par Mathias Werfeli sj - Frappé... alors que j’étais à vélo! Les secondes précédentes, je pensais encore à la grève à Paris et à mon prochain cours de religion, quand une passante furieuse me frappa le bras. Mais dès le départ…

Paris, janvier 2020 - La matinée s’achève au Centre Sèvres, l’université jésuite de Paris. Je prends rapidement mon vélo, pour aller dans ma communauté et prendre le repas de midi. Alors que je me fraie un chemin dans le trafic intense, je me demande si la grève ne va jamais s’arrêter.

C’est déjà la huitième semaine de grève et la mobilité dans Paris est encore très limitée, même si certaines lignes de métro et de RER ont déjà repris leurs activités et la majorité des bus circulent à nouveau selon leur horaire. Mais la plupart du temps, seulement aux heures de pointe, le matin et le soir. Ceux qui sont en déplacement pendant la journée doivent soit marcher, soit prendre leur vélo, soit essayer de monter dans l'un des bus surchargés.

Intérieurement, je souhaite bonne chance aux personnes attendant le bus à l’arrêt devant lequel je suis en train de passer, lorsqu'un van me coupe la route et me force à m'arrêter. Plusieurs expressions suisses-allemandes et françaises bien connus me traversent l'esprit, mais je garde mon souffle pour freiner brusquement et faire le tour de la camionnette. Et bien sûr, le feu est à nouveau rouge... Il y a tout simplement trop de monde sur la route, des personnes qui prendraient normalement le métro, ce qui augmente encore la densité déjà importante du trafic parisien. Certains usagers de la route n'ont évidemment pas beaucoup d'expérience dans le domaine de la circulation routière en ville et tentent davantage d’avancer tant bien que mal à leur manière que de faire des progrès en conduite. La jeune femme devant moi, par exemple. Elle pédale, et pédale encore, mais n'avance presque pas. Je lui explique en la dépassant comment fonctionne un changement de vitesse et voilà: au prochain feu, elle me dépasse. A votre service! Prendre le vélo est toujours aussi amusant et je suis à nouveau de bonne humeur.

J’ai maintenant du temps pour me concentrer sur mon chemin, mais mentalement, je m'éloigne à nouveau. Je réfléchis à la préparation de la leçon de religion que je donne vendredi prochain au gymnase des jésuites Saint-Louis-de-Gonzague. Le thème : La Doctrine sociale de l’Église - la dignité de l'homme. L'année dernière, nous avions présenté le sujet à l'équipe pédagogique à l'aide de tableaux et cela avait été bien accueilli par les élèves. Pas à pas, nous avons défini la dignité comme une caractéristique inaliénable de l’homme, et vu comment chaque être humain la possède en tant que créature de Dieu. Nous avons ensuite cherché des exemples sur lesquels nous appuyer. Je n’ai pas eu à la chercher très loin: La jeune femme que j’ai aidée, au lieu de lui crier dessus car elle était sur mon chemin, en est un exemple positif. Malheureusement, cela n’a pas été très concluant avec la camionnette. J'aurais dû garder mes distances au lieu d'essayer de le dépasser.

Je crois que, concrètement, nous pouvons tous débattre de dignité et trouver suffisamment d'exemples dans notre société et sur notre planète, où la dignité est banalisée, ignorée et systématiquement violée. Il est important d'en parler et de dénoncer les abus.

Et puis, ne cherchons-nous pas trop souvent à nous rendre la vie de tous les jours plus facile en évitant de réfléchir? La dignité des autres est également violée lorsque je pousse mon vélo en avant juste pour arriver au bureau ou à la maison une minute plus vite. Ou encore, lorsque je plonge intensément les yeux dans mon Smartphone dans le bus (quand il circule) pour ne pas laisser mon siège à un-e autre? Bien sûr, ce ne sont pas des violations des droits de l'homme, et personne ne va mourir. Mais si mon prochain est vraiment une créature de Dieu, alors je devrais pouvoir lui céder mon siège. Je devrais faire preuve de considération et laisser ma place à celui qui en a plus besoin que moi.... Au fil de mes pensées, ma leçon de religion prend lentement forme.

Vers la fin de mes quatre kilomètres de vélo, j'ai vraiment hâte de manger. Notre cuisinière est un vrai "cordon bleu" et sa nourriture est l'un des atouts de notre communauté. Mais devant notre maison se trouve une autre "pièce de résistance": le pont de Bir-Hakeim (anciennement pont de Passy) franchissant la Seine entre le 15e et le 16e arrondissement. Elle passe sous les voies de métro. La piste cyclable se trouve au milieu. Et, de part et d’autre, des trottoirs permettent aux piétons de se déplacer en toute sécurité. Mais quand il pleut -comme aujourd’hui- tout le monde emprunte la piste cyclable, la seule qui est sèche. C'est toujours la même rengaine...! Je prends mon élan et je roule lentement pour éviter les gens. Ma sonnette n'est pas très utile à ce stade. Finalement le chemin se libère, j’appuie sur la pédale et je suis presque à l'autre bout. À la dernière seconde, je remarque un groupe de mères et leurs enfants qui traversent la piste cyclable sans regarder. J’actionne ma sonnette comme un fou et j'ai presque dépassé une mère et ses enfants quand elle me frappe le bras!

Je fais un arrêt d'urgence et je regarde en arrière apeuré, surpris, un peu en colère aussi: je vois son visage déformé par la colère. Et puis…

Comment réagiriez-vous à ma place? J'attends avec impatience vos avis! Et puis, je vous révélerai la suite de cette expérience dans un prochain blog…

Mathias Werfeli sj,
Scolastique suisse, étudiant en théologie et philosophie à Paris


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