D'hier à aujourd'hui de Jean-Blaise Fellay sj

JB FellayConnaître le passé permet de mieux juger le présent. L’évolution des pensées, des comportements, des institutions depuis plusieurs centaines d’années nous permet de mieux percevoir ce que le présent nous offre de nouveau, mais aussi de problématique. Et de mieux en repérer et les écueils et les ouvertures. Spécialiste de l’Histoire de l’Église, Jean-Blaise Fellay sj propose des passerelles entre les péripéties et les grands tourments d’hier et aujourd’hui.

Jean-Blaise Fellay sj a été rédacteur en chef et directeur de la revue culturelle choisir, professeur à l'Institut Philanthropos et directeur spirituel des séminaires diocésains des évêchés de Lausanne, Genève et Fribourg et de Sion.

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St Ignace, les échecs et la grâce

EgliseStIgnace Paris FredDeNoyelle godongJean-Blaise Fellay sj - On a souvent dépeint le fondateur de la Compagnie de Jésus comme un homme à la volonté de fer, se fixant des objectifs précis et les menant à chef avec une détermination sans faille. Mais si je relis sa vie avec attention, je constate exactement l’inverse. Sa jeune existence est marquée par une série d’échecs qui remettent complètement en cause tous les idéaux qu’il s’était donnés.

“Quand on a tout perdu, une vie nouvelle devient possible”

Il est un jeune chevalier au service de la cour de Castille, désireux de s’illustrer par des exploits militaires et amoureux, suivant l’exemple d’Amadis de Gaule, son héros. Or, lors de son premier combat au siège de Pampelune, il est gravement blessé par un boulet qui lui broie la jambe. La blessure s’infecte, il risque de mourir. Il s’en tire avec une jambe raccourcie qui le laisse boiteux pour le reste de ses jours. Finis les rêves de grandeur et de combats épiques.

Pendant sa convalescence, il découvre les modèles de sainteté offerts par la Légende dorée de Jacques de Voragine. Il est enflammé par l’exemple de saint Dominique et de François d’Assise. À peine remis, il s’efforce de les imiter par de longues prières et tente de les dépasser dans l’ascèse, le jeûne et la pénitence. Mais, là encore, c’est l’échec. Il se laisse prendre dans les vertiges de la culpabilité. Sa vie devient si dure qu’il songe au suicide. Cela ne peut être le chemin de Dieu, se dit-il, dans un éclair de lucidité. Mais que faire? vers qui se tourner? Il suivrait un petit chien, songe-t-il, si celui-ci était capable de lui montrer une piste.

C’est ainsi qu’un matin, il suit le cours du Cardoner, une jolie rivière des environs de Manrèse en Catalogne. Après un temps de marche, il s’assied. Et soudain, il est foudroyé. Des commentateurs ont parlé d’une vision, d’autres d’une extase, mais de fait, il ne voit rien, il n’entend rien. Il se sent complètement transformé, il est devenu un autre homme. Il comprend, en un instant, plus de choses «de la terre et du ciel» qu’il n’en acquerra jamais ensuite au terme de longues études.

Débarrassé de toutes les images antérieures de la chevalerie espagnole et de la piété médiévale, il fait une expérience directe de Dieu et du monde.

Tout lui paraît plus clair. Il voit, il entend, il sent tout d’une manière nouvelle. Il a «trouvé Dieu en toutes choses», ce qui sera le leitmotiv de sa spiritualité. Il est entré dans l’«obéissance» au sens premier du terme, c’est à dire l’écoute, l’acceptation du réel. Il est devenu libre et disponible.

Il recommence à se peigner, à se couper les ongles, à quitter la défroque du fou de Dieu. Il suivra les injonctions de l’Inquisition qui lui demande de se mettre à l’étude. Il apprendra le latin sur les bancs d’école, puis la discipline académique de la voie triviale, il peinera sur la maîtrise ès Arts mais viendra à bout de tout. Et aussi des méfiances ecclésiastiques.

Il lui reste un dernier rêve, celui pour lequel il a réuni quelques compagnons de l’université de Paris, le départ en Terre Sainte pour convertir les chefs de l’Islam. La Divine Providence saura lui dire non, encore une fois, par le biais d’une guerre entre Venise et la Sublime Porte, qui interdit tout départ de navire. Voilà la fascination d’un hidalgo du temps de la Reconquista qui s’évanouit.

