MauvoisinBarrage de Mauvoisin © Wikimedia CommonsJ’ai assisté à la construction du barrage de Mauvoisin, qui était à l’époque le plus haut barrage-voûte du monde. Rehaussé, il représente encore aujourd’hui une réalisation remarquable.Son impact sur l’économie de la vallée fut gigantesque. Il fut conçu par un ingénieur de la vallée. Formé à l’école polytechnique de Zurich, il sut intéresser une grande société d’électricité suisse-allemande au projet. Le chantier exigea l’engagement de milliers d’ouvriers, dont une majorité d’Italiens. Il recruta également de la main d’œuvre locale. Et cela changea beaucoup de choses.

Le Val de Bagnes était célèbre pour l’herbe de ses alpages et la qualité de ses fromages. Son agriculture était dominée par l’utilisation intensive du fourrage et le nomadisme des troupeaux. Ils suivaient la fonte des neiges au printemps, et prenaient le chemin inverse à l’automne. La vente du fromage et du beurre constituait l’essentiel des recettes en fin de saison. Pour le reste, ces paysans de montagne vivaient en autarcie, grâce à leurs champs, leur jardin et leurs vignes. Leur situation ne différait guère de celle du monde agricole du reste du monde. L’arrivée des salaires ouvriers bouscula complètement le système.

Prenons une famille de voisins, petits paysans avec deux ou trois vaches et un peu plus d’enfants. Leur revenu annuel en espèces tournait autour d’un millier de francs. Quand les travaux du barrage sont lancés, le père et trois fils s’engagent: revenu mensuel quatre mille francs en tout. Même s’ils n’y travaillent pas toute l’année, leur situation change du tout au tout. Il refont la cuisine, amènent l’eau courante et l’électricité, construisent une salle de bain. En quelques années, les jeunes apprennent un métier, trouvent des engagements durables. Des routes, des tunnels ont été construits dans la vallée, le chemin de fer amélioré. Des machines agricoles permettent à la famille de récolter en une journée autant de foin qu’en trois jours auparavant.

La station de Verbier devient une petite cité alpine qui crée des emplois dans tous les corps de métier et surtout les activités hôtelières. La population, qui était restée stable pendant des siècles autour de 4'000 habitants, voit pendant la saison de ski plus de 35'000 touristes s’égayer sur les pistes.

En quelques décennies, le monde a changé.

Aucune aide de la Confédération n’aurait pu provoquer une telle transformation. Le Secours d’Hiver et autres actions caritatives n’apportaient que des habits et quelques provisions, aussi louable qu’ait été leur dévouement. C’est l’alliance d’une initiative locale audacieuse, la qualité du corps des ingénieurs et des ouvriers, et surtout les investissements massifs de grandes Compagnies du Plateau qui ont changé la vie du Haut Val de Bagnes. Et personne aujourd’hui ne s’en plaint, même si une haute barrière de béton ferme le fond de la vallée et que d’immenses pylônes balafrent les flancs du coteau.

Il reste des paysans de montagne, dont les techniques ont beaucoup évolué. De nouvelles maisons poussent dans les villages, des jeunes s’installent, ils ont trouvé des places de travail dans les environs. Cela n’efface pas le souvenir de la rude vie des alpages d’autrefois; les demeures rénovées conservent pieusement les photos et les outils des ancêtres. Mais personne ne pourrait revenir à la vie d’avant le barrage.

Jean-Blaise Fellay sj

 

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