Bien souvent, je me dis: «je n’ai pas le temps, je suis si pressé, j’ai encore tant de choses à faire.» J’acquiesce d’ailleurs à ce jugement hâtif d’autant plus facilement que le flux de la vie m’emporte tel un fétu de paille. Ballotté par les événements, je suis entraîné dans une valse endiablée; le quotidien me malmène; il m’impose son rythme; il devient mon maître. Qui plus est, trompé par l’apparence, je suis intimement persuadé que c’est signe d’une vie bien remplie. Pourtant, en ce lieu caché du monde où l’âme se régénère et vient à la vérité m’apparaît alors la fausseté d’un tel jugement.

En effet, ce temps qui me file entre les doigts comment ne pas me rendre compte qu’il filait d’autant plus vite que je «n’habitais» pas mon présent. Retenu par mille soucis, projeté par cent projets, j’en avais oublié qu’ils n’étaient que soucis et projets. Ils avaient pris toute la place. Où sont-ils maintenant? Disparus en fumée! Plus que cela. Accaparant toute ma conscience ils avaient effacé la chair de ma vie: sensations, impressions, émotions, sentiments, rencontres. Perdus à jamais ces moments offerts pour donner corps à mon existence, pour créer mon histoire. Ma mémoire n’en garde même pas la trace!

Disparu donc ce présent absent à la vraie vie, envolés également ces soucis encombrants, ces projets excitants. Je me suis alors dit: Pourquoi vouloir arrêter ou devancer le temps? Ne dois-je pas simplement l’accueillir? Ne dois-je pas recueillir le présent en ce lieu secret qui rassemble tous les instants? Ne dois-je pas à cet effet tendre mon esprit dans une attention amoureuse à ce qui apparaît? Ne doit-il pas ainsi devenir la mesure de ce temps au lieu d’en être l’esclave? N’est-ce pas ainsi qu’il me sera donné d’échapper au tourbillon meurtrier?

J’ai alors compris que ce lieu mystérieux advenait en moi lorsque je regardais les merveilles du Seigneur. Il prenait réalité lorsque la Création était rendue présente à mon esprit par la louange. Soucis et projets devenaient relatifs. Ces chronophages livraient alors leur identité mensongère. Dans la louange de Celui qui fait le Ciel et la Terre, le passé, le présent et le futur trouvaient leur unité. J’ai compris que je pouvais ainsi participer à la Création. Quittant les bois brûlés et les airs évanescents, je suis venu m’établir en ce présent donné gratuitement en écho à la louange que j’en faisais. Lorsque aujourd’hui encore je suis entraîné en ces tourbillons meurtriers, résonne en contrepoint cette autre mélodie: «Et Dieu vit que cela était bon.»

Luc Ruedin sj

Rheinbad Breite2 Bale Beat09Rheinbad Breite © Beat Altenbach sj

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Ces minutes heureuses

Pleines de sel et de feu, de saveur et de flamboyance, des minutes heureuses nous sont accordées: instants de grâce car de perte, joyeux et douloureux en leur mystérieuse fulgurance. Instants de traversée aussi qui nous importent. Chargés d’éternité vivante, ils nous soulèvent, semblent nous enlever à notre quotidien trop banal, souvent lourd à porter. Si légers qu’ils semblent venus d’ailleurs, si pleins qu’ils transfigurent toute chose. Qu’en faisons-nous? Quelle portée concrète ont-ils sur nos existences?

Le royaume de la sensation

Il m’arrive au matin de me réveiller sans énergie, sans vitalité. Une espèce d’atonie, d’apathie me cloue au lit. Une vie amorphe et sans consistance semble alors être mon lot. Sous l’emprise de cette humeur noire, je redoute le jour qui s’annonce. Tant il sera lourd, gris et sans relief. À vrai dire, je suis plombé, sans ressort et pour tout dire atomisé.

De la compassion...

De la sympathie, on dit qu’elle est naturelle. Elle est ou n’est pas. La rencontre est heureuse avec celui qui est d’un abord agréable. M’accordant à lui par le sentiment -j’ai de la sympathie pour lui- je lui reconnais aussi la qualité d’être sympathique: «Bon sang ce qu’il est sympa!» Donc quoi de plus heureux pour les humains que nous sommes de rencontrer des gens plaisants.

Sur la terre comme au ciel

Sur la terre comme au ciel, tel était l’intitulé d’une émission religieuse voici quelques années sur RSR2 devenue RTS Deux. Elle se voulait un commentaire évangélique de l’actualité telle qu’elle se faisait. Judicieux, son titre exprimait bien ce que les chrétiens célèbrent à Noël.

Choisir la jeunesse

Quel que soit notre âge, ne désirons-nous pas toujours la jeunesse? Elle est sinon notre nostalgie, du moins notre aspiration. Elle reste dans notre imaginaire comme un paradis perdu, un Eden à retrouver. Ainsi du corps. Notre société ne cesse de nous proposer de le rajeunir, de le garder intact des ravages du temps. Ainsi de l’âme. Méthodes de développement personnel et techniques de méditation sont foison. Quelle place font-elles à la mort, cette limite incontournable qui, signant notre finitude, nous humanise?

De l’importance de la décantation

«Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse» dit le proverbe. En effet, à s’exposer trop longtemps à une situation difficile, ambigüe, délicate, risquée, on finit par en subir les conséquences. Qui une fois ou l’autre n’a dû boire la coupe jusqu’à la lie et y laisser sa peau? Du stress au burn-out, du petit verre à l’alcoolisme, de la prise de risque inconsidérée à la mort, le pas est vite franchi. À trop vouloir tirer sur la corde, elle se rompt. À trop la distendre tout se rompt! Comment adopter l’attitude juste qui nous permet de promouvoir la vraie vie? Comment être rigoureux sans être rigide? Être souple sans être relâche?

L'espace ouvert

Est clos ce qui sert à obstruer le passage, à enclore un espace (définition du Petit Robert). Contrairement au sens courant, dans la vie spirituelle, la clôture n’est pas un emplacement fermé. Elle crée un espace intime qui ouvre notre horizon. Elle façonne un lieu où se vit la relation. Lieu et temps réservés pour la prière préservent l’écart par rapport au monde. Il est indispensable pour nourrir le lien vital qui nous rapporte au Christ.

À partir de la fin

L’autre soir j’admirais la lune qui jouait à cache-cache avec les nuages tantôt nombreux, tantôt clairsemés. Soudain elle s’offrit en sa pleine clarté, belle et lumineuse. Le paysage alentour fut comme transfiguré. Monts et collines, arbres et pâturages, demeures et chemins apparurent comme en plein jour. Je ne savais sur quoi laisser trainer mon regard: le disque lunaire dont la splendeur n’avait d’équivalent?

La dispersion surmontée

De toute évidence, s'agissant de notre vie, nous avons à nous laisser guérir de la dispersion. S'insinuant souvent à notre insu elle est au cœur de nos existences.

À corps gagnant

Notre société promeut l’image d’un corps parfait. Bronzer, soigner l’éclat de son teint, traquer la pilosité, sculpter ou liposucer son corps jusqu’à la perfection imposée par l’idéal plastique de notre temps, en viennent à faire oublier que nous n’existons qu’en habitant notre corps. À la différence du corps-objet, chose parmi les choses, le corps-sujet, est bien le vécu que j’ai de lui. Loin d’avoir un corps, je suis mon corps. Marqué par l’histoire, il est unique. Pierre n’est pas Jean, Jésus n’est pas Gautama.