Il ne lui reste plus qu’à offrir ses services à la papauté, libre à celle-ci d’envoyer les compagnons chez les fidèles ou les infidèles. Ce qu’elle ne manquera pas de faire avec persévérance. À Ignace d’organiser l’intendance.

Dans sa petite cellule romaine, il devient moins le stratège qui établit un plan de conquête mondiale qu’un éducateur qui prépare des hommes capables de s’adapter à toutes les situations possibles, par une solide formation intellectuelle et pratique, mais d’abord et surtout grâce à leur disponibilité intérieure. Celle que le jeune Inigo dut si cruellement apprendre à conquérir.

C’est quand on est libéré du vieil homme que l’on peut arpenter le monde au souffle de l’Esprit.

C’est l’affirmation que Paul Claudel met dans la bouche d’un jésuite dans le Prologue du Soulier de satin. Il est cloué à la vergue d’une caravelle que des adversaires de sa foi ont prise et sabordée. Il est voué à une mort imminente, mais il se sent libre dans son choix d’être parti pour le Nouveau Monde. Profonde leçon de l’Évangile: oser mourir pour renaître. L’injonction de porter la croix n’est pas une invitation à l’effacement et au renoncement, c’est au contraire l’audace de la libération des vieux rêves à la Don Quichotte pour risquer le présent dans son indétermination. La foi n’a pas peur de l’avenir, car l’amour aura le dernier mot. Quand on a tout perdu, une vie nouvelle devient possible, ici ou ailleurs. Mais il faut la commencer ici déjà.

Jean-Blaise Fellay sj

Zwingli, Zurich et le vaste monde

zwingliEn ce mois de janvier, l'anniversaire des 500 ans d’Ulrich Zwingli à Zurich coïncide avec la constatation de l’affaissement de la population protestante dans cette capitale de la Réforme. Le passage de la ville à la théologie réformée au XVIe siècle s’était fait dans une grande tension avec les cantons de la Suisse centrale. Zwingli était d’ailleurs mort lors de la bataille de Kappel contre les troupes catholiques des Waldstätten. La ville du bout du lac s’était malgré tout organisée selon la formule zwinglienne, qui confiait la conduite de la vie civile, mais également la responsabilité religieuse, aux magistrats laïcs. Sa Réforme rejetait l’autorité du pape, de l’empereur, mais aussi des évêques locaux dans la gestion spirituelle de la communauté. Cela fit la force et l’unité de la cité. Mais celle-ci devait pouvoir conserver son homogénéité confessionnelle, vu qu’elle déterminait aussi bien le secteur économique et culturel que politique et religieux.

La destruction des remparts au XIXe siècle, les mouvements de population introduits par l’industrialisation, la mondialisation de l’économie au XXe siècle ont introduit une mixité sociale et religieuse qui ne pouvait que désorganiser le modèle ecclésiastique d’Ulrich Zwingli. Par contre, le système décentralisé des Évangéliques et le réseau épiscopal catholique se trouvent alors avantagés. C’est ainsi que l’évêché de Coire, fondé au temps de l’empire romain, récupère dans son diocèse une ville opulente, moderne, branchée sur le vaste monde. C’est le fait de la dimension mondiale du catholicisme. En effet, alors que la papauté perdait lors de la révolte luthérienne de vastes territoires dans les pays du Nord de l’Europe et en Angleterre, le Portugal, l’Espagne, la France catholique envoyaient des missionnaires évangéliser d’immenses territoires en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique et en Asie. Toutes ces terres sont aujourd’hui des sources d’immigration, les USA en savent quelque chose.

En Suisse, ce sont les plus grandes villes qui passèrent à la Réforme, mais au XIXe et XXe siècles les campagnes catholiques alimentèrent le prolétariat urbain. Puis les apports se firent depuis l’Italie et la France, également depuis le Sud catholique de l’Allemagne et de l’Autriche. Actuellement, dans les assemblées dominicales catholiques de toute la Suisse, la présence des Africains, des Hispaniques, ou bien encore des Asiatiques est très visible. Ce n’est donc pas seulement dans la Zurich réformée que la sociologie religieuse s’est profondément transformée. Dans le Pays de Vaud, encore considéré à la fin du XXe siècle comme un bastion protestant et radical, Le Conseil d’État pourrait intégrer en mars prochain une troisième femme socialiste d’origine hispanophone. Décidément le monde change, mais les dirigeants religieux n’en ont pas vraiment pris la mesure.

