D'hier à aujourd'hui de Jean-Blaise Fellay sj

JB FellayConnaître le passé permet de mieux juger le présent. L’évolution des pensées, des comportements, des institutions depuis plusieurs centaines d’années nous permet de mieux percevoir ce que le présent nous offre de nouveau, mais aussi de problématique. Et de mieux en repérer et les écueils et les ouvertures. Spécialiste de l’Histoire de l’Église, Jean-Blaise Fellay sj propose des passerelles entre les péripéties et les grands tourments d’hier et aujourd’hui.

Jean-Blaise Fellay sj a été rédacteur en chef et directeur de la revue culturelle choisir, professeur à l'Institut Philanthropos et directeur spirituel des séminaires diocésains des évêchés de Lausanne, Genève et Fribourg et de Sion.

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St Ignace, les échecs et la grâce

EgliseStIgnace Paris FredDeNoyelle godongJean-Blaise Fellay sj - On a souvent dépeint le fondateur de la Compagnie de Jésus comme un homme à la volonté de fer, se fixant des objectifs précis et les menant à chef avec une détermination sans faille. Mais si je relis sa vie avec attention, je constate exactement l’inverse. Sa jeune existence est marquée par une série d’échecs qui remettent complètement en cause tous les idéaux qu’il s’était donnés.

“Quand on a tout perdu, une vie nouvelle devient possible”

Il est un jeune chevalier au service de la cour de Castille, désireux de s’illustrer par des exploits militaires et amoureux, suivant l’exemple d’Amadis de Gaule, son héros. Or, lors de son premier combat au siège de Pampelune, il est gravement blessé par un boulet qui lui broie la jambe. La blessure s’infecte, il risque de mourir. Il s’en tire avec une jambe raccourcie qui le laisse boiteux pour le reste de ses jours. Finis les rêves de grandeur et de combats épiques.

Pendant sa convalescence, il découvre les modèles de sainteté offerts par la Légende dorée de Jacques de Voragine. Il est enflammé par l’exemple de saint Dominique et de François d’Assise. À peine remis, il s’efforce de les imiter par de longues prières et tente de les dépasser dans l’ascèse, le jeûne et la pénitence. Mais, là encore, c’est l’échec. Il se laisse prendre dans les vertiges de la culpabilité. Sa vie devient si dure qu’il songe au suicide. Cela ne peut être le chemin de Dieu, se dit-il, dans un éclair de lucidité. Mais que faire? vers qui se tourner? Il suivrait un petit chien, songe-t-il, si celui-ci était capable de lui montrer une piste.

C’est ainsi qu’un matin, il suit le cours du Cardoner, une jolie rivière des environs de Manrèse en Catalogne. Après un temps de marche, il s’assied. Et soudain, il est foudroyé. Des commentateurs ont parlé d’une vision, d’autres d’une extase, mais de fait, il ne voit rien, il n’entend rien. Il se sent complètement transformé, il est devenu un autre homme. Il comprend, en un instant, plus de choses «de la terre et du ciel» qu’il n’en acquerra jamais ensuite au terme de longues études.

Débarrassé de toutes les images antérieures de la chevalerie espagnole et de la piété médiévale, il fait une expérience directe de Dieu et du monde.

Tout lui paraît plus clair. Il voit, il entend, il sent tout d’une manière nouvelle. Il a «trouvé Dieu en toutes choses», ce qui sera le leitmotiv de sa spiritualité. Il est entré dans l’«obéissance» au sens premier du terme, c’est à dire l’écoute, l’acceptation du réel. Il est devenu libre et disponible.

Il recommence à se peigner, à se couper les ongles, à quitter la défroque du fou de Dieu. Il suivra les injonctions de l’Inquisition qui lui demande de se mettre à l’étude. Il apprendra le latin sur les bancs d’école, puis la discipline académique de la voie triviale, il peinera sur la maîtrise ès Arts mais viendra à bout de tout. Et aussi des méfiances ecclésiastiques.

Il lui reste un dernier rêve, celui pour lequel il a réuni quelques compagnons de l’université de Paris, le départ en Terre Sainte pour convertir les chefs de l’Islam. La Divine Providence saura lui dire non, encore une fois, par le biais d’une guerre entre Venise et la Sublime Porte, qui interdit tout départ de navire. Voilà la fascination d’un hidalgo du temps de la Reconquista qui s’évanouit.

Il ne lui reste plus qu’à offrir ses services à la papauté, libre à celle-ci d’envoyer les compagnons chez les fidèles ou les infidèles. Ce qu’elle ne manquera pas de faire avec persévérance. À Ignace d’organiser l’intendance.

Dans sa petite cellule romaine, il devient moins le stratège qui établit un plan de conquête mondiale qu’un éducateur qui prépare des hommes capables de s’adapter à toutes les situations possibles, par une solide formation intellectuelle et pratique, mais d’abord et surtout grâce à leur disponibilité intérieure. Celle que le jeune Inigo dut si cruellement apprendre à conquérir.

C’est quand on est libéré du vieil homme que l’on peut arpenter le monde au souffle de l’Esprit.

C’est l’affirmation que Paul Claudel met dans la bouche d’un jésuite dans le Prologue du Soulier de satin. Il est cloué à la vergue d’une caravelle que des adversaires de sa foi ont prise et sabordée. Il est voué à une mort imminente, mais il se sent libre dans son choix d’être parti pour le Nouveau Monde. Profonde leçon de l’Évangile: oser mourir pour renaître. L’injonction de porter la croix n’est pas une invitation à l’effacement et au renoncement, c’est au contraire l’audace de la libération des vieux rêves à la Don Quichotte pour risquer le présent dans son indétermination. La foi n’a pas peur de l’avenir, car l’amour aura le dernier mot. Quand on a tout perdu, une vie nouvelle devient possible, ici ou ailleurs. Mais il faut la commencer ici déjà.

