Les chroniques

Quel regard portent les jésuites sur l'actualité culturelle, économique, politique, vaticane, sociale ou bien encore médiatique ?
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Le prix en guise d'exploit

Kathmandu Nepal Himalayas Everest Camp de base népalais @ ilker ender/Wikimedia CommonsRécemment, sur les réseaux sociaux, on a pu voir l’hallucinante photo d’une file d’attente pour accéder au sommet de l’Everest. Tout comme dans le métro: des hommes et des femmes pressés les uns contre les autres, font la queue pour pouvoir fouler la plus haute cime du monde. Parce que ça bouchonne, l’attente se prolonge, fatale pour les candidats aux œdèmes. Bousculées, certaines cordées ont dévissé et rejoint plus vite que prévu un plus haut sommet. Quelle motivation peut bien justifier cette étrange bousculade qui n’a plus grand-chose à voir avec la conquête des cimes éternelles? Certainement pas le goût de l’aventure. Car d’aventure il n’y en a plus; elle était le privilège des pionniers. L’ascension du sommet du monde n’est devenue qu’une industrie touristique qui prospère grâce au goût de la performance, de la gloriole, et d’un snobisme à prix fort.

Mieux que l’Everest! Il y a quelques jours la presse révélait que la Nasa veut ouvrir sa station spatiale aux touristes. Pas à n’importe quel touriste! À des amateurs de sensations fortes capables de débourser 58 millions de dollars pour un aller et retour, sans compter la nuit à 35'000 dollars. Des séjours allant jusqu’à un mois sont prévus, des candidats s’annoncent. Les espaces infinis effrayaient Pascal. Si leur exploration scientifique se justifie, leur exploitation touristique relève d’une démesure qui ne semble avoir d’égales que les ambitions financières des «gentils organisateurs» et la stupidité des futurs pigeons de l’espace.

Problème de genres

Hermaphroditus fresco 19eJ’épingle un entrefilet découvert dans un journal du soir (Le Monde, Paris 9-11 juin 2019): «De même que nous avions fait le choix de ne pas utiliser le point médian (pour l’écriture inclusive), nous réserverons l’utilisation du pronom ‘iel’ à des cas très particuliers.» De quoi s’agit-il ? D’un problème typographique posé par les personnes qui ne sont ni en accord avec leur sexe de naissance (cisgenre), mais ne reconnaissant cependant pas dans le sexe opposé (transgenre). Ces personnes, soit ne se reconnaissent ni totalement dans un genre, ni totalement dans un autre (non-binaire), soit ne se reconnaissent dans aucun (agenre). Ce peut-être aussi des personnes dont le genre varie au cours du temps (gender fluid). Bref, où trouver un pronom personnel adapté à quelqu’un que l’on ne peut désigner ni par «il», ni par «elle». La solution envisagée, rejetée provisoirement par le journal, est le composé de «il» et  elle», ce qui donne le pronom «iel», que Le Monde dit ne réserver que «à des cas très particuliers».

Je ne peux qu’approuver le bon sens de la Rédaction de ce journal français. Car, en associant dans le même graphe les deux genres, il ne saurait désigner que le genre «binaire», qui fait trop penser à l’hermaphrodite. Quelle que soit l’aura religieuse qu’il a pu avoir dans le Proche-Orient antique, l’hermaphrodite présente à l’imagination une représentation douteuse. Contre Lacan qui prétendait que «le sexe, c’est le destin», Simone de Beauvoir affichait que «l’on ne nait pas femme, on le devient». Puisque l’on devient femme, la logique veut que l’on puisse également devenir homme. Ce qui implique une sorte de fusion primitive des genres, et nous rapproche de Platon qui, dans son Banquet, voit dans le mythe de l’hermaphrodite primordial l’origine de l’attirance des sexes, tous genres confondus.

Plus sérieusement, ces questions typographiques me semblent passer à côté de la question douloureuse de l’identité. Savoir si l’individu se reconnaît dans le «il», dans le «elle», dans le «iel», ou tout autre signe pronominal à inventer, n’est manifestement pas simplement un problème personnel. C’est un problème de société car il relève, -n’en déplaise à certains psychologues et aux tenants du développement personnel-, du regard sur soi-même qui reflète toujours l’intériorisation du regard d’autrui. Même si on a l’impression de se regarder le nombril, on se voit toujours dans le miroir de son milieu social.

