En ces temps troublés par le coronavirus, notre rapport à la mort n’est plus l’objet d’un simple savoir théorique. Il se dévoile à nous dans la peur, ou plus exactement dans l’angoisse qui place l’être humain devant l’énigme qu’il est pour lui-même. Luc Ruedin sj propose de cheminer aux côtés de Thérèse d'Avila en prêtant l'oreille au chant des frères de Taizé pour éclairer notre route! Il vous donne rendez-vous deux fois par semaine le mardi et le vendredi jusqu'au 17 avril! Ils sont à lire sous la rubrique Vie spirituelle au temps du coronavirus.

Lorsque Thérèse d'Avila mourut le 15 octobre 1582, elle laissa son livre de prières, son bréviaire. Et les sœurs y trouvèrent un papier sur lequel étaient inscrites ce message: cf billet spirituel Nada te Turbe (Que rien ne te trouble). Trois fois trois lignes. Dans un rythme équilibré. Condensé dans le contenu. Beauté de l'art poétique. Certains soupçonnent d'ailleurs que ce texte est de Jean de la Croix:

Que rien ne te trouble
Que rien ne t’effraie
Toute passe

 

Dieu reste le même
Patience
Atteint tout.

 

Qui a Dieu
Ne manque de rien
Dieu seul suffit.

Ce texte -chanté par les frères de Taizé (voir en bas de page)- n'est pas une prière. Thérèse ne s'adresse pas à Dieu. Dieu ne parle pas non plus ici. Elle parle à son âme, à elle-même: De même, le psalmiste au psaume 42: «Qu'as-tu mon âme à défaillir et à gémir sur moi? Espère en Dieu: à nouveau je lui rendrai grâce, le salut de ma face et mon Dieu!» Ps 42,12.

De quoi nourrir pendant quelque temps notre méditation... et peut-être de composer soi-même son propre billet spirituel... Si c'est le cas, envoyez-le nous et nous le publierons avec joie:

Une invitation à méditer

Dans le quotidien, nous nous efforçons le plus souvent de neutraliser l’angoisse soit en essayant de surmonter notre mortalité, soit en la fuyant, soit enfin en l’affrontant, note le Père Ruedin sj :

- On peut tenter de surmonter la mort. Pensons au Trans humanisme qui fait miroiter la prolongation indéterminée de la vie humaine.
- On peut tenter de la neutraliser. Le philosophe Martin Heidegger a analysé les ruses que déploient les humains pour se dissimuler à eux-mêmes leur propre mortalité, et Blaise Pascal a décrit les divertissements qu’ils inventent pour l’oublier.
- On peut aussi tenter de l’assumer et d’y consentir, sans que ce soit là l’aveu d’une défaite, mais au contraire d’une totale conversion de notre regard sur la mort. Elle nous apparaît alors moins comme une limite que comme la ressource secrète dont se nourrit l’existence.

Le mourir apparaît alors comme la condition du naître et la mortalité comme une chance pour l’être humain: non plus obstacle, mais tremplin à partir duquel il peut bondir dans l’existence. Plus encore passage qui le conduit dans la remise totale de soi au Mystère qui le fonde et l’accueille dans l’Amour.

Des voies spirituelles ont été tracées qui peuvent nous aider à adopter cette posture et ouvrir à l’Espérance par-delà le tourbillon de l’angoisse. À partir de là, il peut alors nous être révélé que la peur de la mort n’est nullement incompatible avec la joie d’exister dans la foi en Celui qui Maître de la vie et de la mort.

Il ne s’agit pas de faire taire l’angoisse, ou de dédramatiser la mort, ni de s'attendre à l’absence totale de trouble. Car ce serait alors travailler à s’amputer de cette part sensible de notre être qui s’émeut à la pensée de la mort et nous rend si humains. Ce qui est plutôt requis, c’est de cesser d’opposer de vaines résistances à l’angoisse et de se laisser porter par la confiance pour parvenir à atteindre ce moment où, dans la foi et par grâce, la peur se changera en paix et en joie.

Une telle transmutation, si elle est possible, advient à la fois en nous et sans nous, elle se fait sans que nous la fassions! Le meilleur mot pour décrire un tel changement d’état est celui de Maître Eckhart, qui parlait à ce propos de Gelassenheit, ce laisser-être qui rend toutes choses à elles-mêmes, du moment que l’on cesse de les asservir à nos projets et que l’on parvient à se dépouiller de l’attachement à son moi.
Ainsi le détachement n’est pas l’absence d’émotions, car il ne provient pas du rejet de notre finitude, mais aspire au contraire à s’ouvrir à sa vérité dans la confiance.

Ce calme devant la mort est moins l’œuvre de l’ascèse que du détachement qui nous relie justement à Dieu. On parvient peut-être à l’atteindre non pas en se situant par-delà l’angoisse, mais plutôt en l’acceptant, pour tenter de rejoindre cette zone immobile qui constitue le centre des tourbillons. L’angoisse de celui qui se risque jusque-là ne souffre pas qu’on l’oppose à la joie. Elle se tient, en deçà de telles oppositions -un temps pour vivre, un temps pour mourir- (Quoelet 3,2) dans une alliance secrète avec la sérénité que donne la foi.

«Nada te Turbe» («Que rien ne te trouble») nous intime Thérèse d’Avila. Suivons là sur ce chemin de confiance…

Luc Ruedin sj

SainteTherese Gerard blogLuc wikiSainte Thérèse (1827) par François Gérard © Wikimedia Commons / photomontage jésuites de Suisse

 

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