Jean-Blaise Fellay sj

Zwingli, Zurich et le vaste monde

zwingliEn ce mois de janvier, l'anniversaire des 500 ans d’Ulrich Zwingli à Zurich coïncide avec la constatation de l’affaissement de la population protestante dans cette capitale de la Réforme. Le passage de la ville à la théologie réformée au XVIe siècle s’était fait dans une grande tension avec les cantons de la Suisse centrale. Zwingli était d’ailleurs mort lors de la bataille de Kappel contre les troupes catholiques des Waldstätten. La ville du bout du lac s’était malgré tout organisée selon la formule zwinglienne, qui confiait la conduite de la vie civile, mais également la responsabilité religieuse, aux magistrats laïcs. Sa Réforme rejetait l’autorité du pape, de l’empereur, mais aussi des évêques locaux dans la gestion spirituelle de la communauté. Cela fit la force et l’unité de la cité. Mais celle-ci devait pouvoir conserver son homogénéité confessionnelle, vu qu’elle déterminait aussi bien le secteur économique et culturel que politique et religieux.

La destruction des remparts au XIXe siècle, les mouvements de population introduits par l’industrialisation, la mondialisation de l’économie au XXe siècle ont introduit une mixité sociale et religieuse qui ne pouvait que désorganiser le modèle ecclésiastique d’Ulrich Zwingli. Par contre, le système décentralisé des Évangéliques et le réseau épiscopal catholique se trouvent alors avantagés. C’est ainsi que l’évêché de Coire, fondé au temps de l’empire romain, récupère dans son diocèse une ville opulente, moderne, branchée sur le vaste monde. C’est le fait de la dimension mondiale du catholicisme. En effet, alors que la papauté perdait lors de la révolte luthérienne de vastes territoires dans les pays du Nord de l’Europe et en Angleterre, le Portugal, l’Espagne, la France catholique envoyaient des missionnaires évangéliser d’immenses territoires en Amérique du Nord et du Sud, en Afrique et en Asie. Toutes ces terres sont aujourd’hui des sources d’immigration, les USA en savent quelque chose.

En Suisse, ce sont les plus grandes villes qui passèrent à la Réforme, mais au XIXe et XXe siècles les campagnes catholiques alimentèrent le prolétariat urbain. Puis les apports se firent depuis l’Italie et la France, également depuis le Sud catholique de l’Allemagne et de l’Autriche. Actuellement, dans les assemblées dominicales catholiques de toute la Suisse, la présence des Africains, des Hispaniques, ou bien encore des Asiatiques est très visible. Ce n’est donc pas seulement dans la Zurich réformée que la sociologie religieuse s’est profondément transformée. Dans le Pays de Vaud, encore considéré à la fin du XXe siècle comme un bastion protestant et radical, Le Conseil d’État pourrait intégrer en mars prochain une troisième femme socialiste d’origine hispanophone. Décidément le monde change, mais les dirigeants religieux n’en ont pas vraiment pris la mesure.

Jean-Blaise Fellay

Au diable la haine de Noël

par Jean-Blaise Fellay sj - On savait le Marché de Noël de Strasbourg menacé depuis des années. L’attentat du 13 décembre s’est produit malgré toutes les mesures de sécurité. Pour un fanatique musulman, ce rassemblement d’infidèles sous les tours de la cathédrale faisait effet d’une provocation. Sous les apparences de foire commerciale, il a repéré la religion rivale, que le terme allemand nomme clairement: l’Enfant Jésus. C’est donc au nom d’Allah qu’il va frapper. D’autre lieux ont tenté de se protéger en parlant de Fête de l’Hiver ou en transformant l’ancien Saint Nicolas en un Santa Claus débonnaire. La France essaie d’interdire autant que possible des crèches qui pourraient évoquer publiquement -vision effrayante pour un anticlérical- l’enfant de Bethléem. De toute façon, le sacré prédominant de notre époque étant celui de l’Économie, les temples de la consommation accaparent l’essentiel de la dévotion grâce aux guirlandes, prix sacrifiés et festins rituels.

Cela explique en partie la disparition de la dimension chrétienne, mais pas la haine souterraine, et parfois affirmée, à son égard. Il y a l’irréligion certes, la peur de la fête, des émotions, de la joie, de la transcendance, du merveilleux. Mais il y a également la présence de la solitude, du deuil, du chagrin. Ceux qui se sentent cruellement seuls pendant ces journées. Ils envient les rencontres de famille, eux qui ne peuvent plus fêter à cause de la perte d’un être cher. D’une trop longue suite de malheurs. J’aimerais les convier à la fête.

Je trouve merveilleux les santons de Provence: les pâtres avec leur agneau, le rémouleur avec sa meule, la fermière avec ses œufs. Chaque âge, chaque métier trouve sa place, et nous aussi. C’est un rassemblement de toute l’humanité, avec des animaux exotiques ou familiers, des voyageurs lointains, des sages, des savants et des princes, des modestes et des tout petits, accompagnés par la musique des anges et l’éclat des étoiles filantes. C’est l’univers qui communie autour d’un nouveau né et non sous le trône pas d’un potentat puissant et barbu. Je comprends pourquoi les enfants regardent le spectacle d’un œil ému, ils sentent que ce monde est fait pour eux.

Alors tant pis pour les fanatiques religieux, les rationalistes recuits, les ennemis du bonheur et de l’espérance. À Noël, le ciel et la terre se rencontrent, la nuit devient transparence, l’obscurité se peuple de chants. Tout le monde est invité, et particulièrement ceux qui se sentent seuls et abandonnés. Chacun, riche ou pauvre, a besoin ce soir là de paix, de confiance et de proximité. Si nous avons perdu le sens de cette Nuit, c’est que notre âme est morte.

MarcheNoelStrabourg2018 2Marché de Noël de Strasbourg

Le peuple contre les élites

par Jean-Blaise Fellay sj - À la surprise des commentateurs politiques, des élections récentes voient des personnalités et des partis situés très à droite l’emporter en Europe, aux USA et en Amérique latine. Il semblait acquis que les positions libérales, politiquement et culturellement, avaient obtenu une victoire générale depuis l’écroulement de l’Union soviétique en 1989. Une fois constaté l’écroulement du totalitarisme de gauche, c’est le totalitarisme de droite sous la forme du nazisme, pourtant disparu en 1945, qui est depuis érigé en forme d’épouvantail. En France notamment, partis de gouvernement et médias s’unissaient pour dresser un mur face au Front National, considéré comme le mal absolu. Or cette formation, née dans des circonstances très différentes du parti national-socialiste allemand, ne dispose pas d’une base comparable à celle des années trente. Cependant la condamnation unanime à son encontre a interdit de prendre sérieusement en considération la peur de l’immigration et de l’Islam largement implantée dans la population française. S’y ajoutent le sentiment d’abandon des ouvriers face à la désindustrialisation du pays et celle des paysans livrés à une pauvreté croissante. La situation française manifeste la distance croissante entre les élites politiques et médiatiques et des populations négligées politiquement et méprisées culturellement.

