Les chroniques

Quel regard portent les jésuites sur l'actualité culturelle, économique, politique, vaticane, sociale ou bien encore médiatique ?
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Les Béatitudes, opium ou sagesse?

Prétendre que quelque chose de mal est bon, voilà qui est abominable. Une vraie perversion. S’adressant à une foule de pauvres gens Jésus semble leur dire: vous êtes pauvres, vous avez faim, vous pleurez, vous êtes persécutés, c’est votre chance. Comme s’il prêchait la résignation plutôt que la lutte pour s’en sortir. Opium du peuple? Et pourtant, les Béatitudes sont au cœur du message du Christ: un discours programmatique tranchant comme une lame.

Jésus ne dit pas aux pauvres qu’ils ont de la chance d’être démunis, de pleurer, d’avoir faim ou d’être persécutés. Mais que, dans la perspective du royaume de Dieu, leur situation, pour mauvaise qu’elle soit, n’est pas le dernier mot. Le destin d’un homme, d’une femme ne se limite pas à son actualité. Comme s’il disait: ne vous laissez pas enfermer dans un quotidien détestable, allez de l’avant, ne perdez pas confiance. André Chouraqui a bien traduit le mot «Heureux vous les pauvres» par «En marche les pauvres!»

Par contre, quel malheur si vous êtes de ces riches d’un jour, satisfaits, repus de succès, célébrés, le monde à leurs pieds. Loin de les maudire, Jésus les plaint et les prévient: pauvres de vous si vous n’avez pas d’autre horizon que vos richesses et vos vaines jouissances. Comme des taupes qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, vous perdez de vue un horizon plus vaste. Votre avenir est compromis.

À la manière d’une caricature, les propos de Jésus sont une leçon sur le sens de la vie. Comme qui dirait: ton existence ne se limite pas à ce que tu vis actuellement. Un moment arrivera inexorable où les valeurs se renverseront. Tu es en manque actuellement ? Si tu crois au royaume de Dieu tu peux t’attendre à autre chose de meilleur. Mais, manque de pot pour toi si tu mises sur un bonheur qui ne trouve pas de place dans le corbillard.

L'Europe en déclin

FranceitalieLes ridicules invectives mutuelles échangées entre la France et l’Italie, -chacun des deux gouvernements accusant l’autre d’ingérence, au point que la France a rappelé son ambassadeur à Rome-, plus encore que les chiffres accablants du chômage dans ces deux pays limitrophes de la Suisse, attestent du déclin de l’Europe. Dans une chronique parue le 11 février 2019 dans le journal La Croix (Paris), un ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes, Mario Giro, tente d’exorciser ce phénomène consternant en évoquant le nécessaire respect mutuel et l’indispensable coopération entre pays européens.

Lorsqu’on ne croit pas au diable personnifié, cet exorcisme, tout comme les invectives franco-italiennes auxquelles il croit répondre, soulage momentanément la conscience, sans faire avancer d’un pouce la solution du problème. Car parler de respect mutuel et de coopération, ce n’est finalement qu’honorer la définition paradoxale qu’un psychanalyste donnait à la responsabilité: «Syndrome non encore répertorié dans la nomenclature des troubles psychiatrique». Le psychanalyste explique: «Le sujet y campe dans un ‘tout est sûr’, ‘tout est là’ et se contente de résoudre les problèmes avec des mots.» Bref le respect dans la coopération entre pays européens n’est pas la solution, c’est le problème. Le général De Gaulle l’avait bien compris lorsqu’il avait posé, comme préalable à la coopération avec les pays de l’Est de l’Europe, la détente, puis l’entente, avant la coopération.

Sur un point, je suis cependant d’accord avec Mario Giro: «le fait que l’un (des pays) déclinerait avant l’autre ne serait qu’une piètre consolation». Comme dit l’adage populaire «quand je me regarde, je me désole; mais quand je me compare, je me console». En fait nous savons fort bien que le malheur des autres, sauf -momentanément- rancune ou ressentiment porté par la vengeance, ne fait pas le bonheur. Car ces passions immédiates ancrent dans le passé et interdisent l’avenir. Quant à profiter du contre-exemple des autres, il ne faut pas trop y compter. L’exemple d’autrui est un peigne pour les chauves; il ne sert à rien.