Jean-Blaise Fellay

Au diable la haine de Noël

par Jean-Blaise Fellay sj - On savait le Marché de Noël de Strasbourg menacé depuis des années. L’attentat du 13 décembre s’est produit malgré toutes les mesures de sécurité. Pour un fanatique musulman, ce rassemblement d’infidèles sous les tours de la cathédrale faisait effet d’une provocation. Sous les apparences de foire commerciale, il a repéré la religion rivale, que le terme allemand nomme clairement: l’Enfant Jésus. C’est donc au nom d’Allah qu’il va frapper. D’autre lieux ont tenté de se protéger en parlant de Fête de l’Hiver ou en transformant l’ancien Saint Nicolas en un Santa Claus débonnaire. La France essaie d’interdire autant que possible des crèches qui pourraient évoquer publiquement -vision effrayante pour un anticlérical- l’enfant de Bethléem. De toute façon, le sacré prédominant de notre époque étant celui de l’Économie, les temples de la consommation accaparent l’essentiel de la dévotion grâce aux guirlandes, prix sacrifiés et festins rituels.

Cela explique en partie la disparition de la dimension chrétienne, mais pas la haine souterraine, et parfois affirmée, à son égard. Il y a l’irréligion certes, la peur de la fête, des émotions, de la joie, de la transcendance, du merveilleux. Mais il y a également la présence de la solitude, du deuil, du chagrin. Ceux qui se sentent cruellement seuls pendant ces journées. Ils envient les rencontres de famille, eux qui ne peuvent plus fêter à cause de la perte d’un être cher. D’une trop longue suite de malheurs. J’aimerais les convier à la fête.

Je trouve merveilleux les santons de Provence: les pâtres avec leur agneau, le rémouleur avec sa meule, la fermière avec ses œufs. Chaque âge, chaque métier trouve sa place, et nous aussi. C’est un rassemblement de toute l’humanité, avec des animaux exotiques ou familiers, des voyageurs lointains, des sages, des savants et des princes, des modestes et des tout petits, accompagnés par la musique des anges et l’éclat des étoiles filantes. C’est l’univers qui communie autour d’un nouveau né et non sous le trône pas d’un potentat puissant et barbu. Je comprends pourquoi les enfants regardent le spectacle d’un œil ému, ils sentent que ce monde est fait pour eux.

Alors tant pis pour les fanatiques religieux, les rationalistes recuits, les ennemis du bonheur et de l’espérance. À Noël, le ciel et la terre se rencontrent, la nuit devient transparence, l’obscurité se peuple de chants. Tout le monde est invité, et particulièrement ceux qui se sentent seuls et abandonnés. Chacun, riche ou pauvre, a besoin ce soir là de paix, de confiance et de proximité. Si nous avons perdu le sens de cette Nuit, c’est que notre âme est morte.

MarcheNoelStrabourg2018 2Marché de Noël de Strasbourg

Le peuple contre les élites

par Jean-Blaise Fellay sj - À la surprise des commentateurs politiques, des élections récentes voient des personnalités et des partis situés très à droite l’emporter en Europe, aux USA et en Amérique latine. Il semblait acquis que les positions libérales, politiquement et culturellement, avaient obtenu une victoire générale depuis l’écroulement de l’Union soviétique en 1989. Une fois constaté l’écroulement du totalitarisme de gauche, c’est le totalitarisme de droite sous la forme du nazisme, pourtant disparu en 1945, qui est depuis érigé en forme d’épouvantail. En France notamment, partis de gouvernement et médias s’unissaient pour dresser un mur face au Front National, considéré comme le mal absolu. Or cette formation, née dans des circonstances très différentes du parti national-socialiste allemand, ne dispose pas d’une base comparable à celle des années trente. Cependant la condamnation unanime à son encontre a interdit de prendre sérieusement en considération la peur de l’immigration et de l’Islam largement implantée dans la population française. S’y ajoutent le sentiment d’abandon des ouvriers face à la désindustrialisation du pays et celle des paysans livrés à une pauvreté croissante. La situation française manifeste la distance croissante entre les élites politiques et médiatiques et des populations négligées politiquement et méprisées culturellement.