ManifGiletsJaunesVesoul 17nov2018 croppedNovembre 2018: Manif des Gilets Jaunes autour du rond-point de la Vaugine à Vesoul (Haute-Saône). © wikimedia commonsLe président Macron en donne l’exemple en divisant la France entre progressistes et conservateurs, entre europhiles d’un coté et nationalistes de l’autre. À la division classique entre droite et gauche, il substitue une opposition entre un monde de progrès et de multilatéralisme face à un monde réactionnaire et nationaliste. La gauche aimait se considérer comme une représentante de la première conception or elle devient la première victime de ce changement de regard, le parti socialiste français rejoignant le parti communiste dans les bas-fonds électoraux. Un phénomène semblable se produit en Allemagne avec en corrélation la montée vigoureuse de l’extrême droite.

Aux États-Unis, le parti démocrate regroupait traditionnellement des minorités, Catholiques, Juifs, Noirs, Hispaniques, syndicalistes, face aux «grand vieux parti» des Républicains, dominés par les «Wasps», (white, anglo-saxons, protestants), dont les Bush, richissime famille, étaient de typiques représentants. Mais les Démocrates ont évolué. Avec John Kennedy, un catholique accède pour la première fois au poste suprême, puis un Noir avec Barak Obama. Bill Clinton, démocrate issu d’une élite universitaire, initie la réconciliation de ce parti de gauche (même s’il est qualifié en anglais de «libéral») avec l’économie capitaliste. C’est un chemin que Tony Blair impose aux travaillistes anglais. Le social-démocrate Gerhard Schroeder, en Allemagne, prend le même tournant avec l’Agenda 2010. De manière détournée, le socialiste français François Hollande oriente sa présidence dans la même direction, rêvant d’un social-libéralisme. Ajoutons que l’insolence de la «gauche caviar» contribue à rejeter les ouvriers et le petit peuple français du côté du Front National et de la droite. Cela provoque la situation paradoxale que le «peuple», autrefois base mythique de la gauche, vote de plus en plus à droite et n’hésite plus à réclamer des régimes forts et autoritaires pour obtenir plus de considération. C’est ce que l’on voit en Europe de l’Est, en Italie, en Amérique du Nord et maintenant au Brésil.

Le phénomène Bolsonaro au Brésil rejoint la surprise Trump aux USA. C’est après un gouvernement de la gauche sociale qu’une réaction populaire met au pouvoir un homme autoritaire avec un programme de droite dure sous la poussée d’une base exaspérée par l’insécurité et le recul économique. De façon générale, on peut constater que de nouvelles élites, issues de mouvements sociaux, sont particulièrement inattentives aux revendications d’autres couches défavorisées de la population car elles sont persuadées de représenter sans contestation possible le progrès et la justice. Qui, bien entendu, représentent leur propre intérêt.

Le phénomène n’est pas nouveau. Pensons, dans de toutes autres circonstances, au roi de France Louis-Philippe. Il avait sauvé la monarchie en la reprenant des mains d’un ultra, le roi Charles X. Son propre père avait voté la mort de Louis XVI, il apparaissait donc comme un monarque novateur et rassembleur. Son ministre, Guizot, était devenu célèbre avec sa formule «Enrichissez-vous». De fait, le pays avait connu un développement industriel remarquable. Mais, comme sous la Révolution française, une certaine bourgeoisie urbaine avait abondamment profité de la situation, alors que la campagne et les ouvriers se serraient la ceinture. La révolution de 1848 entraîna la chute de Louis-Philippe, qui dut prendre le chemin de l’exil. Il n’avait rien vu venir. La prospérité d’une élite ne fait qu’accroître la colère de ceux que le progrès laisse de côté. Personne chez nos commentateurs politiques n’avait non plus imaginé que le milliardaire Donald Trump allait réveiller les espoirs et les rancunes des couches les plus pauvres du parti Républicain et grappiller des votes jusque chez certains Démocrates. Car il ne suffit pas de stigmatiser le «populisme», le peuple réel réagit tout simplement, et à court terme, en fonction de ses frustrations et de ses colères. C’est ça aussi la démocratie. Elle ne fonctionne pas sans un minimum de lucidité et d’autocritique chez les hommes au pouvoir.

Jean-Blaise Fellay

Vous avez dit végan?

Vous êtes surpris que de tendres protecteurs des animaux se mettent à briser des vitrines de boucher et agresser des employés d’abattoirs? Ne savez-vous pas que la haine est souvent l’autre face de la foi?

Vache SacreeEn Inde, si vous bousculez une vache sacrée, vous risquez de gros ennuis. ©Creative Commons CC0

Faites attention en Inde, si vous bousculez une vache, vous risquez votre vie. Si, pendant le ramadan, dans un quartier nord de Paris, un bambin dévore un sandwich au jambon lors de la récréation, il risque d’être mis à mal par un groupe de camarades. À Jérusalem Est, passer en voiture le sabbat dans un quartier ultra-orthodoxe peut voir un pavé provoquer l’explosion de votre pare-brise.

Ne criez pas à l’obscurantisme et aux mentalités rétrogrades. Les végans d’aujourd’hui n’ont rien à faire avec les vieux fanatiques d’autrefois, ce sont de purs produits de la modernité. Ils sont conscients du réchauffement climatique, ils calculent chaque calorie de leur petit déjeuner. Ils surveillent attentivement leur ligne, évitent les corps gras, les alcools, les sucres tout ce qui pourrait nuire à leur santé et à la planète.