En revanche, parmi les considérations émises par l’ancien vice-ministre des affaires étrangères italiennes dans le journal La Croix, j’épingle un poncif qui témoigne, au mieux d’un manque d’analyse, au pire d’une idéologie tout juste capable de caresser dans le sens du poil la démagogie populiste. Mario Giro propose de «renégocier des règles qui ont été écrites en un temps de pensée unique hyper-libérale et qui ont échoué avec la crise…» Voilà une double erreur: les principes fondamentaux de l’Union européenne ont été négociés dans les années 1950 par des hommes politiques qui n’étaient pas mus par l’esprit libéral (c’étaient des «libéraux» à la manière américaine, c’est-à-dire des sociaux-démocrates). Quant à voir dans la crise la conséquence des principes sur lesquels s’est fondé l’Union européenne, c’est oublier que la crise vient de dérèglementation financière américaine.

Les populistes européens d’aujourd’hui veulent remplacer cette économie sociale de marché voulue par les fondateurs de l’Europe par un système qui a dominé lors de la création des États-nations au XVIe siècle, le mercantilisme. Politiquement, le mercantilisme, comme le populisme aujourd’hui, repose sur un nationalisme qui tente de favoriser les «champions nationaux», par la manipulation monétaire, le jeu des réglementations, les subventions, la «préférence nationale». Le résultat en est toujours, à l’instar de l’Espagne au XVIe siècle, de la France au XVIIe - XVIIIe siècle, des pays rentiers contemporains -le Venezuela en est aujourd’hui l’affreuse caricature- l’affaiblissement économique et la gabegie sociale. À notre époque, le mercantilisme a été adopté, certes, mais vite abandonné, par tous les pays émergents: le Japon après-guerre, la Corée du Sud, l’Inde, la Chine. Agiter le chiffon rouge de l’hyper-libéralisme, c’est se payer de mots en laissant croire aux classes moyennes, immobilisées géographiquement dans leurs régions et coincées économiquement dans leurs secteurs d’activité, que l’État national permettrait à chacun de vivre aux dépends de tous les autres.

photo: Pixabay/DR

France laïque? Attention

AfficheAssoc Lalaicite maliberteLa votation de dimanche prochain dans le canton de Genève rejoint un thème récurrent de la politique française, la laïcité. Comme un lointain  écho déformé de ce problème français lancinant se fait jour dans un article qui vient de paraître dans une revue jésuite de Paris, la revue Étvdes. L’article est intitulé France laïque, fille de compromis. La «France laïque» est-elle un exemple pour les cantons suisses? Contrairement à ce que laisse penser l’auteur, je réponds non. L’article reprend l’histoire mouvementée de la laïcité à la française depuis la Révolution de 1789 jusqu’à la loi de 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État, sa jurisprudence et ses accommodements successifs jusqu’à maintenant, en passant par le concordat passé entre Napoléon et le pape Pie VII. À chaque étape, l’auteur découvre des «compromis»; il loue la modération de ceux des hommes politiques de la IIIe République (notamment Jules Ferry et Aristide Briand) qui ont permis d’échapper aux législations les plus extrêmes; il souhaite que les questions posées par la configuration nouvelle de la société française, marquée par l’expansion musulmane et la crainte de l’Islam radical, soit traitées dans le même esprit de compromis.

J’épingle deux formulations maladroites mais symptomatiques de la tendance de cet article. S’agissant de l’interdiction des congrégations religieuses, décrétée par la IIIe République (elles ne pouvaient exister que si elles étaient «reconnues» par l’État), l’auteur parle «compromis inattendu». La Bourgeoisie anticléricale, les défenseurs de Dreyfus, les socialistes se retrouvèrent d’accord sur ce point: juguler l’influence des congrégations, notamment enseignantes -les jésuites, une fois encore, étaient particulièrement visés-. (Il faudrait ajouter: sauf les congrégations qui envoyaient des missionnaires dans les pays colonisés et qui contribuaient à l’expansion de la culture française; car selon un mot prêté à Jules Ferry, ardent propagateur de la colonisation française, «l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation».) L’auteur oublie que ce «compromis inattendu» a conduit tout droit à une législation contraire aux droits humains. La loi de 1901 sur les associations prévoie en effet que tous les citoyens ont le droit de s’associer… sauf les religieux, sous peine de «délit de congrégation». C’est là une discrimination sur une base religieuse, explicitement contraire aux droits humains.