ManifGiletsJaunesVesoul 17nov2018 croppedNovembre 2018: Manif des Gilets Jaunes autour du rond-point de la Vaugine à Vesoul (Haute-Saône). © wikimedia commonsLe président Macron en donne l’exemple en divisant la France entre progressistes et conservateurs, entre europhiles d’un coté et nationalistes de l’autre. À la division classique entre droite et gauche, il substitue une opposition entre un monde de progrès et de multilatéralisme face à un monde réactionnaire et nationaliste. La gauche aimait se considérer comme une représentante de la première conception or elle devient la première victime de ce changement de regard, le parti socialiste français rejoignant le parti communiste dans les bas-fonds électoraux. Un phénomène semblable se produit en Allemagne avec en corrélation la montée vigoureuse de l’extrême droite.

Aux États-Unis, le parti démocrate regroupait traditionnellement des minorités, Catholiques, Juifs, Noirs, Hispaniques, syndicalistes, face aux «grand vieux parti» des Républicains, dominés par les «Wasps», (white, anglo-saxons, protestants), dont les Bush, richissime famille, étaient de typiques représentants. Mais les Démocrates ont évolué. Avec John Kennedy, un catholique accède pour la première fois au poste suprême, puis un Noir avec Barak Obama. Bill Clinton, démocrate issu d’une élite universitaire, initie la réconciliation de ce parti de gauche (même s’il est qualifié en anglais de «libéral») avec l’économie capitaliste. C’est un chemin que Tony Blair impose aux travaillistes anglais. Le social-démocrate Gerhard Schroeder, en Allemagne, prend le même tournant avec l’Agenda 2010. De manière détournée, le socialiste français François Hollande oriente sa présidence dans la même direction, rêvant d’un social-libéralisme. Ajoutons que l’insolence de la «gauche caviar» contribue à rejeter les ouvriers et le petit peuple français du côté du Front National et de la droite. Cela provoque la situation paradoxale que le «peuple», autrefois base mythique de la gauche, vote de plus en plus à droite et n’hésite plus à réclamer des régimes forts et autoritaires pour obtenir plus de considération. C’est ce que l’on voit en Europe de l’Est, en Italie, en Amérique du Nord et maintenant au Brésil.

Le phénomène Bolsonaro au Brésil rejoint la surprise Trump aux USA. C’est après un gouvernement de la gauche sociale qu’une réaction populaire met au pouvoir un homme autoritaire avec un programme de droite dure sous la poussée d’une base exaspérée par l’insécurité et le recul économique. De façon générale, on peut constater que de nouvelles élites, issues de mouvements sociaux, sont particulièrement inattentives aux revendications d’autres couches défavorisées de la population car elles sont persuadées de représenter sans contestation possible le progrès et la justice. Qui, bien entendu, représentent leur propre intérêt.

Le phénomène n’est pas nouveau. Pensons, dans de toutes autres circonstances, au roi de France Louis-Philippe. Il avait sauvé la monarchie en la reprenant des mains d’un ultra, le roi Charles X. Son propre père avait voté la mort de Louis XVI, il apparaissait donc comme un monarque novateur et rassembleur. Son ministre, Guizot, était devenu célèbre avec sa formule «Enrichissez-vous». De fait, le pays avait connu un développement industriel remarquable. Mais, comme sous la Révolution française, une certaine bourgeoisie urbaine avait abondamment profité de la situation, alors que la campagne et les ouvriers se serraient la ceinture. La révolution de 1848 entraîna la chute de Louis-Philippe, qui dut prendre le chemin de l’exil. Il n’avait rien vu venir. La prospérité d’une élite ne fait qu’accroître la colère de ceux que le progrès laisse de côté. Personne chez nos commentateurs politiques n’avait non plus imaginé que le milliardaire Donald Trump allait réveiller les espoirs et les rancunes des couches les plus pauvres du parti Républicain et grappiller des votes jusque chez certains Démocrates. Car il ne suffit pas de stigmatiser le «populisme», le peuple réel réagit tout simplement, et à court terme, en fonction de ses frustrations et de ses colères. C’est ça aussi la démocratie. Elle ne fonctionne pas sans un minimum de lucidité et d’autocritique chez les hommes au pouvoir.

Jean-Blaise Fellay

Vous avez dit végan?

