Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Novembre 2017

Vivre entre soi

J’épingle avec plaisir un excellent article paru dans Le Courrier de mardi dernier (14 novembre 2017) et lu sur le site de ce journal le lundi 20 novembre. Sous le titre « Certains états d’esprit tuent autant que les bombes », cet article est rédigé par Miguel D. Norambuena, ancien directeur du centre Racard et fondateur du centre le Dracar, à Genève. Le sous-titre dit presque tout : « l’égocentrisme et l’hyper-individualisme gangrènent les sociétés occidentales modernes ».

Après avoir évoqué la pauvreté que certains ne peuvent pas voir, les attentats djihadistes auxquels on s’habitue jusqu’au jour où ils touchent l’un de nos proches, « nos envolées rhétoriques du style ‘on fait la fête’, ‘nous n’avons pas peur’, reprises en cacophonie par les médias », l’auteur porte un diagnostic intéressant. Il parle de « vide social », « d’état d’esprit hors temps » qui frappe nos sociétés riches et fait le lit du déni et de l’égocentrisme, fruits de la perte de sens. Constatant que « l’aide au développement » univoque et opportuniste ne peut suffire, il accuse finalement le « vivre entre soi », qu’il nomme gentrification (de l’ancien Anglais Gentry, cette pseudo noblesse où chacun ne se regardait que dans le miroir de son semblable). Cet état d’esprit du « vivre entre soi » tue toute responsabilité envers nos proches –ce « prochain » qui vit parfois dans la misère sans que nous l’apercevions.

Convaincu que nos œillères ne proviennent pas simplement du péché d’égoïsme, mais également de la culture où nous baignons depuis notre naissance, je me permets d’ajouter une précision. L’individualisme n’est pas un mal ; c’est une valeur positive qui fait de chacun le responsable de ce qu’il peut et doit faire. L’esprit moderne a favorisé cet individualisme ; ce qui a ouvert une large brèche où s’est engouffré l’égoïsme épinglé par Miguel D. Norambuena.

Ces deux héritages, individualisme / égoïsme, sont comme le recto et le verso de la société contractuelle. De l’individualisme sont sortis les Droits humains qui en sont la manifestation la plus positive, c’est le contrat social. En est sorti également le développement capitaliste qui en est son côté le plus ambigu. En revanche, la société contractuelle a, dans le même mouvement, favorisé l’entre soi. C’est le côté obscur de la Force, pourrait-on dire. Prendre conscience que l’égoïsme est un mal qui nous précède, cela présente un double avantage. Ce constat neutralise la mauvaise conscience –nous ne sommes pas à l’origine de l’égoïsme. De plus, nous en voyons mieux les contours politiques -, ce qui permet de lutter contre lui avec une plus grande lucidité.


Tariq Ramadan le séducteur

Tariq RamadanSur le site du Temps, de samedi 11 novembre 2017, paraît le reflet d’un témoignage «dénonçant l’ascendant psychologique exercé par l’enseignant (Tariq Ramadan) sur ses élèves au Collège de Saussure. Cette femme (le témoin, majeure à l’époque des faits et qui ne dénonce aucune violence physique) est ressortie brisée de quatre ans de relation. Si les faits décrits ne sont pas pénaux, ils complètent le portrait d’un homme qui abusait de son charme.» Le titre de l’article enfonce le clou en parlant d’envoutement (sic): «Comment Tariq Ramadan envoûtait ses élèves».La femme raconte «comment le charme d’un professeur s’est mué en un ascendant psychologique qui aura gâché sa jeunesse. Comment Tariq Ramadan, ce leader en devenir, qui prêchait déjà une morale rigoureuse et condamnait l’adultère, s’accordait un comportement licencieux.»

J’épingle trois traits jetés en pâture aux lecteurs du journal. D’abord un fait de bon sens qui veut que les actes du prédicateur s’accordent avec la morale prêchée. C’est une exigence difficile à honorer, les humanistes, chrétiens ou non, en savent quelque chose; les juridictions musulmanes pourraient s’en inspirer. Car l’exigence d’une coïncidence parfaite entre le texte de la loi et les pratiques ne fait pas droit à la particularité des situations ni à la singularité des itinéraires personnels. Déjà les Grecs de l’Antiquité connaissaient l’Épiky, cette manière de suspendre l’application des lois compte tenu de la situation spéciale du contrevenant.

J’épingle aussi l’ambiguïté de l’expression «ascendant psychologique». Tout enseignant sait que les matières les plus difficiles demandent une confiance envers le professeur. De la confiance à «l’ascendant psychologique» il y a une marge qui ne peut se révéler qu’après coup. Le bon enseignant ne veut que le bien de son élève. Certes! Mais, comme le rappelle Jésus dans l’Évangile, un seul est bon, le Père du Ciel, ce qui veut dire qu’aucune instance terrestre ne saurait être indemne d’une confusion aliénante pour l’élève. S’en rendre compte est un premier pas indispensable pour s’en libérer. J’ajoute que le cléricalisme ici épinglé n’est pas spécifiquement religieux -même si, dans le cas de Tariq Ramadan, le religieux et le professeur se coulait dans la même morale.

J’épingle enfin le mot envoutement. C’est un mot de l’anthropologie religieuse qui laisse trop de place, à mon sens, pour la transcendance du professeur. Je remplacerais volontiers le mot envoutement par un mot plus séculier, par exemple celui de séducteur. Le séducteur enferme son partenaire dans un monde sans arrête, cotonneux, un monde de l’immédiat où tout semble à portée de la main, sans effort. Comme le mot l’indique, la séduction détourne de la voie du «réel qui résiste» pour conduire à une soumission proche de l’aliénation. Ce qui distingue le séducteur de l’amoureux, c’est qu’il mime une relation de réciprocité alors qu’il pratique une relation de domination. Hors de la relation amoureuse, il y a les propositions séduisantes -et non pas séductrices- facile à repérées car elles partagent entre les deux partenaires le risque d’une relation authentique. Entre séduisant et séducteur flotte le «charme» de Tariq Ramadan, que je reconnais volontiers.


Macron jésuite

Macron sur fond de drapeau EU

Paru jeudi 2 novembre 2017, dans La Tribune de Genève, une opinion de Xavier Alonso répond positivement (mais heureusement avec une pointe d’humour) à la question Et si Emmanuel Macron était jésuite? Seul un esprit étroit écarterait cette possibilité dans un pays où la laïcité se présente parfois comme sectaire. Pour les laïques les plus conséquents, c’est l’État qui est laïque, et non pas la société. C’est dire que la religion est une affaire privée. Ce qui n’empêche donc par le chef de gouvernement d’être religieux (du moins en théorie).

En fait, le correspondant à Paris de La Tribune ne prétend nullement que le Président français fasse parti de l’Ordre des jésuites; il souligne simplement des qualités et des postures qui semblent correspondre à l’esprit jésuite. S’appuyant sur les déclarations du directeur du lycée La Providence à Amiens (collège sous tutelle jésuites) où Emmanuel Macron a suivi une partie de sa scolarité, le correspondant de La Tribune remarque quelques caractères «jésuites» dans la personnalité du Président: sa «duplicité» caché sous le slogan «et de droite et de gauche», sa recherche de l’équilibre, son exigence éthique, son sens de la responsabilité, le positionnement des devoirs face aux droits, la place accordée à la liberté individuelle face à la loi morale. À quoi j’ajoute son sens du théâtre -les cérémonies d’investiture en ont fait une époustouflante démonstration- sens du théâtre sucé à bonne école auprès de sa future épouse Brigitte.