Comme dit le sociologue Baumann, notre société est fluide, et l’on peut penser que, dans un tel contexte culturel, ne cessera d’augmenter le nombre de nos contemporains qui se classeront dans le gender fluid, ces personnes dont le genre varie au cours du temps. Ils auront, j’en suis sûr, la force d’âme suffisante pour échapper au destin de Narcisse qui, nous dit la légende, s’est noyé en regardant le reflet de son image dans l’eau d’un bassin. La société -du moins cette partie de notre société qu’agite la question du genre- n’est-elle pas le bassin, ce monde fluide, où chacun peut se couler, dans les deux sens, -positif et négatif,- du mot?

Illustration: Fresque d'Herculanum (XIXe siècle) © Wikimedia Commons. Source: Bibliothèque des Arts Décoratifs, Paris, France.

Pensions à vie sur la sellette

FreysingerMaudet CoupEpingle19Oskar Freysinger et Pierre Maudet au cœur des débats sur "Les pensions à vie perçues par les membres des gouvernements". © wikimedia commonsLes pensions à vie perçues par les membres des gouvernements -tout comme avantages procurés par le statut des fonctionnaires dans beaucoup de pays, notamment en France voisine-, ont été conçues pour garantir l’indépendance des édiles et de leurs Services. Cette idée d’indépendance reflétait la conviction selon laquelle les représentants de la collectivité, quel que soit leur grade et leur fonction politiques ou administratives, transcendent les intérêts particuliers des citoyens. Serviteurs de la loi qui est faite, aux dires d’un Révolutionnaire de 1789, non pas pour le charcutier ou pour le tapissier, mais pour le citoyen, ils étaient supposés hors d’atteinte des récriminations a priori partisanes. Comme le disait l’article 75 de la Constitution de l’an VIII (1800): «nul fonctionnaire ne peut être tenu pour responsable de ses actes» car, à la manière des gouvernants, il est réputé n’être que le fidèle exécutant de la volonté générale.

Malheureusement, cette idéalisation de la fonction gouvernementale a beaucoup pâti des errements -vrais ou faux, relativisés ou gonflés par les médias- de nos dirigeants politiques. Certes, on est toujours surpris de voir réélus des politicien(ne)s précédemment condamnés par la justice; mais il n’empêche que «la femme de César» a peu à peu perdu sa virginité. D’autant plus que la culture dominante d’aujourd’hui fait spontanément passer l’intérêt personnel avant celui de la collectivité, au point que chacun considère les services de gouvernement avant tout comme un service qui lui est dû personnellement, indépendamment de l’intérêt d’autrui.

Cette érosion du sens de la collectivité permet d’expliquer que l’opinion publique trouve inappropriées les rentes à vie des anciens membres des gouvernements. Les cantons du Jura, de Fribourg et du Valais se préparent à supprimer les rentes pérennes des membres de leur gouvernement. L’affaire Maudet ayant chauffé les esprits, il est question pour le canton de Genève, de suivre le même chemin.
Je ne suis pas favorable à ce que se renouvelle dans les cantons helvétiques ce que les révolutionnaires français ont accompli durant la «nuit du 4 août», connu sous le nom de «l’abolition des privilèges». Car avant de parler de privilège à propos de la pension versée aux anciens gouvernants, il convient de voir si la contrepartie de cet avantage indéniable a été honorée, et si l’avantage acquis est proportionnel au service rendu. Quel fut le coût personnel du service rendu par le membre du gouvernement? coût familial et financier, bien sûr, auxquels il faudrait ajouter les coups reçus, psychologiques ou autres. C’est cela qu’il faut peser avant de trancher au nom de l’idéologie dont Robespierre fut le plus illustre et le plus tragique représentant.

Le combat de la foi

«Saisissez donc l'armure de Dieu, afin qu'au jour mauvais, vous puissiez résister et demeurer debout, ayant tout mis en œuvre. Debout donc! À la taille, la vérité pour ceinturon, avec la justice pour cuirasse et, comme chaussures aux pieds, l'élan pour annoncer l’Évangile de la paix. Prenez surtout le bouclier de la foi, il vous permettra d'éteindre tous les projectiles enflammés du Malin. Recevez enfin le casque du salut et le glaive de l'Esprit, c'est-à-dire la Parole de Dieu.» (Eph, 6,13-17)

