D'hier à aujourd'hui de Jean-Blaise Fellay sj

JB FellayLa grande fresque éloquente que représente l’Histoire propose ses chemins sinueux pour envisager le présent, ses échos illuminant de ses feux notre siècle mouvementé.

Spécialiste de l’Histoire de l’Église, Jean-Blaise Fellay sj propose des passerelles entre les péripéties et les grands tourments d’hier et aujourd’hui.

Jean-Blaise Fellay sj a été rédacteur en chef et directeur de la revue choisir, et directeur spirituel des séminaires diocésains des évêchés de Lausanne, Genève et Fribourg et de Sion.


À la recherche des premiers hommes

Henri Breuil MonsL'abbé Henri Breuil en visite sur un chantier de fouilles, près de Mons, le 19 février 1954.Des hommes d’Église français ont été des pionniers de la paléontologie, un exemple en est l’abbé Henri Breuil.

Né en 1877, il entre au séminaire de Saint-Sulpice en 1895. L’époque est marquée par des rapports difficiles entre la science et la foi. En particulier la doctrine darwinienne de l’évolution bouscule la lecture traditionnelle du livre de la Genèse: la création du monde en six jours et la naissance de l’humanité à partir du couple d’Adam et Eve. La généalogie de Jésus attribue à l’histoire du monde une durée d’environ 4000 ans. Henri Breuil se passionne pour la question et veut défendre la position catholique. Il obtient de ses supérieurs d’étudier les sciences naturelles et se consacre à ce travail. Il y parvient si bien qu’il a été considéré comme le «pape de la Préhistoire» en France. Mais cela n’a pas été sans provoquer des remous qui ont bousculé la théologie de la première moitié du 20e siècle.

Ayant obtenu sa licence en sciences naturelles en 1904, l’abbé Breuil est nommé professeur de préhistoire à l’université de Fribourg en Suisse. Il appelé ensuite à la chaire de paléontologie humaine à Paris en 1910, sa carrière se poursuivra ensuite au prestigieux Collège de France de 1929 à 1947. Il s’illustre notamment dans la découverte et la mise en valeur de l’art pariétal des grottes françaises. Il donne une première description de la fameuse grotte de Lascaux. Ses voyages l’emmènent également en Espagne et en Afrique. Son ouvrage Quatre cents siècles d’art pariétal, publié en 1952, lui vaut une réputation mondiale.

Il est devenu également un spécialiste de l’outillage en pierre de nos lointains ancêtres. Il parvient ainsi à distinguer les différentes formes de civilisation du Paléolithique supérieur (-45'000 à -10'000 ans). Il visite également le Père jésuite Emile Licent, qui a créé le premier musée de paléontologie de Chine en 1914. Il y rencontre un autre jésuite, le P. Teilhard de Chardin, qui préside la Mission géologique française depuis 1923. Avec d’autres paléontologues européens et américains, ils participent aux travaux autour du Sinanthrope le premier homme ancien découvert en Asie.

Entre temps, les abbés Amédée et Jean Bouyssonie avaient mis au jour, en 1908, le squelette de l’«l’homme de la chapelle-aux-Saints», qui paraissait une forme intermédiaire entre l’homme et le singe, renforçant ainsi les théories évolutionnistes de Lamarck et de Darwin. De toute manière, les géologues travaillent déjà à l’échelle de millions d’années et les anthropologues en dizaines de milliers. Cela oblige à reconsidérer les datations de l’histoire biblique. Teilhard de Chardin sj, qui essaie de réfléchir à une lecture nouvelle du livre de la Genèse, se voit interdire de publier sur le sujet et doit se consacrer aux seuls travaux scientifiques. En 1950, l’encyclique Humani generis insiste sur l’affirmation que tous les humains descendent réellement d’Adam et Ève et condamne les historiens de la «nouvelle théologie» qui en tentent une lecture symbolique. Malgré la forte présence du clergé dans la paléontologie, le dialogue avec la théologie classique reste bloqué. Teilhard de Chardin sj meurt en 1955, alors que ses œuvres se répandent en polycopiés. L’abbé Henri Breuil décède en 1961, une année avant que le Concile Vatican II amorce une relecture fondamentale de l’histoire biblique. Elle a été aidée par la découverte de l’art et des techniques des vieux ancêtres de l’humanité auxquels l’abbé Breuil avait consacré toute sa vie.