«Les jésuites apprennent à penser par eux-mêmes. Ils sont anticonformistes et ont la volonté de faire bouger les lignes. C’est bien comme ça qu’il a gagné son élection, non?» dit le chef d’établissement du lycée susnommé, mot repris par le correspondant de La Tribune qui conclut: «En revanche, c’est certain, Emmanuel Macron n’est définitivement pas de gauche». Notre pape jésuite, François, est d'emblée classer à gauche, comme le remarque le correspondant de La Tribune. Alors, le jésuite est-il à droite ou à gauche?

Je laisse cette dernière opinion au chroniqueur politique, me contentant d’épingler la méthode. Aller piocher dans le fatras des valeurs celles qui paraissent propres aux jésuites est un exercice risqué. Car tous les élus présentent sans exception des qualités semblables. (Sans parler de certains candidats battus, dont François Fillon, lui aussi ancien élève des jésuites, est le plus triste exemple.) L’exercice ne présente guère de danger -et donc n’a guère d’intérêt. Voici une vingtaine d’année, un membre de l’Académie française, Marc Fumaroli, démontrait avec brio que Voltaire était jésuite, non pas simplement parce qu’il fut un élève des jésuites, mais parce qu’il développait les mêmes méthodes dans les mêmes qualités. Pour faire bon poids, j’ajouterai dans la balance, avec Macron et Fillon, Descartes, Fidel Castro et Charles de Foucauld. Qui dit mieux?


 

Octobre 2017

Dan Brown et la fin des religions

ReligionExtrait de la couverture du magazine "Culture Enjeu" no. 47: "Pas de religion sans culture".À la Foire internationale du livre de Francfort, le 14 octobre dernier, le romancier à l’immense succès (auteur du Da Vinci Code), Dan Brown, présentant son dernier roman Origine, a prédit la fin des religions: « Dieu ne survivra pas à la science». Il n’est pas étonnant qu’un propos semblable, assumé par l’auteur, soit mis dans la bouche du principal héros de son dernier roman. Milliardaire et génie de l’informatique. «Le temps de la religion est terminé», assène Edmond Kirsch, qui, comme tous les prophètes de vérité, meure assassiné.

À vrai dire, il ne suffit pas de mourir martyr pour prouver la vérité de ses propos. Quant à la science la plus contemporaine, ce qu’elle dit de l’origine, n’en déplaise à Dan Brown, ne témoigne de rien quant à la religion. L’hypothèse du Big-Bang, cette explosion initiale de notre univers reposant sur les lois de la gravitation, induisent que le temps n’a pas toujours existé, ce que saint Augustin postulait déjà.

 

AstronomiqueL’hypothèse concurrente, celle du Big-Crunch, qui désignerait un univers précédant le nôtre et qui se serait concentré jusqu'à une limite (qui tient compte non seulement des lois de la gravitation, mais également des lois de la physique quantique) pour «rebondir» en forme de notre univers présent, renvoie l’origine à des univers indéfiniment repoussés dans le passé. Comme le soulignait un scientifique, parler d’un univers sans commencement ou encore d’un univers éternel, c’est une manière de dire que nous ignorons l’origine.

Mais après tout, je ne reprocherai pas à Dan Brown sa méconnaissance des sciences actuelles. Un romancier n’est pas un scientifique, même s’il fait parler des personnages présentés comme scientifiques. Je ne lui reprocherai pas non plus son ignorance de la religion, qu’il réduit à l’utilitaire, un utilitaire d’ailleurs limité par lui à l’explication du monde et à quelques œuvres humanitaires. Dan Brown n’a pas compris que la religion ne repose pas sur les preuves de l’existence de Dieu ni sur la compréhension intellectuelle d’une origine, mais sur l’expérience d’un corps individuel et social où l’érotisme et l’imaginaire jouent autant que l’intelligence (qui, dans le meilleur des cas, ne fournit qu’une sorte de rationalité passagère dépendant de la culture ambiante).

Alors qu’est-ce que je lui reproche? Rien. Dan Brown n’est ici que le reflet de la civilisation moderne qui, depuis Descartes, fait de la maîtrise des phénomènes physiques par leur formalisation scientifique l’horizon de notre société. Ce serait trop lui demander d’adhérer à l’une des interprétations traditionnelles du christianisme, interprétation qui n’a as besoin de résoudre le problème de l’origine: Jésus n’est pas un fondateur de religion ; en revanche, il révèle par sa vie non pas le Dieu des religions (Dieu Principe de l’origine) mais l’inaccessibilité de ce Dieu. Ce qui n’aurait qu’un intérêt spéculatif réservé aux intellectuels, si le corollaire n’en était pas l’amour sans condition de tout être dans son environnement écologique et humain.


La Catalogne et la chimie

Catalogne 2Je rapproche deux événements qui semblent sans relation entre eux. Vendredi 27 octobre, Le Courrier publie une interview intéressante de Jacques Dubochet, professeur à l’université de Lausanne, Prix Nobel de chimie 2017. Ce même vendredi, le Parlement de Catalogne proclame unilatéralement l’indépendance politique de cette Région espagnole. Le lien entre la Catalogne et la chimie m’est fourni par le dessin d’Herrmann publié ce samedi 28 octobre 2017 dans La Tribune: «Et maintenant?» demande la Présidente espagnole. «Ça ne dépend plus de nous» répond le Président séparatiste catalan Carles Puigdemont.

Le Nobel de chimie souligne l’éthique de responsabilité nécessaire au chercheur scientifique. Le scientifique doit avoir souci non seulement de sa manière rigoureuse de développer ses hypothèses et de les publier, de sorte que le savoir devienne un véritable bien commun; il doit également anticiper les usages que les forces politiques, économiques et sociales pourraient faire des résultats de ses recherches. J’ajoute que le chercheur doit tout autant se méfier des récupérations médiatiques: la vulgarisation des savoirs présente souvent un biais idéologique proche d’un scientisme aux antipodes des précautions propres au chercheur, et propice aux décisions politiques erronées.

DubochetLe professeur de Lausanne précise que l’éthique n’est pas réservée aux sciences sociales. J’épingle cette précision, car elle est difficile à honorer. Les sciences sociales, économie, sociologie, sciences politiques, appellent une éthique d’autant plus forte que les conséquences sont plus difficiles à anticiper. Or c’est justement cette inconscience que le dessinateur Herrmann souligne dans La Tribune. Ces conséquences peuvent être redoutées sur deux plans -qui sont d’ailleurs liés-: d’abord sur le plan du désordre public et de la violence qu’il engendre. Déjà, en octobre 1934 Lluis Companys, président du gouvernement autonome de Catalogne, avait proclamé un «État catalan dans le cadre d’une République fédérale d’Espagne». La réaction de Madrid fut une proclamation d’État de guerre, des affrontements violents et une centaine de morts. Ensuite conséquences économiques; car l’économie fait mauvais ménage avec l’instabilité politique. Déjà la crainte s’est emparée de nombreux chefs d’entreprise qui ont délocalisé leur siège social hors de la Catalogne. Et tout ça pour des raisons politiques qui cachent mal des intérêts économiques plus sordide: la Catalogne reste la région la plus riche de l’Espagne et ne veut plus contribuer à la solidarité nationale espagnole. Comme si le canton de Zurich voulait se séparer de la Confédération!


Franc-Maçonnerie

file6x6n723m1et6atff4txS’il fallait une preuve de la diversité des obédiences maçonniques et des positions de l’Église catholique romaine face à la Franc-Maçonnerie, il suffirait de comparer d’un côté l’interview de Dominique Alain Freymond, président de la Grande Loge suisse Alpina (Le Temps du vendredi 20 octobre 2017), d’autre part l’ouvrage -qui vient d’être traduit en français- d’Angela Pellicciari Les Papes
 et la Franc-Maçonnerie, une opposition séculaire. À l’occasion de la parution de la toute nouvelle édition du Guise suisse du Franc-Maçon, Dominique Alain Freymond montre une ouverture d’esprit étrangère à certaines Obédiences françaises -je pense notamment au Grand Orient de France dont l’anticléricalisme légitime se colore souvent d’une militance antireligieuse inacceptable.