Vous me direz que l’on trouve déjà ça dans la Bible et chez les philosophes grecs. Il y avait l’interdiction de la viande pendant les quarante jours du carême, usage tombé en désuétude aujourd’hui. La prohibition de l’alcool, était une condition pour les nazirs hébreux, qui ne devaient pas non plus se couper les cheveux. Dans la Suisse d’avant-guerre, les groupements de la Croix-bleue pourchassaient les ivrognes dans nos cités. Toute l’Amérique du Nord s’y était mise entre deux guerres, pour le plus grand profit des mafias de Chicago.

Nos censeurs contemporains ne s’inscrivent pas dans cette filiation judéo-chrétienne. Ils appartiennent plutôt à un courant néo-païen, qui révère la Terre-mère, les sociétés de cueilleurs-pêcheurs, le shamanisme. Ils vouent une sorte de culte à une Nature bonne, pure, autorégulatrice, dans la mesure où échappe à l’industrie humaine, à la chimie et à la mécanique. Le fond de cette inspiration est religieux, il vise la conversion, la pénitence, le retour à l’innocence originelle. Même s’il faut accepter pour l’atteindre un peu de violence afin de mettre les choses en mouvement. Mais la paix entre la nature et l’humanité est à ce prix.

Les californiens, très informatisés, se sont tournés en masse vers le véganisme. Ils rejettent les vieilles sociétés paternalistes, autoritaires et moralisatrices. Ils ne s’inscrivent même pas dans l’austérité des stoïques de l’Antiquité, même s’ils en font partie. Ils se croient neufs, enfants d’une société telle qu’il n’en a jamais existé. Ils se considèrent au sommet de l’évolution scientifique, intellectuelle et morale. C’est magnifique. Même si je m’étonne que cela passe par des méthodes plus archaïques que celles de la pierre taillée, car ces habitués de la haute technologie en reviennent au caillou et au bâton. Y aurait-il une résurgence de primitivité chez eux?

Alors retour en arrière pour retour en arrière, j’aimerais leur proposer un saint tutélaire: Jean Baptiste, figure éminemment populaire au Moyen Âge. Il se vêtait de peau de chameau, car il dédaignait les fibres issues de l’agriculture et la toile tissée sur des métiers manuels. Il ne mangeait pas non plus de produits issus des champs mais récoltait du miel sauvage et des insectes. Et, bien sûr, on ne l’imagine pas dévorant un cochon à la broche. Il devait être aussi mince que Nicolas de Flue. Son impact écologique était fabuleusement bas, un véritable exemple.

C’était il y a deux mille ans. Sans vouloir être excessivement critique, je crois que la plupart des végans que je connais ont encore du chemin à faire.

Jean-Blaise Fellay sj

Philippe Val et l’identité française

PhilippeVal

Jean-Blaise Fellay sj a lu : Cachez cette identité que je ne saurais voir (Grasset, 2017)

Curieux personnage que Philippe Val, ancien chanteur, rédacteur en chef de Charlie Hebdo pendant une douzaine d’années. Il se fait aujourd’hui le défendeur de la culture classique européenne. Par moment, on croirait lire un vieux professeur de lettres, déplorant l’oubli des philosophes grecs et des théoriciens de la République laïque.

Je partage tout à fait son rappel des principes démocratiques athéniens et des valeurs éthiques républicaines. Son opposition à la barbarie islamique le distingue du reste de la gauche française, si indulgente face aux djihadistes. Je comprends de même sa défense de la culture juive et la mémoire des apports remarquables de politiciens et de penseurs juifs en faveur des droits de l’homme et de la femme au cours du vingtième siècle en France. Par contre, j’ai été désagréablement surpris par la fable burlesque par laquelle se conclut son essai. Scepticisme? désespoir? mise en garde? Cette finale jette une ombre sur tout le contenu du livre.

Personnellement, je crois en la démocratie, dans les droits de l’homme et de la femme; je regrette la montée des régimes autoritaires et brutaux autour de nous. Je suis convaincu que nous devons utiliser à notre profit les réflexions des philosophes grecs et les fulgurances des prophètes juifs. J’approuve également Philippe Val quand il exalte de grandes figures littéraires européennes d’Homère à James Joyce, en passant par Dante, Montaigne, Shakespeare ou Marcel Proust. Ils sont des témoins de ce que Val appelle « la prééminence de la vie intérieure par rapport à la Loi ».

C’est peut-être ce dernier principe qui explique l’achèvement en queue de poisson de son essai. Car si terminer sur l’Ulysse de Joyce après être parti de l’Ulysse d’Homère ouvre d’immenses perspectives de libération intérieure, cela ne permet pas de faire le lien avec la nécessaire dimension juridique et politique de la vie en société. Val rejette le terme de judéo-christianisme pour définir la culture européenne, il préfère la notion de gréco-judaïsme, ce qui exclut une partie essentielle de notre culture. Et, de surcroît, il réduit le judaïsme à sa part rationaliste et libérale, c’est la raison pour laquelle, il ne sait que faire du christianisme. Car ce dernier, s’il est critique du légalisme pharisien, reste fidèle et même exacerbe la transcendance chère aux prophètes, ne prétend pas pour autant détruire la loi humaine.

Quand il néglige ses racines bibliques, le judaïsme se dessèche. Les Lumières, chères aux laïcs français, ont puisé leur substance dans les profondeurs évangéliques et bibliques. Victor Hugo le savait mieux que quiconque. Val raisonne comme si Moïse n’avait prêté aucune attention aux besoins du peuple, ou si Job n’avait montré aucun intérêt pour les questions de vie intérieure. A-t-il lu le Cantique des cantiques et son exaltation de l’amour entre l’homme et la femme? Croit-il que les Psaumes sont indifférents à la souffrance humaine? On pourrait lui faire remarquer qu’Isaïe n’a pas attendu Spinoza pour s’interroger sur les rapports entre le théologique et le politique.

Le christianisme est à la base de l’identité européenne précisément car il est fondé sur la transmission biblique et, de surcroît, sur la perpétuation de l’effort intellectuel, scientifique et juridique des grecs et des romains. Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque faisaient partie des références de base des Pères de l’Église. La culture française est impensable sans l’apport évangélique et celui des Pères. Il faut lire saint Augustin, Benoît, Bernard de Clairvaux, Thomas d’Aquin, Erasme, Calvin, François de Sales, Pascal, Bossuet, tout l’âge classique, ... et je m’arrête là.

