L’écriture a quelque chose d’une thérapie -aisément accessible à tous grâce aux réseaux sociaux. C'est sans doute une bonne chose, mais cette réalité peut se révéler déplorable: en effet, on trouve sur ces plateformes, entre autres choses, des attaques tous azimuts, des insultes, des propos haineux et des menaces de mort. Je m’interroge: ces énoncés non filtrés lancés dans l’espace digital ont-ils vraiment un effet thérapeutique? Et que faire des insultes, des discours de haine et du verbiage idiot qui s’y étalent? se demande Christian Rutishauser sj, provincial des jésuites de Suisse.

Les réseaux sociaux permettent à tout un chacun de faire connaître son avis sans difficulté. Dans l’espace semi-public des amis du web, on exprime, en toute spontanéité, ses émotions les plus personnelles et on publie des commentaires sur tous les sites interactifs accessibles, sans trop y réfléchir. L’anonymat réel ou dont croit jouir celui qui est assis chez lui devant son ordinateur fait tomber ses inhibitions. À ce moment, le contrôle social est comme annulé. On se lâche, on déverse ce que l’on a sur le cœur. Et l’on n’a besoin pour cela que des éléments les plus rudimentaires de l’art d’écrire puisqu’il ne s’agit apparemment pas d’un texte destiné au grand public. On ne commence donc pas par réfléchir à l’ensemble, puis à le coucher par écrit avec soin. Au contraire, on se rue sur le clavier et ce n’est qu’en cours de route que l’on s’aperçoit de ce que l’on pense et ressent vraiment.

Plutôt qu’un message adressé à un interlocuteur réel c’est une sorte de monologue lancé dans l’espace virtuel impersonnel. L’écran est comme le Dr. Freud qui, le plus invisible possible, se trouve derrière le divan sur lequel le patient est allongé. Écrire sur les réseaux sociaux ferait donc partie d’une auto-thérapie à laquelle on peut accéder avec la plus grande facilité sur le web. C’est bien la raison pour laquelle ces réseaux révèlent certains aspects des abîmes de l’âme humaine: agressions tous azimuts, insultes, propos haineux et menaces de mort. On peut parler de torrents d’ordures. Car c’est bien d’ordures qu’il s’agit. Même ce qu’il y a de préconscient et d’archaïque dans cet abîme fait surface sur les réseaux sociaux. Ce qui est socialement inacceptable semble s’étaler d’autant plus aisément que dans la société analogique, le politiquement correct est de rigueur. Cette exigence peut rappeler les scrupules qu’avaient les générations passées, et nous nous trouvons alors face à un phénomène où deux extrêmes coexistent, qui ont d’ailleurs plus de points communs qu’il n’y paraît au premier abord. Les extrêmes se touchent!

Il me semble dès lors indispensable que des règles différenciées prévalent dans les divers espaces de parole: intime, privé, semi-public et public. Il faut aussi distinguer le discours officiel des propos personnels. Estomper systématiquement toutes les limites et exiger une transparence et une perméabilité totales est non seulement naïf, mais dangereux. Le monde digital a ouvert de nouveaux espaces de communication, notamment au travers des réseaux sociaux, et nous devons commencer par apprendre à nous en servir. Différentes cultures de dialogue devraient alors se mettre en place et l’expérience dictera les règles à adopter. On peut relever des parallèles entre le débat actuellement en cours sur la liberté d’expression à propos de la modification de la loi contre la discrimination, visant à pénaliser la discrimination des personnes en raison de leur orientation sexuelle, et les discussions des années 1990 lors de l’introduction de la norme pénale contre le racisme. Mais il faut également le situer dans le contexte de la transformation que les réseaux sociaux ont provoquée depuis lors dans le domaine de la communication.

En tant que théologien, je suis particulièrement sensible à l’utilisation du langage et attentif à la manière dont nous parlons. Les propos spontanés lancés dans les réseaux sociaux ne sont pas que des mots vides de sens. La parole et l’écriture interagissent de manière complexe avec l’action. Les mots ont un effet considérable, et j’aime utiliser la notion d’acte de parole. Elle peut aussi s’appliquer aux insultes, aux propos haineux et aux menaces de mort. Dans le discours sur la montagne, Jésus fait remarquer que maudire l’ennemi en son for intérieur est déjà un meurtre et que l’adultère prend racine dans le désir auquel on se permet de donner libre cours dans son cœur. Les sentiments influent sur le rapport que l’on entretient avec les autres. Parler et écrire créent une réalité sociale.

En tant qu’accompagnateur spirituel, je tiens à attirer l’attention sur le passage de la parole personnelle au discours public et celui de la parole à l’écrit. Les réseaux sociaux sont à cet égard particulièrement révélateurs, raison pour laquelle on les prend en compte dans l’accompagnement spirituel et la pastorale. Dans ces domaines, le lieu privilégié est le dialogue face à face ou le cadre protégé d’un groupe clairement défini. La parole, l’écoute et le silence contribuent à une communication plus globale que l’on peut appeler rencontre, à la suite du philosophe Martin Buber. Face à son interlocuteur, la personne qui parle commence normalement par réfléchir à ce qu’elle va dire. Les conséquences de propos blessants, haineux et d’insultes sont immédiatement visibles et il faut en assumer la responsabilité. Dans la pastorale, il s’agit précisément de montrer ses sentiments, de leur donner forme et de traduire l’intériorité en mots. C’est ainsi que se construit la personnalité. Il est possible, dans l’échange avec une personne qui écoute et cherche à comprendre, de revenir de façon salutaire sur le vécu des blessures et des sentiments d’impuissance et de les surmonter. D’une certaine manière, cela peut aussi se faire au travers d’e-mails. En effet, l’échange épistolaire, dans les domaines de la pastorale et de l’accompagnement spirituel, s’appuie sur une longue tradition. Lorsque l’on écrivait encore sur papier, la parole mûrement réfléchie avait du poids, on ne la corrigeait pas aisément. Mais quand émotions et propos sont jetés sans réflexion dans l’espace à demi anonyme de l’univers digital, le pouvoir salutaire qui émane de l’effort de formulation est absent, ainsi que la présence d’une personne qui écoute et comprend véritablement.

Les propos lancés dans l’espace digital ont-ils vraiment une vertu thérapeutique ? Et comment réagir face aux insultes, aux discours de haine, au verbiage idiot qui circulent sur les réseaux sociaux ? La première de ces questions fait certainement déjà l’objet d’études scientifiques. Mais il est pour le moins douteux que la science soit en mesure de justifier les torrents de propos orduriers. Quant à la seconde question, on ne peut que répondre : le mieux est de ne pas entrer en matière, de les ignorer tout simplement. Qui y prend plaisir ferait bien de consulter une thérapeute ou un accompagnateur pastoral, ou pour le moins d’aller à la rencontre de vrais amis dans le monde réel. Cependant, même dans le monde digital, le dialogue est possible. D’ailleurs, dans les réseaux sociaux, une écriture correcte et des phases complètes, sans émoticons, ne sont pas interdites. Mais les préposés à la surveillance de ces réseaux et des sites internet devraient faire leur travail consciencieusement. Les ordures doivent disparaître de l’espace digital , de peur qu’elles ne remplissent jusqu’au ciel le monde entier de leur puanteur.

Christian Rutishauser sj

 

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