Les chroniques

Quel regard portent les jésuites sur l'actualité culturelle, économique, politique, vaticane, sociale ou bien encore médiatique ?
Faites-vous votre opinion en suivant leur chronique régulière. Et faites-leur part de vos réactions !


Le "tout judiciaire"

Un peu partout dans le monde, et hier encore en Suisse romande à l’occasion d’une manifestation d’une trentaine de personnes, les relations familiales prennent un tour judiciaire. Problèmes de répartition des biens à l’occasion d’une séparation, problèmes de gardes d’enfant, on s’en remet au juge pour trancher les différents ; quitte ensuite à se plaindre, comme hier, de l’a priori des juges qui « avantagent » trop souvent, voire systématiquement, l’un des conjoints (généralement féminin lorsqu’il est question de garde d’enfants en bas âge).
L’intérêt de l’enfant, qui devrait dominer en de telles situations, sert souvent de prétexte aux réclamations de l’une ou l’autre parties. Les prétoires se transforment alors en places publiques, à la manière des manifestants qui cachent leurs intérêts particuliers derrière l’intérêt général.
On peut le déplorer, mais ce phénomène du « tout judiciaire » s’étend à toutes les relations humaines, relations de voisinage comme relations sociales. L’emprise judiciaire, qui s’étend de plus en plus, est cependant facile à comprendre. Elle correspond à la culture de la modernité qui, faisant fonds sur la responsabilité individuelle, interprète tout contrat de la manière la plus restrictive pour l’engagement des parties, de façon à sauvegarder le maximum de liberté pour chacune d’elles. Chaque individu est ainsi posé seul face à la collectivité dont il attend qu’elle l’aide à réaliser l’épanouissement de sa propre personne. Cette posture se vit dans le couple comme dans le travail. Les relations avec les Services publics sont également abordées dans cet esprit d’indépendance individuelle, et l’on traite aujourd’hui avec l’instituteur ou avec le conducteur de tram ou l’employé du fisc comme on traite avec son boulanger.
La culture de la médiation disparaît ; et l’on laisse aux spécialistes des sciences humaines le soin de concilier les points de vue. Lorsque le différent est allé trop loin, on entame un contentieux judiciaire ; ce qui revient à peu près au même puisqu’on se décharge sur un tiers du soin de régler les conflits.
Le tout judiciaire, nonobstant l’encombrement des tribunaux, est capable de répondre à cette demande. C’est d’ailleurs son rôle. Mais, comme la montré les instances aux limites du judiciaire, instances de « conciliation » prévues par la loi, toute volonté pour un organisme public d’aller plus loin que l’interprétation stricte de la loi et des contrats, et de se substituer à la bonne volonté des parties, s’avère infructueux. Dans l’immense majorité des cas, ces bons offices sont aussi vains que les discussions préalables à certaines décisions thérapeutiques.
Il est vrai que le rôle de la loi et des juges, ses interprètes, n’est pas de rendre vertueux les assujettis, mais simplement de sauvegarder l’ordre public. Le philosophe du Moyen-Âge Thomas d’Aquin le remarquait dès le XIII° siècle dans sa Somme théologique (IIa IIae question 66, article 11). On pourrait s’en désoler. Ce serait une erreur. Car en limitant le rôle de la loi dans les relations sociales et familiales, le juge, à son corps défendant, assure la sécurité juridique, et renvoie chacun à sa responsabilité. Il garantit ainsi la dignité des partenaires en litige.

Deux papes ? Un de trop !

L’opinion de Benoît XVI sur le célibat sacerdotal ne justifie pas l’agitation suscitée par la publication du livre cosigné avec le cardinal Sarah. Un théologien, comme tout chrétien, peut avoir ses préférences, surtout lorsqu’il s’agit de questions ouvertes. À chaque école ses raisons!