Regardez les athlètes des jeux olympiques! Qui peut se comparer à ces valeureux combattants? Je reste toujours émerveillé devant les exploits réalisés par les Usain Bolt et autres champions. À force d’abnégation, d’exercices, de volonté et grâce aux dons reçus, les voici hissés sur les plus hautes marches du podium. Éblouissantes ces envolées en saut en hauteur; impressionnantes ces performances des marathoniens; grisantes ces pointes de vitesse des sprinters; gracieuses ces figures des gymnastes… et les records tombent, les applaudissements fusent, les médailles récompensent les meilleurs. Défiant les lois de la nature et les limites de la condition humaine, ces héros du stade enthousiasment les foules. Auréolés par leurs exploits, ils semblent venir d’une autre planète. Des sommets de l’Olympe ils apparaissent dans la gloire.

Et nous? N’avons-nous pas, alors que nous menons le combat de la foi, à gagner la palme promise? Certes, notre arme est autre. Elle est d’Esprit. Ce ne sont pas tant les lois de la nature ou les limites de notre corps que nous avons à défier. Notre combat aussi est autre. Il a lieu contre tout ce qui en nous et autour de nous refuse la victoire acquise par le Christ. Ces forces obscures, ces énergies spirituelles destructrices qui nous aveuglent, nous asservissent et nous emprisonnent ne sont-elles pas plus dangereuses et difficiles à vaincre que les pesanteurs et l’inertie auxquelles sont affrontés les athlètes du stade?

La Parole nous met debout et fait vivre. Le bouclier de la foi, éteignant les pensées mortifères qui nous font dévier de notre route, nous donne de La recevoir telle qu’elle est: vivante, créatrice, agissante. Grâce au glaive de l’Esprit qui nous fait revêtir le casque du salut nous en pénétrons alors le sens et discernons ce qui nous attriste, nous trouble et nous empêche de nous tenir debout. Qu’advenant alors à la Vérité, celle-ci nous ceigne et nous libère par la Justice qui imprègne toute notre existence, et nous voici saisis par la Paix venue d’ailleurs. Comprenant que nous sommes sauvés de notre dernier et plus redoutable ennemi, la mort, nous exultons de joie.

Encore faut-il nous revêtir du bouclier de la foi!

Luc Ruedin sj

Usain Bolt London 2013 Usain Bolt après sa victoire aux Jeux de Londres © J. Brichto/Creative Commons

Mariage de l'écologie et de la finance

EnvironmentFinances pixabayLa lutte pour le climat n’est pas qu’un effet de mode. L’arme des règlements contraignants se révélant souvent difficile à faire aboutir, celle des manifestations publiques se heurtant à l’inertie des élus, il reste l’arme de la finance. Déjà, dans certaines Assemblées générales d’actionnaires, des motions d’inspirations écologiques furent présentées, capables de sensibiliser les dirigeants de quelques grandes entreprises dont les activités contribuent à dégrader l’environnement. Du coup, en France, l’entreprise qui produit le plus d’électricité d’origine éolienne est EDF !

Les Fonds communs de placement forment ici la cheville ouvrière sans laquelle une telle stratégie financière est inopérante.

Dans cette ligne, plus immédiatement opératoire est l’activisme des Caisses de pensions. C’est ainsi que des personnalités romandes demandent à la Caisse de pensions de l’État de Vaud de n’investir que dans les énergies renouvelables et les entreprises respectueuses du climat. Jusque-là, je ne peux être que d’accord, sous réserve d’examiner de près non seulement le cœur de métier de ces entreprises, mais aussi les conditions de production d’amont et d’aval. Car les fournitures et l’entretient peuvent rogner les avantages écologiques affichés. On se souvient que les diatribes n’ont pas manqué autour du bilan écologique globale des éoliennes, comme autour des batterie lithium-ion qui nourrissent la plupart des téléphones portables et des voitures électriques. Mais je relativise ces discussions car, au fur et à mesure où le souci écologique se répand dans toutes les branches économiques, le bilan écologique globale de chacun des produits ne peut que s’améliorer.

J’épingle cependant une remarque émise par les personnalités vaudoises qui exigent que la Caisse de pensions de l’État de Vaud n’investisse que dans les énergies renouvelables, sans attendre le résultat d’une votation d’initiative populaire allant dans ce sens. Aux arguments écologiques s’est ajouté un argument financier: cela pourrait améliorer la performance.

