«La mémoire collective est souvent très courte. Trop courte pour percevoir les changements sociaux rampants», s'inquiète Christoph Albrecht sj, responsable du Service jésuite des réfugiés suisse (www.jrs-schweiz.ch). Il en fait la démonstration par le durcissement des lois sur l'asile et les étrangers. «Ce qui était encore impensable à la fin des années 1980 est aujourd'hui considéré comme normal par une grande partie de la société: des personnes innocentes de tout crimes sont mises en prison; l’aide aux migrants est de plus en plus criminalisée; depuis le 1er mars 2019, les demandeurs d'asile nouvellement arrivés en Suisse doivent attendre des mois durant l’aboutissement de leur procédure d'asile dans des camps, appelés centres fédéraux d'asile, isolés de la population civile; de jeunes requérants bien intégrés qui ont commencé un apprentissage doivent l’interrompre dès qu'ils reçoivent une décision de rejet de leur demande d'asile.» Son analyse ci-dessous:

Officiellement, le Conseil fédéral parle de promouvoir l'intégration; en fait, la coexistence de la population locale et des nouveaux arrivants est constamment rendue plus difficile. Reprenons en détails les quatre points énoncés en tête d'article.

Des demandeurs d’asile emprisonnés

Il y a une vingtaine d’années, il était hors de question qu’une personne n’ayant commis aucun délit puisse être incarcérée et détenue en prison plusieurs années (jusqu’à cinq ans et demi). Aujourd'hui, cela arrive fréquemment à des personnes qui ont fui leur pays mais qui ne sont pas reconnues comme réfugiées en Suisse. Si un requérant ne reçoit pas d’admission provisoire (permis F), il a ordre de quitter la Suisse. Certains demandeurs d’asile sont expulsés de force sur des vols spéciaux vers leur pays d'origine, et d’autres, suivant l’accord de Dublin, sont acheminés vers un autre pays européen. Certains ne peuvent être rapatriés de force parce que la Suisse n'a pas conclu d'accord de réadmission avec leur pays d'origine. D’autres, estimant que leur retour est trop dangereux ou associé à trop de souffrances, restent en Suisse sans permis de séjour, poussés à vivre dans l’illégalité. C’est ainsi que la Suisse crée des sans-papiers. L’article 12 de la Constitution fédérale helvétique stipule pourtant qu’une aide d’urgence est accordée à toute personne habitant sur le territoire Suisse et stipule que «quiconque est dans une situation de détresse […] a le droit d'être aidé et assisté et de recevoir les moyens indispensables pour mener une existence conforme à la dignité humaine».

ChristiphAlbechtChristoph Albrecht du JRS Suisse © Ursula Markus, Solinetz ZH Au lieu de protéger les requérants des pires épreuves, le régime d’obligations et de sanctions en place fait pressions sur les personnes en demande et les pousse à quitter le pays «volontairement». Rien que dans le canton de Zurich, quelque 650 personnes vivent dans une situation de grande précarité. Ils reçoivent 8 fr. 50 par jour pour se nourrir, se vêtir, acheter des articles de toilette, se déplacer, et ceci seulement s'ils signent deux fois par jour à des heures très précises le registre du "centre" qui leur a été attribué et auquel ils sont rattachés.

Ces centres ressemblent davantage à des camps qu’à des centre d’accueil digne de ce nom; pour certains ce sont des installations militaires souterraines (abris antiatomiques), pour d’autres des maisons inoccupées ou des conteneurs installés dans des endroits isolés. Au cas où un requérant est malade, c’est le personnel des entreprises mandatées pour gérer ces centres qui décide si, quand et vers quel médecin il peut se rendre. Pourtant, il est rare que ce personnel ait les qualifications professionnelles nécessaires (comme une formation en soin ou en soutien psychologique) pour évaluer la situation de manière adéquate.