Jean-Blaise Fellay sj

teihard breuil

Teihard de Chardin (à g.) et l'Abbé Breuil (au centre)

breuil lascaux

L'abbé Breuil à Lascaux 

 

 

Indispensable purgatoire

Heidelberg Legenda Aurea StPatricksFegefeuerIllustration issue d'un manuscrit alsacien du XVe siècle: La Légende dorée.Un débat confessionnel s’est instauré autour du Purgatoire, lieu théologique situé entre le ciel et l’enfer dans l’au-delà chrétien. C’est un dogme catholique inacceptable pour un protestant, note un théologien réformé. Non, il s’agit d’un développement médiéval qui a des sources scripturaires et surtout un lien profond avec le sacrement de réconciliation, rétorquent les adeptes catholiques.

Les origines du débat sont effectivement anciennes. Elles tiennent à la conception même du rapport entre l’homme et Dieu. En 1525, Érasme -grand bibliste- reproche à Martin Luther de nier la liberté humaine. Tu as raison, réplique ce dernier, en ce qui concerne le salut tout vient de Dieu et de lui exclusivement. Jean Calvin précise encore cette idée de prédestination. Avant même de créer le monde, Dieu décide qu’une majorité d’hommes sera vouée à la damnation éternelle pour montrer sa justice, et qu’une minorité, les élus, sera sauvée pour manifester sa miséricorde. Et cela sans aucun mérite de leur part. En effet, aucune action humaine, ni dans le sens du bien ni dans celui du mal, ne peut modifier ce décret éternel. Le Consistoire genevois, qui surveille les comportements dans la ville, menace sévèrement une veuve qui a prié sur la tombe de son mari. C’est un acte d’impiété, juge-t-il, car il manifeste un mépris de la volonté divine «dans son secret conseil». Celui-ci est immuable et le croyant doit l’admettre et le respecter. L’idée d’un purgatoire, c’est-à-dire d’un correctif après la mort, est proprement impensable dans cette théologie, car elle soumettrait la liberté divine à l’action humaine.

La position catholique part au contraire de la miséricorde divine, qui tente par tous les moyens de sauver l’homme. Elle s’est manifestée dans l’action de Jésus-Christ, qui passe partout «faisant le bien», guérissant les malades, annonçant la Bonne Nouvelle. Ceux qui croient à son message constituent l’Église, une communauté nouvelle, en croissance constante. Ce «Corps du Christ» se développe non seulement en nombre mais aussi en sainteté, nous assure saint Paul. Il n’est pas limité par la mort, car la Résurrection la domine.

Chacun de nous perçoit, surtout s’il avance en âge, qu’il n’a, de loin, pas atteint l’achèvement humain et spirituel auquel il est destiné. Il lui reste encore d’énormes progrès à effectuer. Les années qui le séparent de la fin de vie n’y suffiront pas. Pour entrer dans la plénitude divine, il aura besoin d’une transformation en profondeur. Il n’y parviendra jamais sans la grâce du Christ.

Il doit pour cela se greffer sur le Corps mystique, entrer dans la communion des saints, qui exige l’amour mutuel, le pardon et la réconciliation. Aucun bonheur éternel n’est imaginable sans une réconciliation avec nos proches, nos parents, nos amis, qui ont été parfois nos plus cruels ennemis. Et dont nous avons été plus d’une fois les bourreaux.

Nul besoin pour cela de flammes et de diables cornus. Il faut des échanges, des prises de conscience, des demandes de pardon, des absolutions. Échapper aux rancunes, aux culpabilités pour atteindre le bonheur des réconciliations sans retour. Nous devons y tendre dès maintenant mais cela se réalisera pleinement que dans la Bonté divine, qui dissipe les incompréhensions et les blocages, dénoue les secrets les plus obstinés. Cela se fera hors du temps, sans décompte de jours et de semaines, sans piécettes ni sacrifices. C’est le souffle de l’Esprit, le regard bienveillant du Père qui nous transformera, donnant à chacun sa juste place dans l’immense histoire de l’univers. Devenus membres du Christ, Alpha et Oméga de toute la Création, nous serons reçus dans la Trinité sainte.

Jean-Blaise Fellay sj

 

Georges Haldas. Le regard du poète

HaldasChroniquesChoisirRecueil de chroniques parues dans la revue choisir de 1980 à 2000

La revue choisir cherchait un chroniqueur. Le dimanche, en fin d’après-midi, la télévision romande mettait un événement sportif en évidence dans l’émission Sous la loupe. Ce jour-là, c’était un coup franc de Didi Andrey, un joueur du FC Servette. Un de ces tirs de rêve qui s’élève au dessus du mur de joueurs et replonge sous la barre dans la lucarne gauche, hors de portée du gardien. Sa réussite tournait en boucle au cours de l’émission.