Vous êtes surpris que de tendres protecteurs des animaux se mettent à briser des vitrines de boucher et agresser des employés d’abattoirs? Ne savez-vous pas que la haine est souvent l’autre face de la foi?

Vache SacreeEn Inde, si vous bousculez une vache sacrée, vous risquez de gros ennuis. ©Creative Commons CC0

Faites attention en Inde, si vous bousculez une vache, vous risquez votre vie. Si, pendant le ramadan, dans un quartier nord de Paris, un bambin dévore un sandwich au jambon lors de la récréation, il risque d’être mis à mal par un groupe de camarades. À Jérusalem Est, passer en voiture le sabbat dans un quartier ultra-orthodoxe peut voir un pavé provoquer l’explosion de votre pare-brise.

Ne criez pas à l’obscurantisme et aux mentalités rétrogrades. Les végans d’aujourd’hui n’ont rien à faire avec les vieux fanatiques d’autrefois, ce sont de purs produits de la modernité. Ils sont conscients du réchauffement climatique, ils calculent chaque calorie de leur petit déjeuner. Ils surveillent attentivement leur ligne, évitent les corps gras, les alcools, les sucres tout ce qui pourrait nuire à leur santé et à la planète.

Vous me direz que l’on trouve déjà ça dans la Bible et chez les philosophes grecs. Il y avait l’interdiction de la viande pendant les quarante jours du carême, usage tombé en désuétude aujourd’hui. La prohibition de l’alcool, était une condition pour les nazirs hébreux, qui ne devaient pas non plus se couper les cheveux. Dans la Suisse d’avant-guerre, les groupements de la Croix-bleue pourchassaient les ivrognes dans nos cités. Toute l’Amérique du Nord s’y était mise entre deux guerres, pour le plus grand profit des mafias de Chicago.

Nos censeurs contemporains ne s’inscrivent pas dans cette filiation judéo-chrétienne. Ils appartiennent plutôt à un courant néo-païen, qui révère la Terre-mère, les sociétés de cueilleurs-pêcheurs, le shamanisme. Ils vouent une sorte de culte à une Nature bonne, pure, autorégulatrice, dans la mesure où échappe à l’industrie humaine, à la chimie et à la mécanique. Le fond de cette inspiration est religieux, il vise la conversion, la pénitence, le retour à l’innocence originelle. Même s’il faut accepter pour l’atteindre un peu de violence afin de mettre les choses en mouvement. Mais la paix entre la nature et l’humanité est à ce prix.

Les californiens, très informatisés, se sont tournés en masse vers le véganisme. Ils rejettent les vieilles sociétés paternalistes, autoritaires et moralisatrices. Ils ne s’inscrivent même pas dans l’austérité des stoïques de l’Antiquité, même s’ils en font partie. Ils se croient neufs, enfants d’une société telle qu’il n’en a jamais existé. Ils se considèrent au sommet de l’évolution scientifique, intellectuelle et morale. C’est magnifique. Même si je m’étonne que cela passe par des méthodes plus archaïques que celles de la pierre taillée, car ces habitués de la haute technologie en reviennent au caillou et au bâton. Y aurait-il une résurgence de primitivité chez eux?

Alors retour en arrière pour retour en arrière, j’aimerais leur proposer un saint tutélaire: Jean Baptiste, figure éminemment populaire au Moyen Âge. Il se vêtait de peau de chameau, car il dédaignait les fibres issues de l’agriculture et la toile tissée sur des métiers manuels. Il ne mangeait pas non plus de produits issus des champs mais récoltait du miel sauvage et des insectes. Et, bien sûr, on ne l’imagine pas dévorant un cochon à la broche. Il devait être aussi mince que Nicolas de Flue. Son impact écologique était fabuleusement bas, un véritable exemple.

C’était il y a deux mille ans. Sans vouloir être excessivement critique, je crois que la plupart des végans que je connais ont encore du chemin à faire.

Jean-Blaise Fellay sj

Philippe Val et l’identité française

PhilippeVal

Jean-Blaise Fellay sj a lu : Cachez cette identité que je ne saurais voir (Grasset, 2017)

Curieux personnage que Philippe Val, ancien chanteur, rédacteur en chef de Charlie Hebdo pendant une douzaine d’années. Il se fait aujourd’hui le défendeur de la culture classique européenne. Par moment, on croirait lire un vieux professeur de lettres, déplorant l’oubli des philosophes grecs et des théoriciens de la République laïque.

