérêt de l’enfant, qui devrait dominer en de telles situations, sert souvent de prétexte aux réclamations de l’une ou l’autre parties. Les prétoires se transforment alors en places publiques, à la manière des manifestants qui cachent leurs intérêts particuliers derrière l’intérêt général.
On peut le déplorer, mais ce phénomène du « tout judiciaire » s’étend à toutes les relations humaines, relations de voisinage comme relations sociales. L’emprise judiciaire, qui s’étend de plus en plus, est cependant facile à comprendre. Elle correspond à la culture de la modernité qui, faisant fonds sur la responsabilité individuelle, interprète tout contrat de la manière la plus restrictive pour l’engagement des parties, de façon à sauvegarder le maximum de liberté pour chacune d’elles. Chaque individu est ainsi posé seul face à la collectivité dont il attend qu’elle l’aide à réaliser l’épanouissement de sa propre personne. Cette posture se vit dans le couple comme dans le travail. Les relations avec les Services publics sont également abordées dans cet esprit d’indépendance individuelle, et l’on traite aujourd’hui avec l’instituteur ou avec le conducteur de tram ou l’employé du fisc comme on traite avec son boulanger.
La culture de la médiation disparaît ; et l’on laisse aux spécialistes des sciences humaines le soin de concilier les points de vue. Lorsque le différent est allé trop loin, on entame un contentieux judiciaire ; ce qui revient à peu près au même puisqu’on se décharge sur un tiers du soin de régler les conflits.
Le tout judiciaire, nonobstant l’encombrement des tribunaux, est capable de répondre à cette demande. C’est d’ailleurs son rôle. Mais, comme la montré les instances aux limites du judiciaire, instances de « conciliation » prévues par la loi, toute volonté pour un organisme public d’aller plus loin que l’interprétation stricte de la loi et des contrats, et de se substituer à la bonne volonté des parties, s’avère infructueux. Dans l’immense majorité des cas, ces bons offices sont aussi vains que les discussions préalables à certaines décisions thérapeutiques.
Il est vrai que le rôle de la loi et des juges, ses interprètes, n’est pas de rendre vertueux les assujettis, mais simplement de sauvegarder l’ordre public. Le philosophe du Moyen-Âge Thomas d’Aquin le remarquait dès le XIII° siècle dans sa Somme théologique (IIa IIae question 66, article 11). On pourrait s’en désoler. Ce serait une erreur. Car en limitant le rôle de la loi dans les relations sociales et familiales, le juge, à son corps défendant, assure la sécurité juridique, et renvoie chacun à sa responsabilité. Il garantit ainsi la dignité des partenaires en litige.

Justes salaires, conflits de valeurs

Train sncf pxhereLa longue grève de la SNCF fait rejaillir dans mon esprit un très vieux problème moral. «À travail égal, salaire égal!» Ce slogan est marqué au coin de la justice et du bon sens. Le corollaire devrait en être évident. Les seules différences acceptables en matière de rémunération relèvent des conditions de travail, de la pénibilité, de la difficulté d’accéder aux compétences requises. Normalement, le statut de l’entreprise (publique ou privée, capitaliste ou coopérative, associative ou unipersonnelle) ne devrait jouer aucun rôle discriminant dans la rémunération.

C’est pourquoi je regarde d’un œil envieux les contrôleurs helvétiques dans les trains qui me mènent de Genève à Paris: pour un travail qui, manifestement, est comparable, ils sont mieux habillés, et, d’après les chiffres accessibles, sensiblement mieux payés que leurs homologues français. Où est le problème?

Lorsque je soulève la question devant des amis français, la réponse immédiate porte sur le «coût de la vie». Il est vrai que celui-ci est plus élevé en Suisse qu’en France; de plus, les cotisations sociales, notamment les primes d’assurance santé, n’utilisent pas les mêmes circuits de part et d’autre de la frontière. Ce qui fait apparaître en Suisse, parmi les dépenses privées, ce qui se cachent en France dans divers taxes et prélèvement publics. Cependant, même en incluant dans l’équation le coût de la vie, le compte n’y est pas. Comme pour la plupart des Suisses, le niveau de vie des contrôleurs dans les trains est supérieur à celui des contrôleurs français. Pourquoi?