C’est la raison pour laquelle j’épingle la réponse du président d’Alpina à la question du journaliste: «Les relations entre les Églises chrétiennes et la franc-maçonnerie sont-elles toujours aussi orageuses?» Il faudrait déjà distinguer entre l’Église catholique romaine -réticente, c’est le moins qu’on puisse dire- et les Églises protestantes. La Franc-Maçonnerie doit beaucoup à la tradition réformée et à ses pasteurs. D’autre part, la réponse donnée appelle un complément d’information. Dominique Alain Freymond évoque d’emblée l’affaire du Père Pascal Vesin, curé de Megève, démis de ses fonctions en mai 2013, pour avoir finalement reconnu, devant l’évidence, appartenir au Grand Orient de France.

J’ajoute un sou dans la musique. Tant que l’Église catholique romaine mettra dans le même sac les Loges qui militent contre l’Église et les autres Loges, les catholiques pratiquants adhérents aux Loges dites Régulières qui, dans l’esprit d’Alpina, ne militent pas contre l’Église, se sentiront injustement rejetés. Cette distinction entre Loges selon leur attitude face à la religion était pourtant celle du Cardinal Lustiger, archevêque de Paris, de Monseigneur Thomas, évêque de Versailles et du Cardinal Seper, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi. Ce n’était pas la position de son successeur, le cardinal Ratzinger devenu le pape Benoît XVI.

Comme le rappelle le Président d’Alpina, la vie spirituelle n’est pas le monopole de l’Église catholique. Je ne vois pas d’ailleurs pourquoi la spiritualité serait a priori étrangère aux Francs-Maçons du Grand Orient de France. À mon sens, il ne manquerait pas grand-chose aux trois principales valeurs portées par le Grand Orient pour devenir vecteurs d’une spiritualité spécifiquement chrétienne: pousser le respect des autres et de soi-même jusqu’à l’amour du prochain, la liberté de conscience jusqu’au témoignage public de ses croyances et la tolérance mutuelle jusqu’au pardon.


Journaliste assassinée

Faut-il signer de son sang pour valider les informations détenues par une journaliste ?

linke spalteLa journaliste maltaise Daphne Caruana Galizia (photo ci-jointe) a été assassinée voici quelques jours. Elle était à l’origine d’une enquête sur la corruption des hommes au pouvoir, enquête qui, de fil en aiguille, avait provoqué des élections anticipées en juin dernier.

Je m’associe aux milliers de personnes qui, hier lundi 16 octobre, se sont rassemblés une bougie à la main à Sliema, près de La Valette, capitale de l’île de Malte (photos tirée du site du Temps, mardi 17 octobre 2017). Il s’agit d’honorer la mémoire de la journaliste, martyr au sens propre du terme, témoin (c’est le sens du mot martyr) de la vérité du message qu’elle portait ; il s’agit aussi d’affirmer que la liberté de la presse, spécialement de la presse d’investigation, est nécessaire, en dépit des dérives et du voyeurisme auxquels elle donne parfois lieu dans les canards qui recherchent la notoriété par le biais des spectacles nauséabonds.

file6x58yd3erlv1di9ea9adJe ne peux cependant m’empêcher d’épingler l’inscription portée sur l’affiche placardée sur le sol à l’occasion de cet hommage, et tenue par une pierre et cinq bougies: «When the people fear their government there is tyranny, When the government fears the people, there is liberty» (photo ci-jointe); ce que l’on peut traduire ainsi: quand les peuples ont peur de leur gouvernement, il y a tyrannie, quand le gouvernement a peur du peuple, il y a liberté.

Je m’inscris en faux contre la seconde partie de cette phrase. Car un gouvernement qui a peur du peuple laisse la voie libre au dictat de la rue. Certes, il n’y a qu’un mot en anglais pour dire la peur (pour soi-même) et la crainte (de mal faire) je nuancerais donc mon propos s’il s’agissait pour un gouvernement de la crainte de mal faire plutôt que de la peur de se faire mal en tombant. Mais le contexte ne porte pas à cette interprétation.

Par ailleurs, nombreuses sont les révolutions qui sont nées dans la rue pour déboucher sur des institutions politiques davantage soucieuses des besoins du peuple. En revanche, -l’exemple de la France des dernières décennies l’a montré,- lorsque la rue remet en cause les décisions des représentants du peuple au point de dicter sa loi au gouvernement légitime, ce n’est pas le bien commun qui triomphe, c’est l’immobilisme. Force alors est de constater que l’immobilisme se fait souvent au détriment des plus faibles, ceux qui n’ont pas le pouvoir de nuisance en occupant la rue.


Prier dans un bus?

Bus c102dManquant sans doute de nouvelles plus croustillantes, la Tribune de Genève de mardi 10 octobre 2017, réchauffe une nouvelle qui date de … l’hiver dernier: «Une cliente des Transports publics genevois (TPG) s’est retrouvée face à une scène plutôt troublante, une fin d’après-midi à Saconnex-d’Arve: alors qu’elle voulait entrer dans un bus, au terminus de la ligne 43, soit à l’arrêt Bellins, elle a aperçu le chauffeur se relever de sa prière, avant d’enrouler son tapis.» Sur le site du susdit journal, la multitude des commentaires attachés à cette information ramasse les opinions habituelles, les unes se demandant si le chauffeur était en service ou non, les autres -les plus nombreuses- reprenant l’antienne de la religion affaire privé qui ne doit pas interférer avec le Service public, voire avec l’espace public (ce qui dans ce dernier cas serait en contradiction avec la Déclaration universelle des Droits humains en son article huitième).

Chacun a le droit de manifester publiquement ses convictions, même religieuses.  Ce n’est pas la société qui est laïque, c’est l’État, et à c’est à ce titre que les Appareils d’État et les Services publics doivent afficher une neutralité religieuse sans faille. Ce qui justifie pleinement la position de M. Maudet interrogé sur cet événement. Une lectrice pleine de bon sens réagit ainsi: «Je me demande pourquoi à notre époque on est davantage troublée, voire choquée, par une personne qui prie à côté de son bus que par celle qui crache par terre devant les portes... et que dire de celle qui allaite son bébé en public...»

Je pense pour ma part que la prière n’a rien à voir avec ce «scandale» estampillé par Pierre Maudet et rapporté par le journal. Car, manifestement, ce dont l’usagère des TPG a eu peur, ce n’est pas de la prière, c’est de la connotation socioculturelle et politique de ce qu’elle a vu. La crainte légitime d’un mouvement politique capable de subvertir l’ordre bourgeois explique aussi suffisamment les réactions de la grande majorité des lecteurs du journal. Dans un autre contexte -celui de l’Église catholique romaine- le problème se pose d’une manière analogue avec certains mouvements intégristes. Prier en latin, ressortir les ostensoirs et les adorations au Saint Sacrement, se prosterner pour recevoir dans la bouche la sainte communion, tous cela relève sans doute d’une conviction privée qui devrait me laisser indifférent, (je rejoins ici certains commentaires de lecteurs de La Tribune).