Le journaliste Jean-Philippe Rapp avait invité Georges Haldas, pour le commentaire. Je ne le connaissais que de nom mais son lyrisme me stupéfia. J’appris ainsi qu’il avait aimé le football passionnément, ce que son physique ne laissait pas supposer. Mais surtout son discours était aux antipodes du langage laborieux des techniciens classiques, c’était un écrivain qui parlait. Que dis-je? Un conteur d’épopée! Il ne s’agissait pas de compter les points d’un championnat ou le coût des joueurs. Un match, avec lui, c’était le récit d’une bataille, comme celle des Grecs sous les murs de Troie. Un affrontement à la vie et à la mort, avec un vainqueur et un vaincu, dans le stade, sous les yeux de milliers de spectateurs. Avec un héros, comme Achille, en la personne de Didi Andrey.

Si Haldas pouvait exalter ainsi un sport du dimanche, il était l’homme qu’il nous fallait pour illustrer la spiritualité d’Ignace de Loyola: trouver Dieu en toutes choses. Le rechercher non pas dans l’abstraction et le céleste mais en pleine terre, dans la réalité humaine avec ses cruautés et ses splendeurs.

Dans mon esprit, à l’époque, un poète était un être quelque peu éthéré, amateur de papillons et de petites fleurs. Avec Georges Haldas, on avait affaire à un lutteur, un dur, un combattant. Il avait été communiste, farouche adversaire de l’injustice et de l’oppression. Il avait retrouvé la foi orthodoxe de ses origines en découvrant la réalité de la Résurrection, à l’opposé du quiétisme des spiritualités émollientes. La foi se vit au travers des épreuves de la mort. Un combat pour la justice et la vérité, dans lequel elles ne remportent pas toujours la victoire. D’où le regard qu’il portait sur les marginaux de la plaine de Plainpalais, les figures pittoresques qu’il côtoyait au bistrot Chez Saïd. Si vraies, si fragiles, si menacées.

Le sublime et le tragique traversent la vie des humbles, mais pour le voir il faut être «en état de poésie», comme le décrit Haldas. Semblable à l’état de grâce des mystiques, il manifeste cette légèreté de l’être qui s’est dépris de ses chaînes intérieures. Mais cela exige d’avoir rompu avec l’esprit de haine et de meurtre qui domine le monde et d’avoir puisé au fond de soi les eaux de la Source.

Georges Haldas accepta notre proposition de collaboration et nous livra ses chroniques pendant une vingtaine d’années! Il les écrivait avec une précision chirurgicale et les livrait avec une ponctualité helvétique. Dans les contacts mensuels dont je profitais, j’ai appris que la passion n’était pas rêveuse, que le poète peut être un horloger et que le prophète, un homme de colère, savait cultiver la fraternité. Une leçon que je n’ai pas oubliée.

Jean-Blaise Fellay sj

 

Ainsi, vingt ans durant, Georges Haldas a publié des chroniques mensuelles dans la revue jésuite choisir (1980 à 2000), rassemblées en un volume édité par l'Age d'Homme en mai 2001 sous le nom de Murmure de la source.

Ce mois de janvier 2018, le Père Luc Ruedin sj a fait paraître, aux éditions Embrasure/Parole et Silence, un ouvrage sur l'écrivain poète genevois mis en lumière grâce à son portrait croisé avec la jeune mystique juive morte à Auschwitz, Etty Hillesum:

ruedin georgeshaldasettyhillesumGeorges Haldas - Etty Hillesum
Poètes de l'Essentiel, Passeurs vers l'Absolu
Embrasure/Parole et Silence
Paris 2017, 150 pages.

Un ouvrage à découvrir sur ce site en passant par ici.

 

 

Le christianisme va-t-il mourir?

VolluzLe chanoine Gratien Volluz © DR

En 1977, Jean Delumeau, grand historien de la Renaissance, posait la question. En effet, il faut le constater, une forme de christianisme est en train de disparaître. Celui qui est apparu à la Renaissance ou plus exactement à la suite du Concile de Trente.