L’économiste que je suis parlerait de la productivité globale du pays. La durée du travail, le sérieux des travailleurs, la ponctualité, la gestion politique des conflits sociaux, tout cela se conjuguent pour booster l’économie helvétique, et avec elle, toutes ses parties prenantes. Ce qui prouve, une fois de plus, que le social, le politique et l’économique marchent la main dans la main. Contrairement à une fausse évidence, le «partage du travail» ne provoque une augmentation de l’emploi qu’en jouant sur une baisse des salaires. Ce que la ministre française à l’origine des «35 heures» a fait semblant de ne pas comprendre. Alors, avec ces considérations économiques, tout serait dit sur la juste rémunération? Non.

Il reste à comprendre pourquoi des travaux qui mobilisent des compétences de même niveau, des formations semblables et des durées équivalentes, sont rémunérées différemment dans un même pays. La réponse immédiate est dans les lois du marché qui reflètent les préférences des consommateurs. Ces préférences traduisent à la fois les utilités plus ou moins ressenties, les modes et les réglementations, sans parler de l’interaction des subjectivités, de l’image que l’on se fait du métier concerné, du prestige ou du mépris portés sur certaines activités, aussi utiles soient-elles socialement. Bref, le juste salaire n’est pas entre les mains des seuls économistes. Les théologiens de jadis parlaient de l’évaluation sociale du juste prix (qui ne se confond pas celle du marché, fut-il concurrentiel). Heureusement!

Mes voeux aux piétons et jeunes cyclistes

EnfantVelo pxhere2020 est un nombre «heureux», dit une tradition millénaire; car il est divisible par la somme des chiffres qui le composent. Il n’est donc peut-être pas nécessaire de formuler les habituels vœux de bonne, heureuse, fructueuse, juteuse, harmonieuse et sainte année. (Bien que le cœur y soit.) Cependant je fais une exception pour les jeunes petits cyclistes et les piétons âgés.

Le Département fédéral des transports (DETEC) envisage cette année d’autoriser les cyclistes de moins de douze ans à rouler sur les trottoirs. Jusqu’à présent, seuls les vélos-jouets et les vélos sans pédale pouvaient rouler sur ces voies destinées aux piétons. L’objectif est légitime: protéger les jeunes cyclistes inexpérimentés de la furie du flot fonçant comme un forcené au milieu de la foule des engins roulants.

Immédiatement les associations soucieuses de la protection des piétons lèvent une objection, déjà présentée l’an passé lorsque la mesure fut envisagée et soumise à consultation. Les tout-jeunes enfants qui hésitent sur les trottoirs, mais aussi les personnes âgées qui titubent cherchant à conserver leur équilibre seront les premières victimes de cette autorisation. Déjà, ces piétons subissent les assauts des trottinettes qui, abandonnées n’importe où, ou menées en dépit du danger, paie un lourd tribut aux engins mécaniques, motorisés ou roulant par la seule force des muscles. Le danger se redouble si les adultes accompagnant à vélo leur progéniture cèdent à la tentation irrépressible de monter, eux aussi, sur les trottoirs pour suivre de plus près le cheminement de leur enfant.

Le Département des transports semble avoir entendu, mais d’une seule oreille, ces objections, puisqu’il n’envisage cette autorisation que sur des trottoirs balisés à cet effet «sur le chemin de l’école». Les casuistes élargiront très certainement ces situations aux enfants qui font l’école buissonnière. Quoi qu’il en soit, il sera nécessaire de produire les études sur l’évolution des accidents survenus, les uns sur la chaussée au détriment des jeunes vélocipédistes, les autres sur ces trottoirs de centre-ville, où le vieillard que je suis devenu ne peut plus guère marcher sans danger.