Que serait la France, sans le roman des monastères, le gothique des cathédrales, la musique du baroque? Que serait l’Europe sans la décision de Constantin, la conversion de Clovis, l’empire de Charlemagne, les monarchies française et anglaise, les Républiques italiennes, hollandaises et suisses, l’expansion missionnaire du seizième siècle, la reconstruction européenne après le désastre nazi par les démocraties-chrétiennes? Sans compter que la cinquième république française doit tout à la fermeté de la pensée politique et sociale de Charles de Gaulle, qui est indissociable de ses fortes convictions catholiques.

La vision appauvrie de la culture occidentale dont fait preuve Philippe Val ne lui permet pas d’affirmer une identité française capable de répondre au choc de l’islamisme contemporain.

Celui-ci s’empare sans vergogne d’Abraham, de Moïse et de Jésus et se moque comme d’une guigne des droits de l’homme. Il ne respecte que la Loi d’Allah. Les subtilités intérieures de Joyce et de Proust ne seront qu’un bien fragile barrage.

Jean-Blaise Fellay

Un bel exemple d’humanité

Foto Magnus Aronson wcc petite Olav Fykse Tveit et François © Magnus Aronson/WCCJ’ai été très heureusement surpris par la rencontre entre les membres du Conseil Œcuménique des Églises (COE) et le pape François. Elle s’est déroulée dans la plus grande simplicité, sans apparat protocolaire, dans une atmosphère marquée par le respect, l’attention, la ferveur contenue. Les prises de parole ont été brèves, sobres, lues avec une certaine gravité. Le texte de l’épître aux Galates proposé à la méditation n’était pas sans susciter des interrogations, mais le pape François en a fait une belle interprétation, dominée par l’idée de se mettre en marche. C’est très intelligent, car les discussions entre confessions ont été trop longtemps déterminées par la recherche des causes des divisions. Les historiens auront encore bien du grain à moudre sur le sujet, mais les temps ont changé et les problèmes sont devant nous plus encore que derrière. Or, face à l’avenir, les chrétiens ne possèdent pas de solutions toutes faites. Nous devons les chercher ensemble. Cette humilité commune constitue un rapprochement fondamental.

Olav Fykse Tveit, secrétaire général du Conseil Œcuménique des Églises (COE) a accueilli très fraternellement le pape. Puis, la présidente du Comité central du COE, Agnes Abuom, une pasteur anglicane nigériane, a attiré l’attention sur les problèmes humains: guerres, violences, pauvretés, illettrisme, émigration. Son appel à se tourner vers les frères humains rejoignait directement les préoccupations du pape. Mais aussi son insistance sur l’évangélisation, but principal de la mission avec, pour corollaire: «comment évangéliser si l’on est divisé?».

J’ai beaucoup aimé le côté bariolé de l’assistance. Les dignitaires religieux, surtout les orientaux, présentaient une étonnante variété de costumes et de couvre-chefs. C’est d’autant plus remarquable que la plupart de leurs Églises sont très anciennes, comme les arméniennes ou les coptes. Il y avait également beaucoup de femmes, dont la diversité d’habillement trahissait des statuts hiérarchiques fort divers. Certaines portaient le col romain, ou plus exactement l'habit de clergymen, car il y avait parmi elles des épiscopes1. Une déléguée polynésienne par contre, portait sur l’oreille la fleur d’hibiscus traditionnelle. Cette centaine de représentants de la chrétienté donnait un véritable échantillon de l’humanité, dans lequel se fondaient toutes les nuances de couleur et de peau. Et je me demandais quel autre type de communauté pourrait rassembler des physionomies aussi différentes, dans une foi commune aussi profonde. J’avoue que j’étais fier d’être chrétien en les voyant.

Et j’ai apprécié enfin l’attitude du pape François sur l’estrade, entouré par les responsables du COE. Il était tout simplement à sa place au milieu d’eux. Et il s’y sentait bien. Et toute l’assemblée respirait cette paix. Aucun débat, aucune préséance. Peut-être quelqu’un était-il là, invisible, mais très présent. «Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux.» Et c’est de Lui que venait cette paix.

1 épiscope (du grec Eπίσκοπος / episkopos, «surveillant») était, dans les premières communautés chrétiennes grecques, après la disparition des apôtres, le responsable de la communauté chargé de veiller à la cohésion et à la fidélité de la doctrine de celle-ci. Il ne s'agit donc ni plus ni moins que du terme qui désigne un évêque. La traduction latine est episcopus.

PhotoByAlbinHillert2 21juin18 WCC 6783Rencontre du 21 juin 2018 au Centre Œcuménique des Églises © WCC/AlbinHillert

 

Oecuménisme et transformations culturelles

Œcuménisme – éclairage en marge de la venue du pape à Genève – J-1

La decadence de l art sacre

Les problèmes de rupture ecclésiale sont intimement liés aux changements culturels. La séparation du XIe siècle entre les Églises d’Orient et d’Occident provient en grande partie de l’éloignement linguistique entre le monde oriental de culture grecque, dominé par le patriarcat de Constantinople, et celui du monde latin, gouverné par la papauté romaine. La liturgie, la pensée, les sensibilités, les mœurs, le droit avaient évolué de manière autonome et devenaient incompréhensibles aux autres, jusqu’à provoquer la rupture.

On peut dire la même chose du schisme protestant au XVIe siècle. Il suffit de passer du monde de la Renaissance italienne en 1500 à Florence et de se plonger dans celui de l’Allemagne du nord, à Wittenberg par exemple, pour le constater. Comparez Raphaël ou Michel-Ange à Cranach, et les oppositions sautent aux yeux! Il y a des moments où les différences de sensibilité deviennent telles que les mots ne possèdent plus la même signification.