Mais je ne peux m’empêcher de penser que ces démonstrations -comme celui du chauffeur de bus- manifestent aussi un rapport au monde fauteur de dissensions et potentiellement dangereux dont la société civile doit se garder. En fait -pour ce qui concerne l’Église catholique romaine- ces manifestations tentent symboliquement un retour en arrière, daté précisément de la Contre-Réforme où il fallait faire la nique aux Protestants en réaffirmant publiquement la matérialité de la présence du Christ dans l’Hostie. Contre-Réforme que déjà le pape Paul VI avait déclaré qu’elle était terminée. Je souhaite que les autorités musulmanes déclarent quelque chose d’analogue en ce qui concerne les manifestations de piété de leurs fidèles.


Honte au Service de la télévision publique (française)

dark web 420c7Samedi 30 septembre, sur la chaine de télévision publique France 2, au cours de l’émission On n’est pas couché, la chroniqueuse Christine Angot a prouvé par l’exemple la dérive d’une télévision -fût-elle publique- qui cherche l’audimat par la terreur verbale. Voici le résumé de la séquence: «Venue faire la promotion de son livre Parler, qui évoque l’agression sexuelle dont elle dit avoir été victime de la part de l’ancien député Denis Baupin, l’ancienne élue écologiste Sandrine Rousseau fut agressée verbalement par la chroniqueuse. L’invitée expliquait que, dans son parti, ‘on a mis en place une cellule de lutte contre le harcèlement, contre les violences, il y a des référents. Les victimes de harcèlement peuvent appeler des personnes qui ont été formées pour accueillir la parole’.»

La chroniqueuse interrompt brutalement l’invitée, et s’emporte: «Formées pour accueillir la parole, mais qu’est-ce que j’entends? Arrêtez de dire des choses comme ça! (…) Non mais, attendez, je retourne dans ma loge. Là, c’est pas possible. Moi, je ne peux pas entendre des trucs pareils.» Christine Angot la chroniqueuse est finalement retournée dans sa loge sous les huées du public. Elle aurait mieux fait d’y rester pour ne pas revenir. Car son manque de professionnalisme déconsidère le Service public de télévision. Si elle «ne peut pas entendre des trucs pareils» elle n’a pas sa place parmi les professionnels du journalisme.

Car l’attitude professionnelle du journaliste est d’expliquer, de chercher à comprendre, et non pas de louer ni de blâmer, encore moins de vomir sur son invitée. En utilisant un appareil d’État -qui coûte cher- pour déverser sa bile, Christine Angot prouve qu’elle n’a pas la carrure.

Par ailleurs est manifestement hors de propos le distinguo sirupeux de son collègue journaliste Yann Moix qui s’interroge pour savoir s’il faut tenir sur ce genre de témoignage plutôt des discours -supposés être le propre des politiciens-, ou plutôt des paroles -qui, vu le contexte, seraient le propre des personnes réceptives aux violences subies par les victimes-. Ces deux journalistes ont rassemblé samedi dernier tout ce que l’on pouvait reprocher à juste titre au cléricalisme des curés de nos grands-pères: le moralisme, la suffisance, l’intransigeance et la bêtise. Un Service public de télévision n’est pas payé pour ça.

P.S. Ce Coup d'épingle pouvant intéresser le public français, je le reproduit tel quel-une fois n'est pas coutume- sur mon blog de la revue Études : www.revue-etudes.com 


 

Septembre 2017

Pluriactifs

Pluriactif 3f015Rares sont les gens qui, comme les automates d’autrefois, ne savent faire qu’un geste, toujours le même, à la manière de Charlot dans le film Les temps modernes. Le Musée des automates, à Lyon, en montre des exemplaires amusants. La pratique s’éloigne où, selon les principes de Frederick Taylor, les uns étaient faits pour penser, les autres pour exécuter. C’était la division des tâches, que notre monde confondait avec la rationalité et « l’organisation scientifique du travail », synonyme d’efficacité et de sécurité. « Il vaut mieux un qui sait plutôt que dix qui cherchent » disait mon grand-père. Il avait tort.

Car cette façon d’organiser les gestes des uns et des autres en fonction d’un plan préétabli par quelqu’un d’autre est doublement discutable. D’abord elle montre bien peu de respect pour l’exécutant, ne mobilisant que la part mécanique de ses capacités. (« Le mécanique, voilà l’inhumain » disait Sartres.) De plus cette rationalité instrumentale se révèle contreproductive dès que l’organisation devient un peu compliquée. Le moindre grain de sable dans la mécanique bloque tout le système. Du coup, on cherche maintenant diverses manières pour « enrichir les tâches », c’est à dire pour solliciter ce qu’il y a de plus humain (et donc de moins mécanique) chez chacun : le sens de l’observation, la réactivité, l’inventivité, l’imagination ; ce qui suppose une formation faisant droit à l’initiative, et pas simplement à l’obéissance.

En dehors des organisations, administrations ou entreprises, le même courant se développe dans la population active. C’est la pluriactivité. Certes, depuis toujours les paysans pratiquent divers métiers, selon les saisons, les régions et les produits. Et chacun d’entre nous, en ajoutant le travail ménager au travail professionnel, est un pluriactif sans le savoir. Les travailleurs à temps partiel aux revenus insuffisants sont contraints, pour leur part, à rechercher –sinon toujours à trouver- plusieurs métiers. Mais se développe une forme de pluriactivité voulue, recherchée pour elle-même, source d’enrichissement économique et personnel pour ceux qui la pratiquent. Les afficionados de cette forme d’insertion sociale par le travail multiforme seraient au nombre de 4,5 millions en France. (Les statistiques ne sont pas disponibles pour la Suisse.)

Le Temps vient de publier sur son site l’interview de l’auteure d’un livre pratique sur le sujet (27 septembre 2017). Le titre de l’ouvrage a quelque chose de provoquant : Profession slasheur, par Marielle Barbe, qui elle même, tout en pratiquant le coaching, est pluriactive. Littéralement, en anglais, le slasheur, c’est un « sabreur », un manieur de sabre. Je reconnais que l’anglicisme choisi a quelque chose de fascinant comme un serpent à sonnettes, et qu’il n’évoque que de loin la pluriactivité –sinon que celui qui la pratique découpe violemment, comme avec un sabre, son temps de travail.

Le slasheur déborde d’envie et de créativité et préfère la curiosité à la sécurité d’un poste figé. Surtout, il n’est ni immature, ni instable, ni peu fiable, prétend l’interviewée. Je veux bien la croire, ayant pu constater par moi-même que ceux qui ne s’adonnent qu’à une seule occupation finissent assez vite par tourner en rond et stérilisent leurs potentialités. J’ajoute que, dans un monde aux risques économiques croissants, la pluriactivité relève de la sagesse. Car, comme disent les financiers, « il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier ». Reste à savoir si les circonstances, les institutions et les formations peuvent ouvrir ces opportunités au plus grand nombre ?


La recherche spirituelle

file6wrb72rr7rqe0yxvmvh b8b59En collaboration avec le journal Le Monde, Le Temps de Genève décline cette semaine une série d’articles sur la recherche scientifique (site du Temps, 21-22 septembre 2017). Après avoir examiné, lors des précédentes livraisons, le rôle des publications pour la renommée des chercheurs et des Universités, l’article «La revue par les pairs sous le feu des critiques» analyse les principales lacunes des Comités de lecture chargés de valider le contenu scientifique des articles à paraître. C’est ce qu’on appelle le «Peer Review», littéralement la revue par les pairs. Les critiques de ce système de contrôle sont nombreuses, dues essentiellement aux effets d’image des chercheurs les plus connus, de l’indisponibilité des relecteurs qui ne trouvent pas toujours le temps d’examiner avec soin les textes qui leurs sont soumis et de l’impossibilité pratique de reproduire toutes les expériences dans leurs conditions les plus strictes.