Associer le souci écologique, qui relève de la morale sociale, avec l’appât du gain, qui relève de l’intérêt catégoriel, c’est une bonne tactique. Malheureusement, ce lien relève d’une affirmation sans fondement empirique. Certes, on peut toujours trouver des exemples particuliers où le souci écologique et un résultat juteux sont allés de pair pendant quelques années. Il est même possible de justifier par la théorie le lien probable entre les deux, sur le long terme. Mais le long terme peut durer plusieurs décennies, alors que la Caisse de pensions doit pouvoir payer régulièrement dans l’intervalle. Les résultats à court et à moyen terme -et les gestionnaires de la Caisse de pensions de l’État de Vaud ne peuvent pas l’ignorer- dépendent de circonstances complexes qui ne relèvent pas du seul souci écologique. D’ailleurs, si l’écologie était le critère dominant de la performance financière, il suffirait de laisser faire les financiers. Personne n’a envie de tenter l’expérience.

Morale de l’histoire: ne méprisons pas les actuels et futurs pensionnaires de l’État de Vaud au point de limiter leur motivation au seul résultat économique de leur Caisse. Eux aussi sont capables de miser sur le bien commun.

"20 Minuten" et l'impôt ecclésiastique

20Minuten Logo ab mai 2013Le 1er mai dernier, le quotidien gratuit alémanique 20 Minuten, sans doute pour honorer la gratuité, donnait des conseils à ceux qui voulaient se dispenser de payer leur «impôt ecclésiastique» sans toutefois avoir à renoncer totalement à ce que les sociologues nomment «les biens de salut» (disons les rituels et cérémonies religieuses).

D’après le journal, il semble aussi facile de quitter l’Église en ne payant pas son impôt ecclésiastique que de quitter certaines loges maçonniques en ne payant pas sa cotisation annuelle. D’autant plus que «dans certaines circonstances» précise l’article incriminé, il est encore possible de bénéficier gratuitement des services de l’Église.

À juste titre les Églises, particulièrement l’Église Réformée du canton de Zurich, ont protesté; car l’impôt ecclésiastique ne sert pas uniquement à payer les officiants des cultes et l’entretien des temples; il sert également à payer toute la formation du personnel ecclésiastique et, pour la plus grande part des versements, à financer les œuvres sociales dont l’utilité, contestée par personne -mais oubliée par le journaliste-, a été confirmée par des études diligentées par l’Université de Zurich.

J’ajoute deux sous dans la musique en épinglant ce qu’a de dissonant l’expression «impôt ecclésiastique». Un impôt est un prélèvement obligatoire. Certes, à la différence des prélèvements fiscaux, l’impôt ecclésiastique ne s’impose -c’est le cas de le dire- qu’aux membres de l’Église dans certains cantons (pas dans tous, et pas dans tous les pays). Or nul ne peut être contraint de faire partie d’une Église; c’est le b.a.-ba des droits humains. D’où la question de savoir s’il est légitime de bénéficier d’un service d’Église sans contribuer à son fonctionnement institutionnel.

20 Minuten ne se situe pas sur ce terrain de la «légitimité», mais sur celui de la pure «légalité» au sens du droit interne de l’Église; ira-t-on jusqu’à parler «d’abus de droit» dans la mesure où le journal incite ses lecteurs à jouer sur les subtilités de la règle pour chiper au passage quelques services gratuits. On peut en discuter.

En revanche, sur le plan de la légitimité, en dépit de ce que peut avoir de choquant cette pratique de self-service gratuit, il faut rappeler avec toute la netteté voulue que, du moins dans les Églises chrétiennes qui ont lu les Actes des apôtres, les «biens de saluts» -disons les sacrements, baptême, Cène pour les Réformés, et pour les Catholiques baptême eucharistie, confirmation, réconciliation, ordre, mariage et onction des malades- sont et doivent rester gratuits, sous peine de simonisme. (Le simonisme -du nom de Simon le pharisien qui voulait acheter auprès des apôtre les charismes de l’Esprit- consiste pour l’officiant à faire payer ce qui est un don gratuit de Dieu.) Quant aux actes non sacramentels (confirmation, mariage, funérailles, cure d’âme et œuvres caritatives pour les Réformés; funérailles, accompagnement spirituel et œuvres caritatives pour les Catholiques) ils relèvent du sens religieux de chacun. «Religieux» étant à prendre tant dans son acception ecclésiastique que civile -la solidarité qui s’impose surtout envers les laissés-pour-compte de l’Assistance publique-.