Par contre, les évolutions culturelles peuvent entraîner des rapprochements religieux. C’est ce qui s’est passé en Suisse romande dans les années 1920-1945. Les tensions confessionnelles restaient vives. À Genève, l’abbé Journet répliquait aux piques anticatholiques des publications protestantes par médias interposé, dans Le Courrier. Mais dès 1917, Alexandre Cingria, peintre et écrivain, lança le débat sur un autre terrain par son brûlot: La décadence de l’art sacré. Habitué aux grands vents de la culture internationale, il met en cause à la fois le vieil iconoclasme protestant et la méfiance catholique moderne face à l’art et aux sens. Il invoque le dogme de la résurrection de la chair, qui lui paraît la meilleure justification théologique de l’art, «puisque l’amour de l’art justifie les sens et les conduit à adorer Dieu, source de toute beauté.»

Il attire aussitôt l’attention d’artistes catholiques et protestants. Cingria fonde -avec Marcel Feuillat, Marcel Poncet et François Baud- le Groupe de Saint-Luc et de Saint-Maurice. Cette association va regrouper plus de 160 artistes en 1936. «Nous avons une école», exulte Gonzague de Reynold, avec des précurseurs, des maîtres et des disciples. L’écrivain fribourgeois, qui a fondé avec Ramuz et les frères Cingria La Voile latine, est un catholique classique, mais il est un grand connaisseur de la culture allemande et sait tout ce que la littérature romande doit aux écrivains d’origine protestante: Rousseau, Madame de Staël, Benjamin Constant, le doyen Bridel. Il est très soucieux des équilibres culturels de la Suisse.

Ce mouvement est appuyé par Jacques Maritain, un philosophe français d’origine protestante, qui a fait la découverte du thomisme. En 1920, il publie Art et scolastique. Il se lie avec l’abbé Journet, rencontré en Valais, et convoque à Meudon pour des sortes de retraite une élite intellectuelle et artistique venue de toute l’Europe. Ensemble, ils lancent une collection littéraire, «Le Roseau d’or», où l’on retrouve Ramuz, Cocteau, Ghéon, Lefèvre, Massis, Fumet. Ils suscitent un écho en Valais, où l’abbé de Saint-Maurice, Mgr Mariétan, publie la vision programmatique du groupe: Vie intellectuelle et vie d’oraison. De son côté, le collège de Saint-Maurice reçoit plusieurs étudiants de grandes familles protestantes vaudoises qui découvrent à cette occasion les beautés de la liturgie et ses liens avec l’art et la pensée. Le mouvement Église et liturgie en terre vaudoise, remet en valeur de son côté la période précédant la conquête bernoise, avec la restauration de Romainmôtier et la construction de Crêt-Bérard. La tradition monastique est réintroduite par le pasteur Roger Schutz qui fonde la communauté de Taizé avec le pasteur Max Thurian. La communauté féminine de Grandchamp, près de Boudry, lui fait pendant.

L’évêque Marius Besson (1920-1945), né lui-même, d’un couple mixte, accompagne avec attention cette évolution. Dans son ouvrage Après quatre cents ans, il retrace en historien les chapitres parfois très conflictuels des relations confessionnelles. Il veille à ne pas les laisser réapparaître.

Nous n’en sommes pas encore aux accords théologiques, ni aux relations institutionnelles, mais les rapprochements culturels, artistiques et spirituels ont déjà profondément modifié les rapports humains en Suisse romande. Aussi, quand la réconciliation entre les Églises est donnée comme un des buts du Concile Vatican II par le pape Jean XXIII, la perspective soulève un immense espoir.

La visite actuelle du pape François au Conseil œcuménique à Genève est appelée à marquer un pas de plus dans cette direction.

Jean-Blaise Fellay sj

L’œcuménisme dans le protestantisme et la naissance du COE

Œcuménisme – éclairage en marge de la venue du pape à Genève – J-2

Le mouvement œcuménique s’est manifesté d’abord dans le protestantisme. Celui-ci s’est divisé en courants divers, du vivant de Luther déjà. Au-delà des principaux mouvements luthérien, zwinglien, calviniste et anglican, une foule d’Églises dites «évangéliques» se sont multipliées au cours des siècles. Aujourd’hui, on en dénombre plus de 1200 en Afrique seulement. Des tentatives d’accord se sont faites avant les ruptures définitives au XVIe siècle dans l’Empire allemand et avant la réunion du concile de Trente, mais sans réussites probantes.Reformatoren Gruppenportrait

Les réformateurs: Heinrich Bullinger, Girolamo Zanchi, John Knox, Huldrych Zwingli, Pietro Martir Vermigli, Martin Bucer, Hieronymus von Prag, William Perkins, Jan Hus, Philipp Melanchthon, Martin Luther, Jean Calvin, Theodore Beza et John Wyclif assis autour d'une table, au premier plan un cardinal, un diable, un pape et un moine essayant en vain de souffler la lumière sur le chandelier.
Huile sur toile, école allemande du début du XVIIe siècle. © wikimedia commons

Au XXe siècle, les efforts reprirent au sein du protestantisme. D’abord à cause de la situation missionnaire. Les Églises luthériennes n’avaient pas eu d’activité missionnaire en dehors d’Europe. Avec la colonisation au XIXe siècle, allemands, anglais, français multiplièrent les implantations religieuses, et ainsi les différences religieuses entre communautés chrétiennes. Spectacle peu édifiant. La conférence d’Édimbourg en 1910 en fit le constat et interpella les Églises.

Mais la difficulté des débats théologiques a donné naissance à un courant appelé le «christianisme pratique» (Life and Work) estimant qu’une action commune en faveur de la justice sociale et de l’aide caritative pouvait favoriser la compréhension réciproque et le rapprochement des confessions, et surtout livrer un meilleur témoignage chrétien. Une conférence à Stockholm en 1925 donna à ce courant une impulsion majeure.

Le mouvement Foi et Constitution, lui, poursuivait le chemin des discussions dogmatiques et ecclésiologiques. Le traumatisme de la guerre 14-18, guerre mondiale mais essentiellement le fait de nations chrétiennes, posait une question fondamentale, celle des responsabilités politiques du christianisme. Travailler à la paix dans le monde exigeait de surmonter les divisions doctrinales qui prenaient des dimensions nationalistes, par exemple dans le conflit entre la France et l’Allemagne. Les deux courants, Christianisme pratique et Foi et Constitution, se retrouvent à Lausanne pour une mise en commun en 1927.

