Notre société promeut l’image d’un corps parfait. Bronzer, soigner l’éclat de son teint, traquer la pilosité, sculpter ou liposucer son corps jusqu’à la perfection imposée par l’idéal plastique de notre temps, en viennent à faire oublier que nous n’existons qu’en habitant notre corps. À la différence du corps-objet, chose parmi les choses, le corps-sujet, est bien le vécu que j’ai de lui. Loin d’avoir un corps, je suis mon corps. Marqué par l’histoire, il est unique. Pierre n’est pas Jean, Jésus n’est pas Gautama.

À force de marteler que notre bonheur se situe dans la lisseur de la peau, la fermeté des cuisses ou le tour de taille, notre société nous fait oublier que nous ne sommes que par la relation que nous établissons avec notre corps. Nous savons, d’un savoir immédiat et irréfutable que nous sommes plus que lui. Notre histoire, nos épreuves et nos joies ont façonné la manière dont nous le vivons. À une vision mécanisée et froide d’un corps-objet transitoire et manipulable susceptible de mille métamorphoses, s’oppose l’évidence qu’il abrite notre histoire personnelle et unique: «une présence déborde qui n’est pas seulement le corps, mais qui pourtant n’existe pas sans le corps. C’est que le corps dit toujours plus, annonce toujours plus que lui-même.» (Françoise le Corre, Le centre de gravité, Bayard, Paris 2004) Cet irréductible échappe à la marchandisation du monde comme notre sentiment du temps vécu échappe au temps des horloges.

Notre corps est donc singulier. Il est aussi vulnérable. On ne peut exercer sur lui un contrôle comme tentent de le faire ceux qui le considèrent d’autant plus comme étant à portée de main que leur existence leur échappe. Les cures de rajeunissement à tout prix témoignent de cette peur de la mort que dévoile tout volonté de maîtrise sur l’inéluctable.

Le corps est médiateur puisqu’il porte et signifie mon histoire. Il m’ouvre au monde par cette manière unique que j’ai d’être et d’entrer en relation. S’il se fait oublier pour me donner de jouir de la vie, sujet au vieillissement il signifie aussi ma finitude. En la reconnaissant, l’acceptant et l’offrant peut rayonner le Mystère qui habite ma chair.

Loin de l’idolâtrie, du culte et de l’instrumentalisation du corps-objet qui entraîne dans l’imaginaire stérile et divise la personne d’avec elle-même, loin d’un dualisme qui sépare une âme immortelle d’un corps terrestre, l’apôtre Paul en faisant du corps le temple de l’Esprit, nous invite à le vivre comme habité par la Présence divine. Plutôt que de se lancer à corps perdu dans sa vaine sauvegarde, n’avons-nous pas à découvrir que, fait pour le Seigneur, il est promis à la résurrection? Dans une société qui trop souvent considère que le corps n’engage qu’une partie de soi et qu’il ne va qu’à sa perte, l’exhortation de Paul est plus que jamais actuelle: «Glorifiez donc Dieu par votre corps».

Luc Ruedin sj

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Ces minutes heureuses

Pleines de sel et de feu, de saveur et de flamboyance, des minutes heureuses nous sont accordées: instants de grâce car de perte, joyeux et douloureux en leur mystérieuse fulgurance. Instants de traversée aussi qui nous importent. Chargés d’éternité vivante, ils nous soulèvent, semblent nous enlever à notre quotidien trop banal, souvent lourd à porter. Si légers qu’ils semblent venus d’ailleurs, si pleins qu’ils transfigurent toute chose. Qu’en faisons-nous? Quelle portée concrète ont-ils sur nos existences?

Le royaume de la sensation

Il m’arrive au matin de me réveiller sans énergie, sans vitalité. Une espèce d’atonie, d’apathie me cloue au lit. Une vie amorphe et sans consistance semble alors être mon lot. Sous l’emprise de cette humeur noire, je redoute le jour qui s’annonce. Tant il sera lourd, gris et sans relief. À vrai dire, je suis plombé, sans ressort et pour tout dire atomisé.