C’est celui que j’ai connu en Valais dans ma jeunesse. Il était extraordinairement compact. De la naissance à la fin de la scolarité, il encadrait totalement la formation des jeunes. À l’école enfantine, j’ai eu des religieuses franciscaines, au primaire des marianistes, au collège une majorité de professeurs laïcs mais, à la tête de l’établissement, il y avait des ecclésiastiques à la forte personnalité intellectuelle et humaine. L’orientation générale des cours était celle que les Jésuites avaient créée au XVIe siècle sur la base des humanités gréco-latines, et qu’il avaient mis en place dans les collèges fameux de Lucerne, Fribourg, Brigue, Sion et Porrentruy. L’équivalent avait été mis en place par les Ursulines pour les jeunes filles. De surcroît, pendant les vacances, nous étions encore pris en charge par le scoutisme, qui, bien que d’origine britannique et protestante, était dûment accompagné par un aumônier catholique.

Je dois encore ajouter que, quand j’ai commencé à faire de l’alpinisme de manière professionnelle, j’y ai été initié par Gratien Volluz, chanoine de la Congrégation du Grand-Saint Bernard, guide de montagne vigoureux et prophète de la spiritualité alpine.
Et je dois dire que je ne m’en plains pas. Ce monde était un peu austère et parfois trop étroit, mais j’y ai appris et vécu tant de belles et fortes choses que j’en reste reconnaissant.

Entre temps, j’ai élargi et approfondi mes horizons en étudiant dans le monde entier. Et plus encore, j’ai du ouvrir et corriger les étroitesses et les contradictions de ma propre personnalité. C’est sur ce terrain que se jouent les évolutions les plus décisives. J’en sors, par contre, renforcé dans les axes principaux du christianisme que j’ai reçu: la foi en Dieu, le primat de l’amour, et surtout le lien personnel à la personne du Christ. J’ai de plus découvert progressivement, avec admiration, la richesse incroyable des différentes cultures chrétiennes qui se sont succédées au long de deux mille ans d’histoire. Depuis les débuts en Galilée dans un milieu de petits pêcheurs, le temps des persécutions dans le monde culturel juif et hellénistique, la conquête de l’empire romain, la floraison intellectuelle et artistique du monde byzantin, la construction théologique, politique et intellectuelle d’Augustin qui va régner sur plus d’un millénaire en Occident, la créativité architecturale et civilisationnelle du roman, du gothique, de la renaissance et du baroque, la dernière grande civilisation mondiale. Il y a eu, entre temps, l’épopée de la conquête des Amériques, devenues le plus important continent chrétien. Il y a aujourd’hui la croissance de l’Évangile en Afrique, en Chine, en Corée du Sud. Tout cela va modifier la situation mondiale.

Certes, la sécularisation en Occident érode massivement la culture chrétienne issue de la Renaissance, mais la faiblesse spirituelle évidente de la laïcité contemporaine ne rend que plus nécessaire la réponse aux besoins profonds de l’homme d’aujourd’hui. Depuis toujours, l’être humain rêve de justice, de plénitude, d’éternel et d’absolu. Si une culture y renonce, elle sombre dans le nihilisme. Au christianisme de savoir répondre à ce besoin et offrir un nouveau visage à la civilisation de l’amour. Moins pesant, plus libre, et encore plus entraînant.

Jean-Blaise Fellay sj

 

De l’alpage au barrage

MauvoisinBarrage de Mauvoisin © Wikimedia CommonsJ’ai assisté à la construction du barrage de Mauvoisin, qui était à l’époque le plus haut barrage-voûte du monde. Rehaussé, il représente encore aujourd’hui une réalisation remarquable.Son impact sur l’économie de la vallée fut gigantesque. Il fut conçu par un ingénieur de la vallée. Formé à l’école polytechnique de Zurich, il sut intéresser une grande société d’électricité suisse-allemande au projet. Le chantier exigea l’engagement de milliers d’ouvriers, dont une majorité d’Italiens. Il recruta également de la main d’œuvre locale. Et cela changea beaucoup de choses.

Le Val de Bagnes était célèbre pour l’herbe de ses alpages et la qualité de ses fromages. Son agriculture était dominée par l’utilisation intensive du fourrage et le nomadisme des troupeaux. Ils suivaient la fonte des neiges au printemps, et prenaient le chemin inverse à l’automne. La vente du fromage et du beurre constituait l’essentiel des recettes en fin de saison. Pour le reste, ces paysans de montagne vivaient en autarcie, grâce à leurs champs, leur jardin et leurs vignes. Leur situation ne différait guère de celle du monde agricole du reste du monde. L’arrivée des salaires ouvriers bouscula complètement le système.