Partout et à tout moment, même dans les murs étouffants de son centre de fortune, un requérant peut être arrêté pour séjour illégal. Il peut alors être incarcéré pour plusieurs semaines -jusqu’à 18 mois- en attente de son expulsion, un temps allongé parfois de 12 mois de pénalisation pour séjour illégal en Suisse. Et c’est 3 ans de plus si le requérant n’a pas respecté la clause de restriction territoriale, c’est-à-dire l’interdiction de sortir du territoire de la commune ou du district de son centre d’hébergement d’urgence. Cumulé, cela représente ainsi cinq ans et demi d’incarcération! Rappelons que la seule infraction de cette personne est de ne pas posséder de permis de séjour et d’espérer un avenir meilleur dans un autre pays que celui de sa naissance!

Ceci dit, ces séjours en prison ne se font pas d’un seul tenant, mais par vague de 3, 6 ou 12 mois. Entre temps, les exilés vivent dans la peur constante d'être à nouveau arrêtés. Cette tactique d’oppression est le résultat de toute une série de lois de plus en plus strictes en matière d'asile. Ce que l'on oublie, ce sont les dommages pour la santé causés par des années de vie dans une situation psychosociale aussi extrême. La révision de la loi sur l'asile qui avait déclenché une protestation générale lors de son introduction en 2008 est maintenant acceptée comme un consensus général.
(lire l’article du journal Le Temps: www.letemps.ch/suisse/systeme-laide-durgence-severement-critique)

Criminalisation de la solidarité

Protéger les persones dabord puis les frontières Amnesty International«Protéger les personnes d'abord, puis les frontières»* © Amnesty International

L'illégalité croissante dans laquelle vivent les réfugiés en Suisse n'est que l’un des aspects d’une réalité de plus en plus problématiques. Aux frontières de l'Europe, en mer comme sur la terre ferme, entrer légalement sur sol européen n'est plus possible pour les réfugiés. Les personnes et les organisations impliquées dans le sauvetage d’urgence sont stoppées dans leurs actions et accusées de traite d’êtres humains. Cette criminalisation de la solidarité, aussi irrationnelle soit-elle, suit une logique dangereuse pour la société dans son ensemble. Au lieu d'encourager les citoyens engagés à donner le meilleur d'eux-mêmes, c'est-à-dire à exercer la solidarité en tant que responsabilité partagée au nom du bien commun, le développement légaliste actuel empêche les bonnes volontés d'agir en faveur des plus faibles et des personnes marginalisées.

Anni Lanz, une bâloise qui soutient les demandeurs d'asile, co-fondatrice et membre du réseau Solidarité sans frontières depuis plusieurs décennies, a été condamnée par le tribunal de district de Brigue le 6 décembre 2018 pour avoir voulu ramener en Suisse un jeune réfugié afghan de Domodossola afin de le protéger du froid et de la faim. De jeunes Allemands qui œuvrent pour sauver des réfugiés de la mort en Méditerranée sont accusés par la cour italienne de travailler avec des contrebandiers. Au cours de l'été 2018, un pasteur protestant d'un village vaudois a été accusé d'avoir offert un refuge à un jeune demandeur d'asile débouté…

Solidarité sans frontières recueille en ce moment des signatures pour la pétition La solidarité n'est pas un crime! Les pétitionnaires écrivent: «La solidarité devrait être encouragée et non punie. À une époque où de plus en plus d’exilé(e)s se retrouvent dans une grande précarité en raison des politiques xénophobes des gouvernements européens, l’assistance à autrui doit aller de soi, peu importe les papiers. En tant que parlementaires, vous aurez bientôt l'occasion de rendre hommage à la tradition humanitaire de la Suisse, à des personnes comme Paul Grüninger et Carl Lutz dont nous sommes très fiers: Approuver l'initiative parlementaire 18.461 Ne plus criminaliser la solidarité, qui demande une adaptation de l'art. 116 AIG «pour ne plus criminaliser des individus prêtant assistance, dès lors que l’acte est désintéressé et que ces personnes n’en retirent aucun profit personnel».