La Suisse joue un rôle important à l’époque, car c’est à Genève que s’est installée la Société des Nations à qui revient la tâche de remettre de l’ordre dans le monde international après les perturbations de la Première Guerre mondiale. Le patriarche de Constantinople avait suggéré en 1920 dans une lettre de mettre en place une «Société des Églises» en parallèle à celle des nations.

C’est une tâche à laquelle s’est attelé le pasteur hollandais Visser’t Hoof mais qui n’aboutit qu’au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale en 1948. Il faisait partie des mouvements chrétiens de résistance au nazisme des «Églises confessantes» inspirées par Karl Barth. La gravité des affrontements idéologiques avec les totalitarismes remettait les divisions confessionnelles chrétiennes à leur juste place. Il s’agissait donc d’y répondre, tout comme aux défis de la mondialisation.

C’est ainsi qu’en 1948 le Conseil œcuménique des Églises est fondé à Amsterdam. Il installe son siège à Genève et regroupe actuellement 348 membres appartenant aux dénomination protestantes, anglicanes, orthodoxes et évangéliques. Des membres qui représentent environ 500 millions de chrétiens. L’Église catholique n’en fait pas partie mais est représentée par des observateurs permanents.

Jean-Blaise Fellay sj
(19.6.18)

Le Groupe des Dombes, un chemin spirituel et culturel

Œcuménisme – éclairage en marge de la venue du pape à Genève – J-3

Disciples running by EugeneBurnandLes disciples Pierre et Jean courant jusqu'au tombeau le matin de la résurrection (1898)
par Eugène Burnand © Wikimedia Commons
Le groupe des Dombes a joué un rôle très particulier dans le développement de l’œcuménisme. L’abbé Paul Couturier, un lyonnais né en 1881, en est à l’origine. C’est un scientifique, un physicien profondément spirituel. Proche de Teilhard de Chardin sj, il est convaincu que l’humanité toute entière doit marcher vers l’unité. Mais pour la réaliser, il faut commencer par la dimension spirituelle et donc par la prière. C’est ainsi qu’il va lancer en 1933 la Semaine de prière pour l’unité, devenue une institution de portée mondiale. Son idée directrice: «l’Unité que Dieu voudra, par les moyens qu’Il voudra.»

Un de ses amis, curé dans la région lyonnaise, Laurent Remillieux, se passionne pour la question. Mais il est aussi attiré par l’art religieux. Il s’intéresse au peintre vaudois Eugène Burnand, célèbre pour ses scènes historiques. Il a réalisé un vitrail sur les Béatitudes à Herzogenbuchsee. Remillieux y rencontre des pasteurs, qui l’invitent à une retraite spirituelle à Erlenbach dans l’Oberland bernois. On y a mis en valeur les fresques de l’église d’avant la Réforme. Un courant influent chez les Réformés est convaincu de l’importance de l’art pour la liturgie et pour la foi. Une relation amicale se développe entre eux le curé et les pasteurs.

L’église d’Erlenbach se trouve au pied du Stockhorn, un superbe saint Christophe décore l’entrée de la chapelle. C’est un cadre magnifique pour accueillir des hôtes catholiques et francophones. C’était pendant la guerre, la France était occupée et souffrait de restrictions alimentaires. Les prêtres lyonnais s’émerveillent des mottes de beurre et de miel dont se couvrait la table du petit-déjeuner. Le meilleur départ possible pour de nourrissants entretiens. Erlenbach fut donc le premier lieu de réunion du côté réformé.

Les réunions du côté catholique s’organisèrent, elles, dans l’abbaye Notre-Dame des Dombes, à mi-chemin entre Lyon et Genève d’où venaient une majorité des participants. Le groupe finit par en prendre le nom. Petit à petit, des pasteurs et professeurs genevois, comme le pasteur de Saussure, prirent la relève de leurs collègues germanophones. Le pasteur genevois Max Thurian, membre fondateur de Taizé, en fut un des piliers. Ce sont donc une quarantaine de théologiens professionnels qui, de part et d’autres, conduisirent ces rencontres. Leurs publications vont servir de base au Secrétariat pour l’unité des chrétiens du cardinal Bea, pour le document sur l’œcuménisme du concile Vatican II. Ils furent également repris par le Conseil œcuménique des Églises à Genève dont le pasteur hollandais Willem Visser’t Hooft devint le secrétaire général en 1948. Le groupe, qui a publié une série de documents fondamentaux pour l’unité des chrétiens, se réunit actuellement à l’abbaye de Pradines.

Depuis, l’abbé Couturier, qui a rencontré toutes les personnalités impliquées dans le mouvement œcuménique, est décédé (1953) comme oblat dans l’abbaye de Chevetogne, une abbaye très impliquée dans les relations avec les Églises sœurs notamment orientales.

La visite actuelle du pape François pour les 70 ans du COE couronne donc un long cheminement, dont certains des premiers pas furent accomplis en Suisse.

Jean-Blaise Fellay sj
(18.6.18)

EugeneBurnand vitrail Sermon Montagne 

Le sermon sur la montagne (1911)
Vitrail d’Eugène Burnand
Église réformée d’Herzogenbuchsee (BE)
© Wikimedia Commons

La Messe du pape à Genève, une occasion manquée

pape suisse ptite© Diocèse LGFPeut-être avons-nous été surpris en Suisse romande par la visite du pape François à Genève. Le projet a sans doute été conçu dans les hautes sphères ecclésiastiques, qui ont souhaité une rencontre au plus haut niveau avec le Conseil œcuménique à Genève. L’arrivée du pape ne pouvait se concevoir sans une rencontre avec la population catholique du canton et du diocèse, et voilà qu’on organise une messe dans la plus vaste salle disponible dans le canton, Palexpo. La nouvelle se propage dans les paroisses qui sont invitées à envoyer des représentants et en quelques jours les 41'000 places disponibles sont réservées.

Les médias ont beau nous assurer jour après jour que les églises sont vides en Suisse romande, les catholiques pratiquants continuent à former des cohortes importantes surtout lors de grandes occasions. J’avais eu l’occasion de calculer que les pratiquants du dimanche étaient plus nombreux que les participants aux matchs du FC Servette. D’ailleurs le stade du club n’aurait pas été suffisant pour recevoir tous les fidèles inscrits à Palexpo. Et je pense que si l’on avait offert 50'000 places, elles auraient été occupées. Grand succès populaire donc.