Prenons une famille de voisins, petits paysans avec deux ou trois vaches et un peu plus d’enfants. Leur revenu annuel en espèces tournait autour d’un millier de francs. Quand les travaux du barrage sont lancés, le père et trois fils s’engagent: revenu mensuel quatre mille francs en tout. Même s’ils n’y travaillent pas toute l’année, leur situation change du tout au tout. Il refont la cuisine, amènent l’eau courante et l’électricité, construisent une salle de bain. En quelques années, les jeunes apprennent un métier, trouvent des engagements durables. Des routes, des tunnels ont été construits dans la vallée, le chemin de fer amélioré. Des machines agricoles permettent à la famille de récolter en une journée autant de foin qu’en trois jours auparavant.

La station de Verbier devient une petite cité alpine qui crée des emplois dans tous les corps de métier et surtout les activités hôtelières. La population, qui était restée stable pendant des siècles autour de 4'000 habitants, voit pendant la saison de ski plus de 35'000 touristes s’égayer sur les pistes.

En quelques décennies, le monde a changé.

Aucune aide de la Confédération n’aurait pu provoquer une telle transformation. Le Secours d’Hiver et autres actions caritatives n’apportaient que des habits et quelques provisions, aussi louable qu’ait été leur dévouement. C’est l’alliance d’une initiative locale audacieuse, la qualité du corps des ingénieurs et des ouvriers, et surtout les investissements massifs de grandes Compagnies du Plateau qui ont changé la vie du Haut Val de Bagnes. Et personne aujourd’hui ne s’en plaint, même si une haute barrière de béton ferme le fond de la vallée et que d’immenses pylônes balafrent les flancs du coteau.

Il reste des paysans de montagne, dont les techniques ont beaucoup évolué. De nouvelles maisons poussent dans les villages, des jeunes s’installent, ils ont trouvé des places de travail dans les environs. Cela n’efface pas le souvenir de la rude vie des alpages d’autrefois; les demeures rénovées conservent pieusement les photos et les outils des ancêtres. Mais personne ne pourrait revenir à la vie d’avant le barrage.

Jean-Blaise Fellay sj

 

L'étrange laïcité genevoise

MurReformateursGEÀ propos de Genève, on voit régulièrement apparaître dans les médias deux formulations devenues banales: «la cité de Calvin» et «la République laïque», censées représenter des caractéristiques fondamentales de la ville du bout du lac. Comme historien cela me fait sursauter, car la perspective de Calvin était l’inverse d’une séparation entre l’Église et l’État visée par la République laïque. Pour lui, la réformation religieuse n’était pas une question de conviction personnelle mais celle de la réalisation d’une République chrétienne. On a pu résumer la position des réformateurs protestants du 16e siècle dans les formules suivantes, pour Luther «comment puis-je être sauvé?», pour Zwingli «comment sauver ma paroisse?», pour Calvin «comment réformer la cité?».

C’est ainsi que ce dernier mit comme condition à son retour à Genève l’adoption par les autorités des «Ordonnances ecclésiastiques» qu’il avait rédigée. Elles exigeaient de chaque citoyen l’adhésion à la Confession de foi qu’il avait préparée, l’obligation d’assister aux prêches, la soumission aux décisions du Consistoire qui réglementait les questions de mariage, de mœurs, de comportement religieux. Cela fit de Genève un modèle très particulier d’Église-État qui fit sa réputation dans l’Europe entière. Pour Calvin, très bien formé juridiquement, il y avait une distinction entre le politique et le religieux mais aucune séparation. Une cité était «réformée» quand ses mœurs étaient réglées par l’Évangile et maintenue dans la discipline ecclésiastique par le bras séculier. Cela fit de Genève une cité modèle pour les huguenots français, les réformés bataves ou les puritains anglo-saxons.

À part l’intermède de l’incorporation dans l’Empire napoléonien, cette conception domina la ville jusqu’au vote de 1907. Celui-ci ne fut pas à proprement parler un vote de séparation de l’Église et de l’État, mais, plus modestement, le refus du budget des cultes. Il fut lancé par les catholiques, alliés à la gauche et à une partie du libéralisme protestant. C’était une conséquence de la politique du gouvernement Carteret qui avait donné les églises catholiques aux Vieux-Catholiques (ou Catholiques libéraux) et refusé de payer le clergé catholique romain, alors que leur salaire était versé aux pasteurs protestants et au prêtres (généralement mariés) catholiques libéraux. Comme les catholiques romains contribuaient par leurs impôts au budget du culte et n’en recevaient rien, ils décidèrent de voter pour l’égalité par «l’absence de budget».