Pour ne pas être trop long, j’épingle une autre formulation tendancieuse. Le titre parle de «France laïque». C’est une erreur manifeste. D’après la législation française, c’est l’État qui est laïque, et non pas la société. La laïcité de l’État est le garant de la liberté «de croire ou de ne pas croire» comme dit la Déclaration de 1789, liberté «de conscience et de religion -avec ce qu’elle implique de manifestation publique», comme dit la Déclaration universelle des droits humains de 1948. Ce n’est pas l’expulsion de toute extériorisation et de tout signe religieux dans l’espace public. Parler de «France laïque», c’est étendre à tout l’Hexagone le principe que doit strictement observer les administrations publiques et les agents de l’État.

J’ajoute un corollaire. La laïcité de l’État est une dimension nécessaire de l’État de droit, qui veut que personne ne puisse être jugé sur ses opinions. Ce qui exclut, contrairement à une loi française du 15 mars 2004 sur le voile dit islamique, -dite loi Stasi,- que l’on impose une interprétation officielle à tel signe (religieux ou pas), interprétation qui est du ressort exclusif de la conscience de chacun. Reste l’ordre public.

Illustration: l'affiche de l'Association La laïcité, ma liberté

Youtube. Police des opinions

fake Tout a été dit sur les fake news, ces fausses nouvelles qui se répandent d’autant plus qu’elles surfent sur un phénomène bien connu des économistes: les réseaux. Dans une économie de réseau, celui qui gagne n’est pas toujours le produit de meilleure qualité, mais le produit qui affiche le plus grand nombre de consommateurs, de lecteurs, d’auditeurs ou d’adhérents. Car, dans un réseau, la quantité fait partie de la qualité. C’est évident pour un réseau de téléphone. Si je suis le seul à posséder un téléphone, l’objet ne peut me servir qu’à décorer mon salon. À l’inverse, un réseau d’agences est de qualité d’autant plus grande que les agences auxquelles je peux m’adresser sont nombreuses. Ce phénomène est confisqué jusqu’à l’absurde par les publicitaires qui annoncent fièrement le nombre de livres vendus, ou la masse des spectateurs d’un festival, comme si ce nombre traduisait la qualité de l’ouvrage.

De l’absurde, on passe au pervers dans le domaine des opinions véhiculées sur le Web. Sans même invoquer un phénomène bien analysé par les psycho-sociologues qui ont constaté que le niveau intellectuel des individus en foule est plus faible que lorsque chacun réfléchit seul, il a été mesuré que sur les réseaux électroniques, la tendance spontanée de l’internaute est polarisée par les sites proches de ses propres opinions; chacun contribue ainsi à favoriser ses propres tendances, au détriments des opinions proches de la moyenne. Le phénomène de réseau joue alors à plein, sans la limite que constitue l’expérience personnelle du produit. Le succès appelle le succès. C’est ainsi que se répandent sur la toile les opinions les plus farfelues concernant les extraterrestres, l’écologie, les découvertes prétendues révolutionnaires, les capacités de telles substances ou pratiques ésotériques ou les frasques des politiciens.

En France, sur certains points d’histoire, les négationnistes sont cernés par la loi. Aussi historiquement soient-elles fondées, de telles législations mémorielles provoquent sur la toile les réactions attendues: on crie au complot! «On vous ment. Les vérités officielles sont fallacieuses». Dans cette logique, avec de bonnes intentions, certaines associations contestent systématiquement les tests sur lesquels prétendent se fonder les changements de réglementation. Il est vrai que les chiffres ne garantissent pas à eux seuls la vérité scientifique. Ce qui rend plausible le jugement populaire: tous pourris.

Certaines plateformes électroniques, dont YouTube, se sont emparées du problème, et ont mis en place des services destinés non seulement à faire disparaître les propos injurieux, les images les plus atroces, mais également, selon le titre d’un journal genevois du mardi 29 janvier 2019, les théories qui dénoncent systématiquement des complots ou des conspirations. Sont également visés par YouTube les propos trompeurs ou manipulateurs. Les contrevérités les plus massives (terre plate, réussites médicales quasi miraculeuses, transmigration de la matière) se verront donc bridées. Sur ce point, je n’ai rien à redire. Mais, qui va juger des propos trompeurs ou manipulateurs. Je ne prends qu’un exemple banal: comme toute parole publique, venue d’un politicien, d’un représentant d’entreprise ou d’un lobby, la prédication dans un temple protestant -ou transmis sur la Toile- apparaîtra trompeur pour un positiviste qui ne croît qu’à ce qu’il touche; il paraîtra manipulateur à quiconque ne fait pas la différence entre une expérience renouvelable dans les conditions scientifiques habituelles et l’expérience singulière propre à une religion vécue personnellement.