Je partage tout à fait son rappel des principes démocratiques athéniens et des valeurs éthiques républicaines. Son opposition à la barbarie islamique le distingue du reste de la gauche française, si indulgente face aux djihadistes. Je comprends de même sa défense de la culture juive et la mémoire des apports remarquables de politiciens et de penseurs juifs en faveur des droits de l’homme et de la femme au cours du vingtième siècle en France. Par contre, j’ai été désagréablement surpris par la fable burlesque par laquelle se conclut son essai. Scepticisme? désespoir? mise en garde? Cette finale jette une ombre sur tout le contenu du livre.

Personnellement, je crois en la démocratie, dans les droits de l’homme et de la femme; je regrette la montée des régimes autoritaires et brutaux autour de nous. Je suis convaincu que nous devons utiliser à notre profit les réflexions des philosophes grecs et les fulgurances des prophètes juifs. J’approuve également Philippe Val quand il exalte de grandes figures littéraires européennes d’Homère à James Joyce, en passant par Dante, Montaigne, Shakespeare ou Marcel Proust. Ils sont des témoins de ce que Val appelle « la prééminence de la vie intérieure par rapport à la Loi ».

C’est peut-être ce dernier principe qui explique l’achèvement en queue de poisson de son essai. Car si terminer sur l’Ulysse de Joyce après être parti de l’Ulysse d’Homère ouvre d’immenses perspectives de libération intérieure, cela ne permet pas de faire le lien avec la nécessaire dimension juridique et politique de la vie en société. Val rejette le terme de judéo-christianisme pour définir la culture européenne, il préfère la notion de gréco-judaïsme, ce qui exclut une partie essentielle de notre culture. Et, de surcroît, il réduit le judaïsme à sa part rationaliste et libérale, c’est la raison pour laquelle, il ne sait que faire du christianisme. Car ce dernier, s’il est critique du légalisme pharisien, reste fidèle et même exacerbe la transcendance chère aux prophètes, ne prétend pas pour autant détruire la loi humaine.

Quand il néglige ses racines bibliques, le judaïsme se dessèche. Les Lumières, chères aux laïcs français, ont puisé leur substance dans les profondeurs évangéliques et bibliques. Victor Hugo le savait mieux que quiconque. Val raisonne comme si Moïse n’avait prêté aucune attention aux besoins du peuple, ou si Job n’avait montré aucun intérêt pour les questions de vie intérieure. A-t-il lu le Cantique des cantiques et son exaltation de l’amour entre l’homme et la femme? Croit-il que les Psaumes sont indifférents à la souffrance humaine? On pourrait lui faire remarquer qu’Isaïe n’a pas attendu Spinoza pour s’interroger sur les rapports entre le théologique et le politique.

Le christianisme est à la base de l’identité européenne précisément car il est fondé sur la transmission biblique et, de surcroît, sur la perpétuation de l’effort intellectuel, scientifique et juridique des grecs et des romains. Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque faisaient partie des références de base des Pères de l’Église. La culture française est impensable sans l’apport évangélique et celui des Pères. Il faut lire saint Augustin, Benoît, Bernard de Clairvaux, Thomas d’Aquin, Erasme, Calvin, François de Sales, Pascal, Bossuet, tout l’âge classique, ... et je m’arrête là.

Que serait la France, sans le roman des monastères, le gothique des cathédrales, la musique du baroque? Que serait l’Europe sans la décision de Constantin, la conversion de Clovis, l’empire de Charlemagne, les monarchies française et anglaise, les Républiques italiennes, hollandaises et suisses, l’expansion missionnaire du seizième siècle, la reconstruction européenne après le désastre nazi par les démocraties-chrétiennes? Sans compter que la cinquième république française doit tout à la fermeté de la pensée politique et sociale de Charles de Gaulle, qui est indissociable de ses fortes convictions catholiques.

La vision appauvrie de la culture occidentale dont fait preuve Philippe Val ne lui permet pas d’affirmer une identité française capable de répondre au choc de l’islamisme contemporain.

Celui-ci s’empare sans vergogne d’Abraham, de Moïse et de Jésus et se moque comme d’une guigne des droits de l’homme. Il ne respecte que la Loi d’Allah. Les subtilités intérieures de Joyce et de Proust ne seront qu’un bien fragile barrage.

Jean-Blaise Fellay

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