C’était une décision très paradoxale, car deux ans plus tôt, en France, les catholiques avaient voté contre la séparation de l’Église et de l’État. D’autre part, la majorité des protestants genevois ne voulaient pas non plus d’une séparation, qui enlevait à l’Église nationale protestante sa position privilégiée. C’est donc par une curieuse alliance électorale qu’une majorité du corps électoral, catholiques et gauche réunis, vota pour l’abolition du budget des cultes alors que la majorité des catholiques et des protestants était favorable au maintien du lien entre l’État et l’Église. C’est la discrimination introduite par le gouvernement Carteret qui perturba l’alliance implicite entre les deux confessions chrétiennes. Elle ouvrit la porte à une laïcisation à la française, qui déplaisait aussi bien aux partisans du pape qu’aux disciples de Calvin.

À Genève, à la différence de la France, c’est la fracture confessionnelle qui occasionna la séparation, alors que la sécularisation n’avait pas encore atteint les foules. C’est un fait largement ignoré aujourd’hui par une grande partie des enseignants et des journalistes. Ce qui leur permet de juxtaposer sans réflexion l’étiquette «Cité de Calvin» à celle de «République laïque».

Jean-Blaise Fellay sj

Entre le bœuf et l’âne gris

Icone nativite christLes crèches de Noël sont aujourd’hui pourchassées car considérées comme prosélytes. Ce n’est pas le souvenir que j’en ai gardé de mon enfance. C’était au contraire, au cœur de la fête, une apparition merveilleuse et innocente. Quoi de moins dangereux, de plus fragile qu’un nouveau-né posé sur la paille sous le regard attendri de sa maman et l’attention protectrice de Joseph. Une source de joie aussi, vu que le ciel lui-même participait à la fête. Une étoile le regardait d’en haut, des chœurs d’anges chantaient sa louange, des paysans venaient avec des cadeaux, du pain, du lait, des œufs, un mouton. En plus, détail indispensable d’une scène bucolique, un âne et un bœuf -on était dans une étable!- réchauffaient de leur souffle l’enfant divin.

Ils ne sont pas dans les quatre évangiles, ces deux animaux, même s’ils font partie du bestiaire biblique. Jésus entrera à Jérusalem sur un âne, le bœuf est de tous les paysages de Judée et l’agneau deviendra même le symbole du Sauveur. C’est dans les évangiles tardifs, dits apocryphes, qu’ils apparaissent quelques siècles plus tard, ils ont été adoptés par le christianisme populaire, à partir des premières crèches inaugurées par s. François d’Assise au XIIIe siècle. Les artistes se sont joints d’enthousiasme. Un peintre doit représenter les choses, les rendre visibles, il ne peut pas manipuler des concepts, des abstractions. Les théologiens parlent d’«incarnation», les spirituels d’«humilité», que peut faire un illustrateur? Il montre un animal humble, serviable, bienveillant, et tout le monde comprend.

Même les "dogmaticiens", gens soupçonneux et inquisiteurs, n’ont pas fait opposition. Une des tentations perpétuelles du religieux, c’est le spiritualisme, le rejet du corps au profit de l’esprit, la fuite du monde et de la réalité concrète en direction de l’abstraction et de la désincarnation. L’âne têtu mais bon serviteur, le bœuf placide mais robuste compagnon du laboureur représentent au contraire l’évidence de la vie quotidienne, le travail des champs, l’importance de la récolte, du pain, de la nourriture, de tout ce dont le petit enfant qui vient de naître aura besoin pour survivre, grandir et prendre sa stature d’homme. Cela ne se fait pas qu’avec des textes sacrés et des articles de loi.

Dans la persécution contre les crèches en ce début de XXIe siècle, je ne vois pas seulement en action l’idéologie laïque et multiculturelle qui nous envahit mais encore la haine sourde de notre société, si tournée vers le technologique et le virtuel, envers le monde paysan et agricole qui lui rappelle trop ses origines bassement terriennes. Ne parlons plus de Dieu, de Jésus, ni de Marie et de Joseph. Et cachez-moi ce bœuf que je ne saurais voir, il pourrait me rappeler mes racines animales.
Non, moi je suis un moderne, j’ai mis dans mon salon un sapin en plastique et je l’ai commandé sur internet.

Jean-Blaise Fellay

 

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