Plus que de ses propos, le malaise actuel vient de l’ambiguïté du statut de l’ex-pape. Élu par le conclave le 19 avril 2005, le cardinal Ratzinger, suivant le protocole, s’était retiré dans une petite pièce annexe à la Chapelle Sixtine où il avait abandonné ses vêtements de cardinal pour revêtir les habits de sa nouvelle fonction : soutane blanche, mosette rouge, étole chamarrée et les fameux souliers rouges. Entré cardinal, il en était ressorti pape !

Au moment de renoncer au ministère de Pierre, l’ex-pape semble n’avoir pas trouvé le chemin de la bonne sortie. Comme si le ministère d’évêque de Rome était un état de vie et non une fonction, il n’est pas repassé par la petite sacristie pour y reprendre ses habits de cardinal. Cantonné dans un statut ambigu et inédit, pape émérite plutôt qu’ex-pape, habillé de blanc, résidant au Vatican, prenant position à l’encontre de son successeur sur des questions controversées, il n’en a pas fallu plus pour que l’opinion publique parle de deux papes.

Il se peut que l’ex-pape Benoît ait été utilisé malgré lui par le cardinal Sarah et les milieux conservateurs qui ne manquent pas une occasion de jouer un pape contre l’autre. Reste que sa mauvaise sortie, exploitée par ceux qui résistent par tous les moyens à la nécessaire réforme entreprise par le pape François, engendre une situation dangereuse pour la paix et l’unité de l’Église. 

Le cardinal Sarah, Benoît XVI et le célibat sacerdotal

LivreBenoiXVI CardSarahLe pape émérite Benoît XVI vient de retirer sa signature du livre du cardinal Robert Sarah, Des profondeurs de nos cœurs, soi-disant écrit en co-rédaction avec lui. Malentendu, manipulation, passage en force… la chose devra être éclaircie mais en tout cas l’attaque directe contre le pape François et le synode qu’il avait réuni à propos de l’Amazonie devient éclatante. Cela pose deux questions.

Lire la suite...

Justes salaires, conflits de valeurs

Train sncf pxhereLa longue grève de la SNCF fait rejaillir dans mon esprit un très vieux problème moral. «À travail égal, salaire égal!» Ce slogan est marqué au coin de la justice et du bon sens. Le corollaire devrait en être évident. Les seules différences acceptables en matière de rémunération relèvent des conditions de travail, de la pénibilité, de la difficulté d’accéder aux compétences requises. Normalement, le statut de l’entreprise (publique ou privée, capitaliste ou coopérative, associative ou unipersonnelle) ne devrait jouer aucun rôle discriminant dans la rémunération.

C’est pourquoi je regarde d’un œil envieux les contrôleurs helvétiques dans les trains qui me mènent de Genève à Paris: pour un travail qui, manifestement, est comparable, ils sont mieux habillés, et, d’après les chiffres accessibles, sensiblement mieux payés que leurs homologues français. Où est le problème?

Lorsque je soulève la question devant des amis français, la réponse immédiate porte sur le «coût de la vie». Il est vrai que celui-ci est plus élevé en Suisse qu’en France; de plus, les cotisations sociales, notamment les primes d’assurance santé, n’utilisent pas les mêmes circuits de part et d’autre de la frontière. Ce qui fait apparaître en Suisse, parmi les dépenses privées, ce qui se cachent en France dans divers taxes et prélèvement publics. Cependant, même en incluant dans l’équation le coût de la vie, le compte n’y est pas. Comme pour la plupart des Suisses, le niveau de vie des contrôleurs dans les trains est supérieur à celui des contrôleurs français. Pourquoi?

L’économiste que je suis parlerait de la productivité globale du pays. La durée du travail, le sérieux des travailleurs, la ponctualité, la gestion politique des conflits sociaux, tout cela se conjuguent pour booster l’économie helvétique, et avec elle, toutes ses parties prenantes. Ce qui prouve, une fois de plus, que le social, le politique et l’économique marchent la main dans la main. Contrairement à une fausse évidence, le «partage du travail» ne provoque une augmentation de l’emploi qu’en jouant sur une baisse des salaires. Ce que la ministre française à l’origine des «35 heures» a fait semblant de ne pas comprendre. Alors, avec ces considérations économiques, tout serait dit sur la juste rémunération? Non.