Ce qui m’intéresse ici n’est pas le côté «contrôle scientifique» du problème, mais son analogie avec l’expérience spirituelle. Quiconque veut transmettre son expérience personnelle rencontre le mur auquel se heurtent tous les missionnaires. Comment convaincre les autres de l’authenticité de ma propre expérience spirituelle? Le langage fleuri, les images, les paraboles évangéliques ou laïques suscitent parfois l’intérêt, dans le meilleur des cas ouvrent un désir, mais ne remplacent jamais l’expérience elle-même. Pour l’expérience spirituelle, le problème est sans solution; car cette expérience est celle de l’altérité, expérience que l’autre ne peut jamais se réduire à ce que j’imagine. Les analyses des sciences humaines, en bonne rationalité scientifique, cherchent ce qui est semblable entre nous, et ne peuvent atteindre ce qui est radicalement différent. Le bon côté de la chose est que, si nous sommes singuliers, nous ne sommes pas des clones. Le côté frustrant est que toute relation humaine est un pont jeté au-dessus de l’abîme.

Mais n’est-ce pas là ce qui conditionne aussi toute découverte scientifique? Accepter de se risquer sur des hypothèses, s’engager dans des recherches sans savoir si ce que l’on cherche est au bout de l’expérience? Un pasteur de San-Francisco répondait à la question: pourquoi la Californie voit-elle naître autant de groupes religieux, d’Églises différentes, de Mouvements spirituels, les plus hétéroclites ? Il avait répondu d’un mot: «La recherche appelle la recherche. »


Franc suisse dans le bon sens

BNS 5b187La forte hausse du franc suisse les années passées tend à s’estomper ces derniers mois. Tous ceux qui ont acheté des euros payés en francs suisses s’en sont aperçus –mais pas ceux qui ont acheté des dollars. Ce phénomène est le résultat de la conjoncture économique de nos partenaires:  l’économie européenne, toujours entraînée par l’Allemagne et, dans une moindre mesure, par l’Espagne, va mieux. La France en profite quoi que dans une moindre mesure à cause de la lourdeur de ses réglementations et la rigidité de ses fonctionnements administratifs. La baisse du franc suisse est également le fruit de la politique délibérée de la Banque nationale qui, par les taux négatifs prélevés sur les dépôts et par ses interventions ponctuelles sur le marché des changes, a réussi à limiter la surévaluation de la monnaie helvétique.

Les conséquences de ce mouvement des changes sont favorables à tous les secteurs qui vendent à l’étranger (dont le tourisme) en contrepartie de quoi la baisse du franc suisse se répercute dans la hausse des prix des marchandises et services importés de l’étranger. Ce qui conduit les organismes de prévision à pronostiquer une légère hausse de l’ensemble des prix en Suisse dans les mois à venir.

J’épingle ce phénomène économique, -à vrai dire banal,- à cause de la présentation qu’en fait Le Temps de ce jour (jeudi 14 septembre 2017). Il annonce: «La BNS le concède: le franc est un peu moins fort» avant de justifier le maintien des taux négatifs.

Parler de «concession», c’est situer la décision dans le cadre d’un arbitrage, voire d’une négociation. Or, c’est bien ce qui s’est passé. Même si les protagonistes n’étaient pas présents en chair et en os dans le bureau où fut délibérée cette décision de la BNS et où furent pesés les mots qui l’accompagnent, il n’empêche qu’il s’agit bien de discernement dans une situation complexe. Comme chacun sait, le discernement, c’est un jugement entre des options multiples, chacune d’entre elles portant des valeurs et des intérêts divergents: avec un franc moins fort, on paie plus cher à l’étranger, on travaille davantage pour obtenir le même pouvoir d’achat international, et, par la vertu de la hausse des prix, on voit s’éroder légèrement la valeur de son argent liquide… Ceci dit, même en tenant compte -et il faut en tenir compte- de ces inconvénients, l’option choisie par la BNS se justifie pleinement à mes yeux.


Laïcité commerciale

Santorin sans croix 78512En Belgique, la marque allemande Lidl a retiré des croix qui figuraient sur les emballages des produits de sa gamme Eridanous: moussakas, yaourts, pistaches et fetas... autant de produits d’origine grecque. En bons spécialistes du marketing, les commerciaux ont placé sur l’emballage une image qui évoque le soleil des îles, la blancheur immaculée symbole de droiture, la paix universelle évoquée par des coupoles au bleu fluo. L’image montre en effet une photo des célèbres églises orthodoxes de l’île de Santorin. Mais si vous comparez cette image avec ce que vous pouvez voir à Santorin, vous constaterez que les petites croix blanches ont disparu. Du coup, ces coupoles ressemblent à celles des mosquées !

Ce caviardage digne des censures jadis réservées aux pays totalitaires a provoqué un mouvement de protestation. La firme Lidl s’est vaguement excusée, sans trop de conviction, au nom de la « pluralité » (sic). Comme si la pluralité consistait à cacher les différences ! Je pense simplement que la firme Lidl a un réel mépris pour sa clientèle supposée incapable de respecter les expressions culturelles et religieuses qui s’éloignent de sa conviction. Ma propre analyse fait un pas de plus. Contrairement aux excuses avancées, ce laïcisme négatif a moins un but moral d’éthique publique qu’un objectif commercial.

Jadis, en France, on faisait la promotion de certains fromages en montrant sur la boîte un moine rubicond, l’air profondément satisfait, mangeant avec bon appétit le susdit fromage. J’ai même connu une chaine de grands magasins qui vendait une certaine « liqueur des trappistes » qui n’avait connu comme moine de la Trappe que les laboratoires, les cuisines et les sous-sols d’une célèbre entreprise de pneumatiques (sic). Bref, la religion est sollicitée lorsqu’on pense qu’elle peut attirer le chaland (ou l’électeur, puisque l’on cherche à vendre les candidats comme on vend les fromages) ; on la cache lorsqu’on pense qu’elle peut nuire au commerce. Contrairement à ce que prétend la firme controversée, le respect des personnes –à qui la vérité est due- n’effleure pas la conscience de ses responsables commerciaux. Car, s’ils étaient honnêtes, plutôt que de falsifier les images, ils en auraient choisi d’autres, plus neutres, selon l’idée que Lidl se fait du goût de sa clientèle.


Les exigences du respect d’autrui

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Un article paru sur le site du Temps (du 1er septembre 2017) rassemble une série d’études sur le leadership dans le cadre du travail professionnel. Le résultat est connu depuis longtemps, et pas simplement dans les milieux professionnels. Il se résume dans le titre choisi par le journaliste du Temps: Traiter les autres en égaux, le secret des grands leaders.

Chacun de nous constate quotidiennement qu’un peu d’attention aux autres crée un climat stimulant en favorisant la bonne entente, et rend la vie plus agréable. Cette banalité ne mérite pas qu’on s’y arrête. J’épingle les corollaires qu’en tire le journaliste. Il parle de leaders, c’est à dire de ceux qui mène les autres, collaborateurs et partenaires. Il s’agit donc de faire participer les autres aux projets choisis par le chef. C’est là où ça coince.

Car il est évident que les collaborateurs et les partenaires travaillent avec d’autant plus de plaisir et d’efficacité qu’ils adhèrent à l’objectif précisé par le directeur. Ils ont d’autant moins de réticence à se donner avec intelligence à leur travail qu’ils sentent que les moyens qui leurs sont alloués sont proportionnés sans gaspillages. J’ajoute que leur confiance est d’autant plus dynamisante que le leader partage leurs risques.

De telles constats reposent sur un principe moral qui ne relève pas des sciences de gestion ni de la psychosociologie. Toutes ces attitudes -supposées favoriser le leader- ne sont en effet que des manipulations. Dès qu’ils soupçonnent la manipulation, collaborateurs et partenaires se méfient du leader et convertissent leur confiance en réticence, au grand dam des résultats. Il en va de même dans toutes les relations quotidiennes. Le journaliste du "Temps" remarque avec raison que «l’individu qui ne s’intéresse pas à ses semblables est celui qui nuit le plus aux autres mais aussi celui qui rencontre plus de difficultés dans l’existence». L’utilitarisme a encore frappé!