Le pape François attire l’attention du monde entier. Chez nous et pas seulement parmi les catholiques. Mais c’est justement là le problème. L’évêque de Rome n’est pas seulement le représentant d’une confession. Quand l’apôtre Pierre quitte Jérusalem pour Rome, c’est pour atteindre la capitale du plus grand empire qui ait existé à l’époque. Il voulait sortir du monde juif pour viser le monde. La conversion de l’empereur Constantin au 4e siècle donna effectivement cette dimension mondiale au christianisme et celle-ci continue à se développer aujourd’hui. Les divisions du christianisme entre l’Orient et l’Occident au cours du Moyen Age, entre le Nord et le Sud au moment de la Renaissance, manifestent les différences de culture et de sensibilité qui séparent les communautés chrétiennes. Le 20e siècle a commencé un effort de rapprochement qui s’effectue péniblement mais réellement et qui doit être impérieusement poursuivi.

C’est ce que la visite de François au COE, après celles de Paul VI et de Jean-Paul II, manifeste. En ce sens là, la rencontre avec le peuple chrétien n’aurait pas dû prendre la forme d’une simple messe réservée aux catholiques. C’est rester enfermé dans le confessionnalisme. La tâche du successeur de Pierre est de conforter la foi de ses frères, de tous ses frères. Il n’est pas le chef d’un parti ou d’une faction. Il aurait fallu trouver une façon réellement œcuménique de le manifester par une ouverture concrète aux autres confessions chrétiennes.

Plus encore, la sympathie pour la personnalité de François vient de sa perspective largement humaine, au-delà de la dimension strictement religieuse. C’est le souci pour la souffrance humaine, les injustices, les violences. Là où l’homme souffre, là est le Christ. Genève est aussi le lieu de la Croix-Rouge. Il est dommage que cette dimension qui transcende les institutions religieuses n’ait pas été mise en évidence. Au-delà même de l’unité chrétienne.

Jean-Blaise Fellay sj

À lire également l'article de Mgr Morerod à ce sujet sur www.choisir.ch: L’unité des chrétiens reste difficile. L’analyse de Mgr Morerod

À la recherche des premiers hommes

Henri Breuil MonsL'abbé Henri Breuil en visite sur un chantier de fouilles, près de Mons, le 19 février 1954.Des hommes d’Église français ont été des pionniers de la paléontologie, un exemple en est l’abbé Henri Breuil.

Né en 1877, il entre au séminaire de Saint-Sulpice en 1895. L’époque est marquée par des rapports difficiles entre la science et la foi. En particulier la doctrine darwinienne de l’évolution bouscule la lecture traditionnelle du livre de la Genèse: la création du monde en six jours et la naissance de l’humanité à partir du couple d’Adam et Eve. La généalogie de Jésus attribue à l’histoire du monde une durée d’environ 4000 ans. Henri Breuil se passionne pour la question et veut défendre la position catholique. Il obtient de ses supérieurs d’étudier les sciences naturelles et se consacre à ce travail. Il y parvient si bien qu’il a été considéré comme le «pape de la Préhistoire» en France. Mais cela n’a pas été sans provoquer des remous qui ont bousculé la théologie de la première moitié du 20e siècle.

Ayant obtenu sa licence en sciences naturelles en 1904, l’abbé Breuil est nommé professeur de préhistoire à l’université de Fribourg en Suisse. Il appelé ensuite à la chaire de paléontologie humaine à Paris en 1910, sa carrière se poursuivra ensuite au prestigieux Collège de France de 1929 à 1947. Il s’illustre notamment dans la découverte et la mise en valeur de l’art pariétal des grottes françaises. Il donne une première description de la fameuse grotte de Lascaux. Ses voyages l’emmènent également en Espagne et en Afrique. Son ouvrage Quatre cents siècles d’art pariétal, publié en 1952, lui vaut une réputation mondiale.

Il est devenu également un spécialiste de l’outillage en pierre de nos lointains ancêtres. Il parvient ainsi à distinguer les différentes formes de civilisation du Paléolithique supérieur (-45'000 à -10'000 ans). Il visite également le Père jésuite Emile Licent, qui a créé le premier musée de paléontologie de Chine en 1914. Il y rencontre un autre jésuite, le P. Teilhard de Chardin, qui préside la Mission géologique française depuis 1923. Avec d’autres paléontologues européens et américains, ils participent aux travaux autour du Sinanthrope le premier homme ancien découvert en Asie.

Entre temps, les abbés Amédée et Jean Bouyssonie avaient mis au jour, en 1908, le squelette de l’«l’homme de la chapelle-aux-Saints», qui paraissait une forme intermédiaire entre l’homme et le singe, renforçant ainsi les théories évolutionnistes de Lamarck et de Darwin. De toute manière, les géologues travaillent déjà à l’échelle de millions d’années et les anthropologues en dizaines de milliers. Cela oblige à reconsidérer les datations de l’histoire biblique. Teilhard de Chardin sj, qui essaie de réfléchir à une lecture nouvelle du livre de la Genèse, se voit interdire de publier sur le sujet et doit se consacrer aux seuls travaux scientifiques. En 1950, l’encyclique Humani generis insiste sur l’affirmation que tous les humains descendent réellement d’Adam et Ève et condamne les historiens de la «nouvelle théologie» qui en tentent une lecture symbolique. Malgré la forte présence du clergé dans la paléontologie, le dialogue avec la théologie classique reste bloqué. Teilhard de Chardin sj meurt en 1955, alors que ses œuvres se répandent en polycopiés. L’abbé Henri Breuil décède en 1961, une année avant que le Concile Vatican II amorce une relecture fondamentale de l’histoire biblique. Elle a été aidée par la découverte de l’art et des techniques des vieux ancêtres de l’humanité auxquels l’abbé Breuil avait consacré toute sa vie.

Jean-Blaise Fellay sj

teihard breuil

Teihard de Chardin (à g.) et l'Abbé Breuil (au centre)

breuil lascaux

L'abbé Breuil à Lascaux 

 

 

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