PhilippeVal

Jean-Blaise Fellay sj a lu : Cachez cette identité que je ne saurais voir (Grasset, 2017)

Curieux personnage que Philippe Val, ancien chanteur, rédacteur en chef de Charlie Hebdo pendant une douzaine d’années. Il se fait aujourd’hui le défendeur de la culture classique européenne. Par moment, on croirait lire un vieux professeur de lettres, déplorant l’oubli des philosophes grecs et des théoriciens de la République laïque.

Je partage tout à fait son rappel des principes démocratiques athéniens et des valeurs éthiques républicaines. Son opposition à la barbarie islamique le distingue du reste de la gauche française, si indulgente face aux djihadistes. Je comprends de même sa défense de la culture juive et la mémoire des apports remarquables de politiciens et de penseurs juifs en faveur des droits de l’homme et de la femme au cours du vingtième siècle en France. Par contre, j’ai été désagréablement surpris par la fable burlesque par laquelle se conclut son essai. Scepticisme? désespoir? mise en garde? Cette finale jette une ombre sur tout le contenu du livre.

Personnellement, je crois en la démocratie, dans les droits de l’homme et de la femme; je regrette la montée des régimes autoritaires et brutaux autour de nous. Je suis convaincu que nous devons utiliser à notre profit les réflexions des philosophes grecs et les fulgurances des prophètes juifs. J’approuve également Philippe Val quand il exalte de grandes figures littéraires européennes d’Homère à James Joyce, en passant par Dante, Montaigne, Shakespeare ou Marcel Proust. Ils sont des témoins de ce que Val appelle « la prééminence de la vie intérieure par rapport à la Loi ».

C’est peut-être ce dernier principe qui explique l’achèvement en queue de poisson de son essai. Car si terminer sur l’Ulysse de Joyce après être parti de l’Ulysse d’Homère ouvre d’immenses perspectives de libération intérieure, cela ne permet pas de faire le lien avec la nécessaire dimension juridique et politique de la vie en société. Val rejette le terme de judéo-christianisme pour définir la culture européenne, il préfère la notion de gréco-judaïsme, ce qui exclut une partie essentielle de notre culture. Et, de surcroît, il réduit le judaïsme à sa part rationaliste et libérale, c’est la raison pour laquelle, il ne sait que faire du christianisme. Car ce dernier, s’il est critique du légalisme pharisien, reste fidèle et même exacerbe la transcendance chère aux prophètes, ne prétend pas pour autant détruire la loi humaine.

Quand il néglige ses racines bibliques, le judaïsme se dessèche. Les Lumières, chères aux laïcs français, ont puisé leur substance dans les profondeurs évangéliques et bibliques. Victor Hugo le savait mieux que quiconque. Val raisonne comme si Moïse n’avait prêté aucune attention aux besoins du peuple, ou si Job n’avait montré aucun intérêt pour les questions de vie intérieure. A-t-il lu le Cantique des cantiques et son exaltation de l’amour entre l’homme et la femme? Croit-il que les Psaumes sont indifférents à la souffrance humaine? On pourrait lui faire remarquer qu’Isaïe n’a pas attendu Spinoza pour s’interroger sur les rapports entre le théologique et le politique.

Le christianisme est à la base de l’identité européenne précisément car il est fondé sur la transmission biblique et, de surcroît, sur la perpétuation de l’effort intellectuel, scientifique et juridique des grecs et des romains. Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque faisaient partie des références de base des Pères de l’Église. La culture française est impensable sans l’apport évangélique et celui des Pères. Il faut lire saint Augustin, Benoît, Bernard de Clairvaux, Thomas d’Aquin, Erasme, Calvin, François de Sales, Pascal, Bossuet, tout l’âge classique, ... et je m’arrête là.

Que serait la France, sans le roman des monastères, le gothique des cathédrales, la musique du baroque? Que serait l’Europe sans la décision de Constantin, la conversion de Clovis, l’empire de Charlemagne, les monarchies française et anglaise, les Républiques italiennes, hollandaises et suisses, l’expansion missionnaire du seizième siècle, la reconstruction européenne après le désastre nazi par les démocraties-chrétiennes? Sans compter que la cinquième république française doit tout à la fermeté de la pensée politique et sociale de Charles de Gaulle, qui est indissociable de ses fortes convictions catholiques.

La vision appauvrie de la culture occidentale dont fait preuve Philippe Val ne lui permet pas d’affirmer une identité française capable de répondre au choc de l’islamisme contemporain.

Celui-ci s’empare sans vergogne d’Abraham, de Moïse et de Jésus et se moque comme d’une guigne des droits de l’homme. Il ne respecte que la Loi d’Allah. Les subtilités intérieures de Joyce et de Proust ne seront qu’un bien fragile barrage.

Jean-Blaise Fellay

Les chroniqueurs

Le coup d'épingle
d'Etienne Perrot sj

Le point de vue
de Pierre Emonet sj

La méditation
de Bruno Fuglistaller sj

Le billet spirituel
de Luc Ruedin sj

D'hier à aujourd'hui
de Jean-Blaise Fellay sj

Le triptyque du quotidien
de Julien Lambert sj

La chronique de l'invité
des jésuites