Le confinement nous a tenus prisonniers pendant plusieurs semaines. Aujourd’hui, tout se remet lentement à tourner. Que signifie pour nous ce retour à la normale? Quelles leçons avons-nous tirées de la crise du coronavirus? Pour y répondre, Bruno Brantschen sj s’est inspiré de sainte Corona -une jeune femme courageuse dont le nom latin fut francisé en Couronne et morte en martyre vers 177- en ce 14 mai, jour de sa commémoration.

La semaine dernière, l’annonce faite lors d’une émission radio m’a stupéfait: le gouvernement bangladais annonçait que, malgré la pandémie, les travailleurs du textile devaient retourner travailler à l'usine. Qu'est-ce que cela signifiait? Produire à nouveau, sans réelle protection contre le virus, dans un espace réduit qui plus est, qu'est-ce que cela pouvait bien signifier pour eux, pour nous? Un retour à la soi-disant normale? Quelles leçons avons-nous tirées de cette crise?

Au cours des dernières semaines, une femme inconnue du grand public a été mise au jour. Aujourd'hui, 14 mai, l'Église catholique célèbre sa mémoire: il s’agit de Sainte-Corona (née en 160 et morte en 177). Elle n'a en commun avec le virus que son nom. Néanmoins, son histoire est d'une étonnante actualité.
Martyre du IIe siècle, Corona était originaire d'Alexandrie, en Égypte. Pendant la persécution brutale des chrétiens sous l'Empire romain, elle a donné sa vie pour ses croyances chrétiennes.
À l’époque, comme aujourd’hui encore, les décideurs abusaient de la religion pour consolider leur pouvoir dans les crises internes et externes. Quiconque ne soumettait pas à leurs dieux était considéré comme un ennemi de l'État. La peur, la colère et la frustration de la population explosait au sein des minorités comme celle des chrétiens qui refusaient le culte des dieux. C’est à ce moment-là que la jeune Corona, âgée de 16 ans, entre en scène. Elle était l'épouse d’un soldat, de Victor. Lorsqu'il fut torturé, elle l'encouragea à rester fidèle à sa foi chrétienne. Raison pour laquelle elle fut arrêtée par les autorités. On rapporte qu'elle fut attachée à la pointe de deux palmiers et écartelée.

En quoi la crise du coronavirus nous relie-t-elle à la sainte?

Face au danger mortel qui la menaçait, je peux m’imaginer la solitude de Corona. Rejetée, la menace lui a pourtant donné un courage et une détermination inimaginables, et ouvert une nouvelle perspective. La crise du Covid-19 renvoie lui-aussi avec dureté nombre de personnes à leur solitude. Après une discussion que j’ai eue avec un jeune homme, le rapport entre les deux Corona m’a semblé évident. Il me racontait que le confinement l'avait soudainement privé de toute chance de rencontrer des amis, et de se déplacer librement. Le voyage n'était plus une option. Il me disait être soudainement tombé dans un trou noir. Cantonné aux contacts de lui-même, de sa famille et de son environnement immédiat, après un moment de trouble, il a pourtant peu à peu découvert la richesse de cette limitation forcée. Il s'est rendu compte qu'il se contraignait dans sa vie à être constamment en "contact". L'envie de se promener dans les rues bondées de Bali et dans les centres commerciaux de New York -ses endroits de prédilection- l'a soudainement quitté.
S'était-il fui depuis longtemps?

La jeune Corona, victime d'une violence arbitraire, partage avec nous l'expérience de la vulnérabilité et de l'impuissance. La pandémie démontre de façon dramatique à quel point nous sommes fragiles et impuissants, et à quel point nous avons peu de contrôle sur notre destin. Le vaccin qui apportera la sécurité n'a pas encore été trouvé. Quand le sera-t-il? Qui sait? Cette douloureuse crise a renforcé en nous le don de compassion et ouvert nos oreilles au cri de ceux qui souffrent. C'est seulement dans cette prise de conscience que nous pouvons reconnaître la contribution que nous pouvons apporter au monde en tant qu'individus et ensemble.

On se souvient de sainte Corona comme d'une femme qui, face à la trahison et à la mort, a permis à son mari de renforcer sa foi chrétienne. Sa détermination encourage à chercher un nouveau sens à la communauté. En tant que baptisée de l'église primitive, elle a appris à voir loin en termes de parenté et de solidarité. Ce n'est plus la famille de naissance et le clan qui déterminent qui sont les parents, mais le Créateur. Ce sentiment de communauté, nous le ressentons dans la crise actuelle chez beaucoup de ceux qui donnent de manière désintéressée pour que d'autres puissent survivre. De même que Corona, ils nous inspirent dans notre nouveau départ «pour passer de l'idée de compétition et de rivalité à une véritable 'compétence'», écrit le théologien et capucin Niklaus Kuster dans Corona, un livre qu’il vient de publier dont le but est de permettre d’identifier un objectif commun et d’utiliser les capacités de tous pour s'en rapprocher: «proposer un monde juste, convivial et pacifique qui n'exclut personne.»

Nombreux sont ceux qui ne pourront jamais récolter les fruits de leurs efforts inlassables. Je pense à tous ces médecins, infirmières et thérapeutes qui sont morts. Beaucoup de ceux qui ont portés secours à ceux qui se trouvaient sur le bas-côté ne recevront peut-être jamais de remerciement. Et qu'en est-il de tous ces proches qui n’ont pas pu être embrassés, à qui on n’a pas pu rendre une dernière visite?

En sainte Corona, nous pouvons trouver une porteuse d'espoir: l’espoir que rien ne peut être brisé, ni par la menace, ni par la mort. Elle savait qu'elle était portée, connaissait sa propre foi et le courage de ses coreligionnaires. La lumière de la certitude s'est allumée en elle. Elle savait qu'en Dieu aucune bonne action et aucune parole consolante ne se perdait et qu'aucune larme ne coulait en vain.
En Lui, elle a trouvé la perfection qu’elle ne pouvait avoir et un pouvoir au-delà du sien.

 

Illustration: Image votive de la Sainte Corona, martyre du IIe siècle (1905), église paroissiale de St. Corona am Wechsel (Autriche). Source: Joachim Schäfer in Ökumenische Heiligenlexikon (OHL) ou Lexique œcuménique des Saints.

 

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