De la compassion...

De la sympathie, on dit qu’elle est naturelle. Elle est ou n’est pas. La rencontre est heureuse avec celui qui est d’un abord agréable. M’accordant à lui par le sentiment -j’ai de la sympathie pour lui- je lui reconnais aussi la qualité d’être sympathique: «Bon sang ce qu’il est sympa!» Donc quoi de plus heureux pour les humains que nous sommes de rencontrer des gens plaisants.

Sur la terre comme au ciel

Sur la terre comme au ciel, tel était l’intitulé d’une émission religieuse voici quelques années sur RSR2 devenue RTS Deux. Elle se voulait un commentaire évangélique de l’actualité telle qu’elle se faisait. Judicieux, son titre exprimait bien ce que les chrétiens célèbrent à Noël.

Choisir la jeunesse

Quel que soit notre âge, ne désirons-nous pas toujours la jeunesse? Elle est sinon notre nostalgie, du moins notre aspiration. Elle reste dans notre imaginaire comme un paradis perdu, un Eden à retrouver. Ainsi du corps. Notre société ne cesse de nous proposer de le rajeunir, de le garder intact des ravages du temps. Ainsi de l’âme. Méthodes de développement personnel et techniques de méditation sont foison. Quelle place font-elles à la mort, cette limite incontournable qui, signant notre finitude, nous humanise?

De l’importance de la décantation

«Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse» dit le proverbe. En effet, à s’exposer trop longtemps à une situation difficile, ambigüe, délicate, risquée, on finit par en subir les conséquences. Qui une fois ou l’autre n’a dû boire la coupe jusqu’à la lie et y laisser sa peau? Du stress au burn-out, du petit verre à l’alcoolisme, de la prise de risque inconsidérée à la mort, le pas est vite franchi. À trop vouloir tirer sur la corde, elle se rompt. À trop la distendre tout se rompt! Comment adopter l’attitude juste qui nous permet de promouvoir la vraie vie? Comment être rigoureux sans être rigide? Être souple sans être relâche?

L'espace ouvert

Est clos ce qui sert à obstruer le passage, à enclore un espace (définition du Petit Robert). Contrairement au sens courant, dans la vie spirituelle, la clôture n’est pas un emplacement fermé. Elle crée un espace intime qui ouvre notre horizon. Elle façonne un lieu où se vit la relation. Lieu et temps réservés pour la prière préservent l’écart par rapport au monde. Il est indispensable pour nourrir le lien vital qui nous rapporte au Christ.

À partir de la fin

L’autre soir j’admirais la lune qui jouait à cache-cache avec les nuages tantôt nombreux, tantôt clairsemés. Soudain elle s’offrit en sa pleine clarté, belle et lumineuse. Le paysage alentour fut comme transfiguré. Monts et collines, arbres et pâturages, demeures et chemins apparurent comme en plein jour. Je ne savais sur quoi laisser trainer mon regard: le disque lunaire dont la splendeur n’avait d’équivalent?

La dispersion surmontée

De toute évidence, s'agissant de notre vie, nous avons à nous laisser guérir de la dispersion. S'insinuant souvent à notre insu elle est au cœur de nos existences.

À corps gagnant

Notre société promeut l’image d’un corps parfait. Bronzer, soigner l’éclat de son teint, traquer la pilosité, sculpter ou liposucer son corps jusqu’à la perfection imposée par l’idéal plastique de notre temps, en viennent à faire oublier que nous n’existons qu’en habitant notre corps. À la différence du corps-objet, chose parmi les choses, le corps-sujet, est bien le vécu que j’ai de lui. Loin d’avoir un corps, je suis mon corps. Marqué par l’histoire, il est unique. Pierre n’est pas Jean, Jésus n’est pas Gautama.