Traitrise de Noël en mer Baltique

Les fêtes de fin d’année sont propices aux mauvais coups. Certaines entreprises profitent de l’euphorie et de la dispersion des salariés lors des vacances d’hiver pour annoncer des restructurations ; d’autres pour abandonner leur client en stoppant les travaux prévus. C’est ainsi qu’une société internationales hollandaise, mais dont le siège social est dans le canton de Fribourg, Allseas, vient d’abandonner le chantier de pose d’un gazoduc sous la mer Baltique. Ce gazoduc doit alimenter l’Allemagne en gaz russe. La chose déplait à l’Oncle Sam qui a fait ce qu’il fallait pour interrompre le travail de la société helvético-néerlandaise.
Menaces de sanctions, pressions politico-économiques, tout est bon. L’administration américaine poursuit, au mépris des règles internationales et du Fair-play commercial les plus élémentaires, ce qui lui semble être bénéfique pour les États-Unis. Si, au moins, la politique américaine visait le bien-commun le plus universel, horizon sans conteste de la fête de la Nativité ! Mais non : America first. Les américains sont des gens charmants, mais leur politique malmène leurs « alliés » européens et soutiennent des Régimes discutables comme ceux de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Cela, au nom de la phobie d’un pays, la Russie, dont le PIB n’excède guère celui de l’Espagne !
En ces jours où la naissance de Jésus remonte en notre mémoire, nous nous souvenons que la paix promise aux Bonnes volontés, ne fut pas celle dont profita le Christ. Très vite, le carnage, l’hostilité, la jalousie et finalement la traitrise imposèrent leurs règles. Aimer ses ennemis, comme le propose l’Évangile, c’est bien. Mais cela n’empêche pas d’être lucides, sinon de se méfier de ses amis.

EPFL épinglée

Mediacom EPFL WkiCommons campus2017Contrairement à une opinion répandue, l’éthique ne relève pas de la science. C’est l’illusion commune aux responsables politiques, aux chefs d’entreprise et aux philosophes, que d’imaginer que, avec quelques informations supplémentaires, ils pourront se débarrasser de l’angoisse provoquée par les dilemmes éthiques.

Planter un arbre

En ce temps de Noël, l’hécatombe annuelle des sapins vient à point pour rappeler le rôle de la déforestation dans l’augmentation du CO2 fauteur, parmi d’autres, du réchauffement climatique d’origine humaine. Je ne gloserai pas sur le sapin et ses aiguilles toujours vertes, arbre à feuilles persistantes, symbole de la vie verdoyante qui résiste au cœur de l’hiver. Je sais par ailleurs que les producteurs de sapin de Noël replantent chaque année à peu près la même surface de conifères.

Ce phénomène annuel écologico-social des sapins de Noël me donne néanmoins l’occasion d’épingler une étude produite récemment par une équipe de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ). Au moment où l’on cherche à piéger le carbone du CO2, ce gaz à effet de serre, l’idée la plus naturelle, -c’est le cas de le dire,- est de planter des arbres, beaucoup d’arbres. On rêve de mille milliards d’arbres, soit des millions d’hectares, pour renverser la tendance à la déforestation. L’équipe de Zurich a calculé que planter neuf cents millions d’hectares, soit la surface du Brésil, permettrait de piéger deux-cent cinq gigatonnes (deux-cents-cinq milliards de tonnes) de CO2. Cela ne résoudrait pas le problème du réchauffement climatique; mais, même réalisée au dixième de ce rêve, la reforestation aurait, selon l’étude publiée, un impact significatif.

Reste à savoir où planter? En regardant du ciel les surfaces émergées, l’étude fournie par l’EPFZ évoque comme sites potentiels l’Australie (qui a déjà lancé un vaste programme de reforestation), la Russie, la Chine, le Canada, le Brésil, les États-Unis. Mais les initiatives d’ampleur plus modeste sont toujours bonnes à prendre. La Côte d’Ivoire a un projet de replantation de quelques millions d’hectares. La Belgique elle-même mise sur ses haies.

Tout cela coûtera cher. Il faut associer le privé au financement de cette entreprise d’intérêt mondial, suggère une autre étude de l’EPFZ. Je ne peux qu’approuver. Dans une sorte de mystique naturaliste, mon grand-père disait que chaque être humain doit planter au moins un arbre durant sa vie. Pour des raisons moins mystiques, mais plus vitales pour la maison commune, ce n’est pas un arbre, c’est dix fois plus que doit planter chaque habitant de la planète.

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