Finalement, laisser aux gestionnaires d’une plateforme électronique le soin de juger de ce qui est fallacieux ne peut porter du fruit que si le contrôleur peut également être contrôlé. Ce qui devrait être le rôle premier des bons journalistes. À défaut de quoi, le syndrome du DDT se renouvellera. Le DDT est très efficace pour tuer les acariens; ce qui ne l’empêche pas d’être dangereux pour l’écologie, les animaux et les êtres humains.

Photo © DR

Prendre soin de la maison commune ou la dévaster ?

Greta Thunberg sp119Greta Thunberg
© Jan Ainali/Wikimedia Commons
Mon journal relate deux événements qui s’entrechoquent avec violence. D’un côté la croisade en faveur du climat d’une jeune adolescente suédoise, Greta Thunberg (16 ans) qui, au terme d’un long voyage en train se pointe dans le milieu aseptisé du Forum économique mondiale à Davos pour réveiller les participants et leur faire prendre conscience de l’urgence de la situation, comme elle l’avait fait en décembre dernier à Katowice, à la conférence l'ONU sur le climat (COP24). Innocence ou audace, urgence de la cause défendue, tous les barrages sont franchis. Une vraie provocation: la planète est aux urgences, il n’y a plus à ergoter. Les grandes théories, les mines de circonstances, les mesures inefficaces pour cause d’intérêts financiers ou caprices de nantis sont passibles de haute trahison. Il en va de l’avenir des générations montantes. La maison commune doit rester habitable.

Quelques pages plus loin, mon journal rapporte une offre dont l’arrogance et la stupidité se disputent le chalenge. Une compagnie de location de voitures (Hertz), Air-Zermatt et l’Office du tourisme de la station haut-valaisanne s’allient pour proposer une offre qui ne peut séduire que des personnes à la conscience atrophiée. Sauter d’un avion dans une voiture grand luxe pour rejoindre l’héliport de Rarogne et se faire transporter sur les hauteurs de Testa Grigia, au pied du Cervin, pour une journée de ski, voilà bien un loisir dont le scandale est inexcusable. Seules l’avidité des uns et l’irresponsabilité des autres justifient un tel caprice au détriment de la maison commune et des jeunes générations qui devront continuer à l’habiter.

Le grand-écart jusqu’au point de rupture

Jeff Bezos 2016Jeff Bezos, l'homme qui valait 112 milliards en 2018 © Senior Master Sgt. Adrian Cadiz/wikimedia commonsUn rapport d'Oxfam publié le 21 janvier rapporte que vingt-six milliardaires possèdent autant d’argent que la moitié la plus pauvre de l'humanité (3,8 milliards). L'homme le plus riche du monde, Jeff Bezos, le patron d'Amazon, dispose d’une richesse qui a atteint 112 milliards de dollars l'an dernier, tandis que le budget de santé de l'Éthiopie correspond au 1% de sa fortune! Ces richesses sont suffisamment mobiles pour échapper à la cagnotte publique en trouvant un refuge «malhonnête» dans des paradis fiscaux. J’entends que dans certains pays comme le Brésil ou le Royaume-Uni les plus riches cacheraient au fisc 7600 milliards de dollars. Il est encore heureux que les pauvres contribuent au bien public en payant proportionnellement plus d’impôts que les plus riches.

J’apprends que la fortune des milliardaires dans le monde a augmenté de 12% l'an dernier (900 milliards de dollars), au rythme de 2,5 milliards par jour, alors qu’en même temps 3,8 milliards de personnes ont vu leur richesse diminuer de 11 %. Et les taux d'imposition des personnes fortunées et des grandes entreprises n’ont jamais été aussi bas depuis des décennies. D’où ce sentiment de colère et d’injustice diffus, qui éclate sporadiquement avec une violence justifiée, comme certaines revendications des «gilets jaunes» en France. Les gouvernements mettront-ils en œuvre des changements réels, en veillant à ce que les individus comme les grandes entreprises participent au bien commun publique en s’acquittant de leur juste part d'impôt.

Le président du Forum économique de Davos, M. Klaus Schwab, a insisté récemment sur l’urgence de mettre de l’éthique dans l’économie.

Devinette: De quoi va-t-on parler à Davos  Que va-t-il sortir de ce grand raout argenté?