Vous pouvez signer cette pétition (jusqu’au 31 juillet 2019) via le lien suivant : http://article116.strikingly.com/

SoutienAnniLanz Briguedécembre2018AmnestyInternationalDes personnes soutenant Anni Lanz (à droite) au tribunal de district de Brigue, le 6 décembre 2018 © Amnesty International

L'isolement des demandeurs d'asile

Jusqu'à la fin du mois de février 2019, après quelques semaines d'attente dans un centre d'enregistrement et de procédure (CEP), les demandeurs d'asile arrivaient dans des centres d'hébergement dont les municipalités étaient responsables. En règle générale, il s'agissait de structures plutôt petites et le contact avec la population civile était relativement facile. Dans les nouveaux centres fédéraux d'asile, qui ont été construits pour 250-450 personnes, l'ambiance est similaire à celle des CEP et ce pour toute la durée de la procédure, soit jusqu'à 140 jours.

Après chaque sortie, les "détenus" sont soumis à une fouille corporelle. Les bénévoles n’ont pas accès à ces centres à moins qu'ils ne soient accrédités en tant que membres d'une organisation qui s'engage à coopérer étroitement avec le Secrétariat d'État à la migration (SEM). Un regard et un accompagnement bienveillant et critique de la société civile n'est donc plus possible.

Cette situation est d'autant plus alarmante que l'indépendance de la représentation juridique gratuite est menacée. Compte tenu de la brièveté des délais de recours et d'appel, cette nouvelle procédure d'asile peut en outre être comprise comme une manière de dissimuler d'autres objectifs. Qualifiée d’accélérée, elle rend certes ses décisions négatives en matière d'asile plus rapidement, mais tout en faisant en sorte que les requérants qui ont plus de chances d'obtenir un préavis positif restent éloignés de la population locale plus longtemps. Au lieu d'être soutenus dans leurs efforts d'intégration dès leur premier jour d'arrivée, les demandeurs d'asile sont désormais mis à l’écart jusqu’à la fin de leur procédure d'asile. Le fait que l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) ait dû publier en avril de cette année une prise de position de 12 pages sur les Standards minimaux pour l’hébergement des personnes requérantes d’asile montre combien il est important pour la société civile de suivre de près cette nouvelle réalité.
Pour en savoir plus: https://www.osar.ch/assets/asylrecht/stellungnahmen/190400-unterbringung-standards-sfh-pem-fr.pdf )
D'autres groupes remettent en question la politique des centres fédéraux parce qu'elle constitue une atteinte trop profonde à la dignité humaine des réfugiés. (https://gegenlager.info/fr/)

La fin de l'insertion professionnelle

Un autre signe de ces tendances inquiétantes concerne les jeunes demandeurs d'asile déboutés qui sont contraints d'abandonner un apprentissage qu'ils ont déjà commencé. Les enseignants résument cette situation comme suit: «C’est absurde et, dans une certaine mesure, inutile. Les apprentis se trouvent dans la situation paradoxale où une autorité leur demande de s'intégrer et une autre leur dit de quitter le pays.» (Signez l’appel sur www.unapprentissage-unavenir.ch)

Pour plus de renseignements sur le JRS, consultez les pages suivantes :
www.jrsfrance.org
www.jrsfrance.org/jrs-international
www.jrs-schweiz.ch (en allemand)

Christophe Albrecht

Jésuite depuis 1989, Christoph Albrecht sj a œuvré deux ans comme professeur en Bolivie. Il a étudié la philosophie à Munich, la théologie à Paris et à Innsbruck où il a réalisé un doctorat sur Luis Espinal sj. Il a ensuite travaillé notamment comme animateur de retraites et de formations, amis aussi comme aumônier universitaire et aumônier auprès des réfugiés. Il est actuellement responsable de la pastorale catholique des gens du voyage et du ministère jésuite auprès des réfugiés en Suisse.

* «Protéger les personnes d'abord, puis les frontières», l'image a été prise le 11 avril à Neuchâtel, où Amnesty International a organisé une action de soutien à Norbert Valley, un pasteur poursuivi pour avoir apporté son aide à un requérant d’asile togolais dont la demande d’asile a été refusée. © Amnesty International

 

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