Car le fondement d’une collaboration réussie, de l’efficacité d’un «grand leader», est le respect. Le mot est dans l’article du "Temps" mais le journaliste n’en tire pas toutes les conséquences. Au pays de Calvin, on devrait se rappeler que le respect suppose une certaine déprise de soi, une gratuité dans la relation, ce qui exclut tout objectif plus ou moins intéressé de la part du leader. S’il a peur que le respect dans la gratuité produise un résultat décevant, s’il a conscience que les trucs psychosociologiques sont utiles mais d’une efficacité limitée, je ne peux conseiller au leader que de se replonger dans l’Évangile de la Grâce. Il verra alors sa peur se convertir en crainte de mal faire, ce que nos aïeux appelaient la crainte de Dieu –celle qui est inspirée par Dieu, et qui est la vraie source du respect d’autrui.


 

Eté 2017

Le protectionnisme ne protège pas de tout

Une chronique économique parue dans la Tribune (21 août 2017) prétend que « le protectionnisme ne protège rien du tout ». L’argument repose sur les effets délétères d’une absence de concurrence : chacun n’étant plus stimulé reste confis dans ses habitudes, au grand dam d’une productivité qui bénéficie potentiellement à beaucoup par le biais d’un accroissement de la productivité, d’une modération des prix et d’un développement de la qualité. L’auteur de la chronique en donne plusieurs exemples touchant l’attribution des marchés publics ou le recrutement de salariés ; il déplore l’état d’esprit paresseux qui s’en suit et semble peser de plus en plus sur l’économie suisse. Prolongeant cette logique économique, il aurait pu rappeler l’analyse du célèbre David Ricardo (un Portugais enrichi en Angleterre au début du XIX° siècle) qui montre que, dans certaines circonstances, partager le travail, se spécialiser sous la pression de la concurrence, peut être bénéfique « à tous » alors même qu’un seul acteur serait le meilleur dans tous les produits échangés.

J’épingle le titre de l’article de la Tribune « Le protectionnisme ne protège rien du tout », car, sans être économiquement faux, il est néanmoins fallacieux ; et cela pour deux raisons.

La première est d’ordre économique. Sont assez restrictives les conditions sous lesquelles la division du travail et la concurrence produisent une croissance économique. Ces conditions touchent la liberté de circulation des hommes, des capitaux et des techniques. La seconde raison qui rend ce titre fallacieux est que rien, dans l’argumentaire économique, ne permet de conclure que l’accroissement induit par la concurrence va profiter « à tous ». Car les délais d’adaptation, de formation et de restructuration nécessaires pour s’adapter à la nouvelle configuration produite par la concurrence laissent nécessairement tomber bien des drames sociaux sur le côté du chemin de la croissance économique. De plus, d’un point de vue moral, la justice distributive n’est pas le corolaire obligé de la productivité induite par la concurrence : l’écart croissant des patrimoines et des revenus en portent témoignage.

Comme pour la stimulation pédagogique au profit des enfants, la concurrence est un puissant facteur économique de croissance et de développement ; mais il est faux de dire que son opposé, le protectionnisme, ne protège rien du tout. Disons que le protectionnisme ne protège pas de tout.


Les pharmas soignent la santé… de leurs actionnaires

Pharma 1b25aLes firmes pharmaceutiques (principalement américaines) « dépensent » autant pour leurs actionnaires que pour la recherche. C’est ce qu’affiche une étude rapportée par Le Temps (19 août 2017). Entre 2006 et 2015, Roche a investi 90,6 milliards de dollars pour ses activités de R&D, et versé 56,7 milliards à ses actionnaires. Pour Novartis, la R&D s’est montée à 82,3 milliards de dollars, à peine plus que les montants alloués en dividendes et rachats d’actions – 78 milliards au total. Pendant la même période, les dix-huit plus grands groupes pharmaceutiques américains ont dépensé 516 milliards de dollars (environ 496 milliards de francs) en dividendes et rachats d’actions, contre 465 milliards en R&D. Abandonnant la rigueur de pensée propre aux scientifiques, les auteurs de cette étude se hasardent sur le domaine politique en proposant d’interdire aux Pharmas de racheter leurs propres actions.

On peut, bien entendu, relativiser ces chiffres en comparant le pourcentage de leur chiffre d’affaire consacré par les pharmas à la recherche, quatre à cinq fois plus élevé que dans d’autres secteurs, tel l’automobile. En outre, en se comparant, on peut se consoler : les pharmas helvétiques semblent, du point de vue choisi par les chercheurs, plus vertueuses que leurs consœurs d’Outre-Atlantique. Par ailleurs, je souscris au constat que le médicament n’est pas un produit comme un autre car il vise directement la santé. Il convient donc, dans toute la mesure du possible, de faire en sorte qu’un maximum de soins puisse être prodigué au coût minimum. (L’efficacité –surtout en ce domaine- n’est pas moralement facultative.)

En dépit de ma sympathie pour l’orientation de cette étude, j’épingle néanmoins le mot utilisé dans le titre du Temps. Les firmes « dépensent » pour leurs actionnaires, dit-il. Le verbe « dépenser », appliqué aux actionnaires, m’apparaît doublement fallacieux. D’une part le dividende et la plus-value éventuelle touchés l’actionnaire ne sont pas une rémunération contractuelle comme un salaire, un intérêt prédéterminé ou le paiement d’une fourniture ; c’est une rémunération résiduelle, aléatoire. Cette rémunération est gérée –notamment par la politique de versement des dividendes et par les rachats d’actions- de manière à en atténuer les variations. D’autre part cette rémunération résiduelle est la contrepartie du risque pris par l’actionnaire. Reste à mesurer ce risque. Les évaluations sont multiples car, face aux aléas reflétés dans la rentabilité fluctuante des revenus résiduels, chaque actionnaire se trouve dans une situation particulière.

Comme d’habitude, je ne me prononce pas ici sur l’option idéologique sous-jacente à cette étude. Je m’en prends simplement à la confusion de vocabulaire induite par le titre de l’article. La rémunération des actionnaires n’est pas une « dépense », du moins lorsque le rachat d’action, comme le choix d’un montant de dividende, sont ce qu’ils devraient être, des moyens pour rendre moins aléatoire le risque sans lequel il n’y a pas d’entreprise.

 


Jeu d’échecs, jeu politique

Kasparof 008feJe ne peux pas m’empêcher de fantasmer sur l’adjectif qualificatif utilisé sur le site de la Tribune d’aujourd’hui (16 août 2017) pour annoncer une première défaite (au milieu de cinq matchs nuls) de l’illustre joueur d’échecs Garry Kasparov, champion du monde quinze années de suite, de 1984 à 2000, et qui revient affronter aujourd’hui, à 54 ans révolus, la nouvelle génération de joueurs. Le titre de l’article m’a laissé songeur : La légende Kasparov domptée par la relève.

Le qualificatif « domptée » évoque les lions du cirque, les chevaux sauvages, les animaux rétifs que l’on soumet pour les rendre doux et aptes au service. Or, dans le jeu d’échec, il ne s’agit pas de dompter, il faut mettre à mort la pièce de l’échiquier représentant le roi. Le roi peut être mis en échec ; et, lorsqu’il n’a aucune échappatoire, il est mat, littéralement, il est mis à mort.