Il reste à comprendre pourquoi des travaux qui mobilisent des compétences de même niveau, des formations semblables et des durées équivalentes, sont rémunérées différemment dans un même pays. La réponse immédiate est dans les lois du marché qui reflètent les préférences des consommateurs. Ces préférences traduisent à la fois les utilités plus ou moins ressenties, les modes et les réglementations, sans parler de l’interaction des subjectivités, de l’image que l’on se fait du métier concerné, du prestige ou du mépris portés sur certaines activités, aussi utiles soient-elles socialement. Bref, le juste salaire n’est pas entre les mains des seuls économistes. Les théologiens de jadis parlaient de l’évaluation sociale du juste prix (qui ne se confond pas celle du marché, fut-il concurrentiel). Heureusement!

Plaidoyer pour les résolutions du Nouvel An

Par Beat Altenbach sj - Elles sont aussi traditionnelles que peu prises au sérieux, les résolutions du Nouvel An. D'une certaine manière, elles font partie du folklore comme les bouchons de Champagne qui éclatent et les feux d'artifice. Mais la plupart de ces résolutions sont déjà abandonnées après quelques jours, ce qui amène les "plus éclairés" d’entre nous à annoncer tout simplement ne plus vouloir en prendre. Ce serait inutile et ridicule, pensent-ils, puisque cela amènerait tôt ou tard à un échec. C'est d'ailleurs en grande partie vrai, d'autant plus que nous puisons généralement dans nos faiblesses pour formuler nos bonnes résolutions. Pourtant, le vrai problème des résolutions n'est pas leur échec prévisible, mais notre incapacité à faire face à cet échec.

Lire la suite...

Mes voeux aux piétons et jeunes cyclistes

EnfantVelo pxhere2020 est un nombre «heureux», dit une tradition millénaire; car il est divisible par la somme des chiffres qui le composent. Il n’est donc peut-être pas nécessaire de formuler les habituels vœux de bonne, heureuse, fructueuse, juteuse, harmonieuse et sainte année. (Bien que le cœur y soit.) Cependant je fais une exception pour les jeunes petits cyclistes et les piétons âgés.

Le Département fédéral des transports (DETEC) envisage cette année d’autoriser les cyclistes de moins de douze ans à rouler sur les trottoirs. Jusqu’à présent, seuls les vélos-jouets et les vélos sans pédale pouvaient rouler sur ces voies destinées aux piétons. L’objectif est légitime: protéger les jeunes cyclistes inexpérimentés de la furie du flot fonçant comme un forcené au milieu de la foule des engins roulants.

Immédiatement les associations soucieuses de la protection des piétons lèvent une objection, déjà présentée l’an passé lorsque la mesure fut envisagée et soumise à consultation. Les tout-jeunes enfants qui hésitent sur les trottoirs, mais aussi les personnes âgées qui titubent cherchant à conserver leur équilibre seront les premières victimes de cette autorisation. Déjà, ces piétons subissent les assauts des trottinettes qui, abandonnées n’importe où, ou menées en dépit du danger, paie un lourd tribut aux engins mécaniques, motorisés ou roulant par la seule force des muscles. Le danger se redouble si les adultes accompagnant à vélo leur progéniture cèdent à la tentation irrépressible de monter, eux aussi, sur les trottoirs pour suivre de plus près le cheminement de leur enfant.

Le Département des transports semble avoir entendu, mais d’une seule oreille, ces objections, puisqu’il n’envisage cette autorisation que sur des trottoirs balisés à cet effet «sur le chemin de l’école». Les casuistes élargiront très certainement ces situations aux enfants qui font l’école buissonnière. Quoi qu’il en soit, il sera nécessaire de produire les études sur l’évolution des accidents survenus, les uns sur la chaussée au détriment des jeunes vélocipédistes, les autres sur ces trottoirs de centre-ville, où le vieillard que je suis devenu ne peut plus guère marcher sans danger.