Ces remarques n’auraient que peu d’intérêt s’il ne trouvaient leur transcription dans la politique la plus brulante. Non pas simplement parce que l’ex-champion du jeu d’échecs, réfugié aux États-Unis, est un opposant déclaré au régime de Moscou, mais parce que le jeu d’échec est la représentation parfaite des conflits armés qui menacent aujourd’hui la planète. Interprétant faussement Clausewitz, ce général Prussien conseiller de Koutouzov le vainqueur de Napoléon sur le sol russe, Raymond Aron affirmait que « la guerre est la politique poursuivie par d’autres moyens ». Or la politique, c’est l’art de la parole, du dialogue plus ou moins trompeur, mais qui vise à la détente, à l’entente et à la coopération. En fait, Clausewitz disait exactement l’inverse : la guerre –comme le jeu d’échec- n’a pas pour but la bonne entente mais l’écrasement à tout prix de l’adversaire. C’est la logique du jeu d’échecs, ce fut la « politique » des Nazis, c’est celle de Daech, c’est aussi celle de Trump et de la Corée du Nord, dans une logique que la Bible a souvent dénoncée, car cette logique de destruction repose sur la vengeance qui, l’expérience le prouve, est sans fin.


Licenciements chez Novartis

Paix du travail jpg f2865Le site du Courrier d’aujourd’hui (10 août 2017) détaille le plan de restructuration de Novartis qui, tout en prévoyant l’embauche de 350 collaborateurs, programme la disparition de 500 postes dans la région bâloise (à coût de départs volontaires, retraites anticipées, plan social, sans exclure des licenciements secs). Hier, une manifestation d’une trentaine de personnes a remis à la Direction une pétition, munie de 1165 signatures, protestant contre les licenciements.

Je n’ai pas tous les éléments indispensables pour juger de la pertinence de cette restructuration et ne peux guère me prononcer sur l’ampleur du dommage social occasionné par les décisions en cours. En revanche, je peux épingler une expression utilisée par le journaliste du Courrier pour présenter l’affaire : « Le syndicat Unia a remis une pétition à la Direction du géant pharmaceutique visant à empêcher tout licenciement ».

Je pense légitime la requête du syndicat « empêcher tout licenciement » ; car c’est la raison sociale d’un syndicat que de défendre ses membres confrontés à la précarité ou au danger. En revanche, je pense qu’il est du rôle d’une Direction d’entreprise (comme d’ailleurs de tout gouvernement) de tenir compte des intérêts divergents, souvent contradictoires, des uns et des autres. Tout gouvernement doit arbitrer et faire des compromis entre le court-terme et le long terme, entre les intérêts et les risques supportés par les diverses parties-prenantes à l’entreprise.

Le risque affronté en commun est certes le fondement de toute solidarité ; mais, dans l’entreprise comme dans le pays, les risques communs sont différents. Pour ne parler que des risques économiques, les risques assumés par les salariés diffèrent selon leurs statuts, selon le poids économique de l’entreprise ; ce ne sont pas les risques supportés par les apporteurs de capitaux. Parmi ceux-ci, les créanciers ne supportent pas les mêmes risques que les actionnaires. (Les créanciers bénéficient d’un revenu contractuel, les actionnaires d’un revenu résiduel).

Tout cela, bien évidemment, ne me dit pas si la Direction de Novartis a raison ou tort de restructurer son activité comme il le fait. Mais –piètre consolation- cela me permets de comprendre que, en matière économique comme en matière politique, la paix sociale relève d’un équilibre instable, toujours à conquérir, qu’aucune situation acquise ne saurait garantir.


Hymne national

file6w12gefy3yajshmkd72 ae416La Société Suisse d’Utilité Publique a lancé en 2014 un concours visant à réécrire le Cantique national. Le texte Lauréat supprime la référence à dieu pour la remplacer par l’équité, la solidarité et la diversité, valeurs que personne ne conteste mais qui mobilisent peu les sentiments. La raison de cette réécriture ? Le texte traditionnel donnerait des boutons aux 25% des Suisses qui se déclarent « sans religion » (ce qui ne veut pas dire sans croyance –et encore moins sans dieu). L’éditorial du Temps qui relate ce fait évoque aussi les diatribes possibles relatives à la croix blanche sur le drapeau helvétique. Je sais que cette croix est historiquement liée au christianisme ; mais je suis prêt à ne la considérer que comme le signe arithmétique de l’addition (des cantons, des langues et des sensibilités).

La résistance des communes à faire chanter le 1er août la nouvelle version m’inspire deux réflexions. La diatribe autour d’un mot (dans les débats politique français le mot mariage quand il s’applique aux homophiles ; ici comme un peu partout le mot dieu) souligne que le sens du mot compte moins que les sentiments qu’il inspire. Lorsque les Frères maçons invoquent le GADLU (Grand Architecte de l’Univers), chacun met ce qu’il veut sous ce mot, et cependant ce mot joue un rôle fédérateur. Si le mot dieu ne joue plus ce rôle, alors il faut le changer. Mais par quoi ?

Pourquoi l’équité, la solidarité et la diversité, et non pas le respect, la conscience et la tolérance ? Les valeurs sont innombrables, et chacun y met ce qu’il veut, tant que ces valeurs restent sur les affiches et ne cherchent pas à s’incarner dans les décisions politiques ou réglementaires. (Car la valeur n’est jamais que ce qui donne sens à un coût.)

Ma seconde réflexion porte sur l’usage qui est fait dans les cérémonies publiques du cantique national. En supprimant le mot dieu, les initiateurs croient transformer le cantique national en hymne national. Si ce changement fait moins religieux, il n’en garde pas moins son rôle liturgique, puisqu’il vise davantage un sentiment d’appartenance au destin commun du pays plutôt qu’un programme politique. D’ailleurs je constate qu’il n’est chanté que dans des circonstances où des sociologues discernent facilement une religion civile.

Tant qu’à faire, puisque les valeurs retenues, tout incontestables soient-elles, sont loin de désigner toutes les valeurs qui sont chères au cœur des Suisses, je propose de remplacer dieu par quelque chose comme la Force. Allusion à La guerre des étoiles, la Force faisant plus galactique, permettrait à chacun de projeter dans les étoiles le meilleur de ses désirs patriotiques, familiaux et personnels.


La malédiction du talent

file6vxfvy6dfhlr8h248wl 31e7cLa période estivale est propice au repos. Sans doute pour inciter ses lecteurs fatigués à saisir la dernière occasion de cette fin du mois de juillet, Le Temps du 24 juillet 2017 publie sur son site un article plein d’intérêt. Il s’agit de la chute des talentueux dans une profonde fatigue au seuil du burn-out, cet état où les nerfs ne réagissent plus, enfermant le corps dans l’incapacité de la moindre initiative. Les stimulations artificielles, remontants, dopants, excitants, n’y peuvent plus rien. Dans ces situations extrêmes, le dernier recours est le repos.

L’article s’intéresse non pas au burn-out en général, mais à celui dans lequel sombrent des jeunes professionnels qui ont croqué goulument les défis lancés par leurs entreprises, gravi allègrement les échelons et accédé aux postes de responsabilité les plus enviables. « Lorsque chaque opportunité devient une obligation, une carrière peut virer au cauchemar » suggère le journaliste du Temps. Je ne peux que souscrire à ce diagnostic.

Reste à savoir pourquoi ce sentiment d’obligation. Ici, chacun choisit son explication. Pour les uns, il ne s’agit là que de la transcription psychosomatique de la logique capitaliste qui veut que l’économie ne se maintient à flot qu’en progressant toujours d’avantage. Karl Marx faisait remarquer que l’ouvrier qui désire des pommes de terre et la femme entretenue qui désire des dentelles pensent qu’ils ne font que suivre leur libre instinct, alors qu’ils répondent tous les deux à la même logique du capital.

Loin de ce destin qui s’abat sur le jeune professionnel, et sans nier l’environnement économique ni les contraintes hiérarchiques, j’avance un autre diagnostic, d’ordre religieux. Le Moloch qui semble dévorer ses enfants est le fruit d’un imaginaire qui conduit le professionnel talentueux à s’identifier à l’Organisation dont il fait parti (entreprise, Service administratif, Groupement associatif). Cette identification booste son travail, car la réussite de l’Organisation est un objectif stimulant (du moins tant que les affaires progressent et que les résultats semblent à portée de la main). Mais quand l’objectif professionnel s’éloigne au fur et à mesure que l’on avance, telle l’horizon sur l’océan, l’identification devient poison et le corps s’épuise.

Morale de l’histoire : les vacances sont le bon moment pour rester soi-même et, par la relecture de son travail passé, retrouver un sens personnel (et non pas institutionnel) à son activité professionnelle. Cela favorise le bonheur que Blaise Pascal promet à ceux qui savent « demeurer en repos ».


Quel apprentissage ?

file6vvgmwcd6ipoezpelet f2e0cEngoncées dans une culture à dominante spéculative, les Autorités françaises regardent avec concupiscence du côté de la formation des jeunes Helvètes. Le système suisse d’apprentissage, combiné avec l’accessibilité des formations hautement spécialisées ont permis à la Suisse de se maintenir dans les premiers rangs industriels, sauvegardant un art de vivre que le monde entier nous envie.

Les éducateurs suisses se laisseraient-ils envouter par les sirènes françaises ? Peut-être pas, en dépit d’un article publié aujourd’hui sur le site du Temps. « Vanté à l’étranger, l’apprentissage peine à séduire en Suisse » prétend le titre qui s’appuie sur le fait qu’il reste plus de onze mille places à prendre par de futurs apprentis. Pour expliquer ce déficit, les corps de métiers critiquent notamment la « dévalorisation » de la formation duale par les Autorités scolaires. Il me semble que trop sévère est ce jugement. Car la capacité d’abstraction n’est pas facultative. L’abstraction est nécessaire pour passer d’une problématique à une autre, pour se libérer des manières de faire trop particulières et pour élaborer des méthodes nouvelles aptes à résoudre des problèmes inédits.

En France, l’Éducation nationale se cache derrière cette nécessité de l’apprentissage intellectuel pour faire obstacle aux formations professionnalisantes, pour ne reconnaître que du bout des lèvres les enseignements alternés, pour ignorer les « écoles de production » qui insèrent par un travail professionnel très encadré des jeunes rétifs au système scolaire. C’est dommage. Depuis Leroi-Gourhan, on sait que vont de pair l’intelligence et le geste corporel –geste qui peut prendre diverses formes artisanales, physiques ou artistiques-. Certes, toutes les sortes d’apprentissage ne contribuent pas également à l’intelligence, il serait cependant dommageable d’en priver ceux qui s’épanouissent moins dans l’abstraction. Reste à trouver pour chaque élève le bon compromis.


Argent de poche

Le site de la Tribune rapporte une enquête réalisée par le Crédit Suisse concernant l’argent de poche donné aux enfants (13-15 juillet 2017). On y apprend beaucoup de choses concernant les montants selon l’âge et le sexe, le niveau et les résultats scolaires, selon que l’on est en Suisse alémanique ou en Suisse romande. Il est aussi question de la manière de dépenser son argent de poche (17% est immédiatement dépensé, le reste est épargné pour un achat ultérieur, bicyclette, jeu, ordinateurs). Bref, tout y est, ou presque.

J’épingle cette petite information car l’enquête est principalement menée du point de vue des enfants. C’est pourquoi j’ajoute un sous dans la musique en m’interrogeant sur les raisons et les sentiments des parents. L’enquête signale en passant que la première justification des parents alémaniques est de permettre aux enfants l’apprentissage de l’argent. Cela ne m’étonne pas. Diderot, dans Le neveu de Rameau, esquisse une scène haute en couleur où le héros explique -en maniant une pièce d’or- comment il fait comprendre à son fils que cet objet est «sacré» (sic). Par ce cocon littéraire, Diderot traduit bien l’angoisse des parents qui veulent éduquer leur enfant à la réalité monétaire. Car l’argent, de par sa triple fonction de réserve de valeur, d’unité de mesure économique, et de moyen pratique pour les échanges, entraine avec lui une certaine liberté. (Là se cache le «sacré».)

Dans une société monétarisée comme la nôtre, qu’importe les motivations des uns ou des autres, pourvu qu’on puisse payer. Liberté conditionnée par la qualité de l’offre, certes! Liberté limitée par la quantité d’argent dont on dispose et l’état du marché, c’est évident; mais liberté quand même ! Et c’est bien là une source, sinon d’inquiétude, du moins de juste préoccupation de la part des parents. Que mon enfant va-t-il faire de son argent de poche? C’est la même question que l’on se pose avant de donner pour une œuvre humanitaire, caritative ou religieuse: mon argent ne va-t-il pas être gaspillé dans des dépenses superflues? Parent ou pas, cette question honore celui qui se la pose.


Interdépendance internationale

file6vo6g657rypow98nh5h e2088Le Conseil fédéral s’est opposé fermement à l’initiative de l’UDC pour «l’autodétermination» de la Confédération (mercredi 5 juillet 2017). Le Temps rapporte le fait en utilisant une image maritime «Le Conseil fédéral vent debout contre une initiative ‘qui affaiblit’ en remettant en question les 5'000 accords qui lient la Suisse à l’étranger» (jeudi 6 juillet 2017).

Le prétexte de l’initiative est le jugement porté par la Cour de Strasbourg dans le domaine de l’immigration. L’UDC juge que le Droit helvétique doit prévaloir sur les instances judiciaires étrangères. Certes, les «5'000 accords qui lient la Suisse à l’étranger» ne seraient pas tous impactés de la même manière, et les renégociations qui suivraient l’éventuel succès de l’initiative ne pourraient pas totalement supprimer l’encastrement de l’économie et de la politique helvétique dans les marchés et les rapports de force mondiaux; mais les coups seraient sévères et les effets catastrophiques.

Je ne peux que souscrire à l’opposition nette du Conseil fédéral. Le superbe isolement d’un pays s’est toujours soldé par une régression économique et sociale. Dans ma jeunesse estudiantine, nos professeurs concédaient du bout des lèvres que seuls quelques grands pays, largement pourvus de ressources naturelles et d’une population nombreuses, laborieuse, réactive et capable d’invention techniques ou commerciales, pouvaient prétendre à l’autonomie. Malheureusement il n’en est rien. L’Inde qui a voulu jouer cette carte-là après son indépendance politique a traîné durant plusieurs décennies le boulet de techniques rendues obsolètes faute d’avoir été stimulées par la concurrence internationale. Aujourd’hui ni la Chine, ni la Russie, ni le Brésil, ni même les États-Unis, ne peuvent envisager de se couper du reste du monde. À fortiori un petit pays comme la Suisse.

Certes, la présente question n’envisage pas l’économie, mais l’immigration et les Droits humains qui lui sont liés. Et la Cour de Strasbourg, organe judiciaire du Conseil de l’Europe (46 pays) a pour charge première de défendre les Droits humains dans les pays qui relèvent de sa juridiction. Indépendamment même des questions économiques, cet enjeu humain justifie de se dresser vent debout, avec le Conseil fédéral, contre l’initiative controversée.


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logos presse 24a03Retrouvez les six premiers mois de la chroniques d’Étienne Perrot sj de l'année 2017 ou l'art d'épingler les petites phrases d'apparence anodine qui ne sont pas si banales que ça!

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