Les chroniques

Quel regard portent les jésuites sur l'actualité culturelle, économique, politique, vaticane, sociale ou bien encore médiatique ?
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Sur la route de la Vie

PieteBruegelderÄltere denombrementBethlehemLe Dénombrement de Bethléem, 1566, par Pieter Brueghel l'Ancien @ Wikimedia Commons/domaine publicDans l’Évangile de Noël, au chapitre 2 de l’Évangile de Luc, l’auteur évoque le recensement de toute la terre habitée ordonné par Auguste. C’est pour y répondre que Marie et Joseph se mettent en route pour rejoindre Bethléem. On peut voir dans ce décret un acte d’autorité administrative. Auguste veut savoir «quelles sont les forces» en présence dans son empire.

Mais on peut aussi voir dans ce départ la manifestation d’une attention. L’empereur est bien loin… toutefois chacun est appelé à se situer: quelles sont les relations qui ont construit ma vie? d’où est-ce que je viens? Peut-être même où je vais ? Ce temps de l’Avent est un moment privilégié pour faire le point en quelque sorte. Marie et Joseph ont vécu ce moment dans une certaine précarité. Mais au cœur de ces turbulences, ils ont su accueillir Dieu là où ils étaient.

Ces semaines qui précèdent Noël et y conduisent sont souvent pour nous des temps de stress et d’agitation. Mais peut-être aussi l’occasion de faire notre petit recensement intérieur: reconnaître ce qui est vraiment important, ce qui construit ma vie, et surtout les relations qui me font vivre.

En nous rejoignant dans notre réalité humaine avec ses contraintes, le Christ nous invite à trouver dans notre quotidien les petits signes qu’il nous donne pour «recenser» notre vie.

Bruno Fuglistaller sj

 

Détail Le Dénombrement de Bethléem Pieter Brueghel lAncien

Une belle période de l'Avent et un joyeux Noël à tous !

 

Justice de guerre

Il faut saluer le succès de la diplomatie helvétique à La Haye, en faveur de la Cour Pénale Internationale (CPI). La Suisse vient de faire admettre par les États signataires que la Cour puisse se saisir de ce crime de guerre particulièrement atroce qui consiste, dans les conflits internes, à affamer des populations civiles.
Certes, affamer délibérément des populations civiles est une stratégie guerrière qui remonte à des temps immémoriaux. Sous prétexte de gêner les armées d’invasion, on connaît, dans les espace ruraux la tactique de la « terre brûlée », pour les villes, la stratégie du siège, élargie aux manœuvres qui consistent à bloquer l’acheminement des denrées ou à interdire les convois humanitaires ; certaines politiques d’embargo visent des effets semblables.
L’apport de ce qui vient d’être obtenu à La Haye par la diplomatie helvétique porte sur un point central, son objet spécifique, les conflits internes. Certes, affamer délibérément des populations civiles était déjà classé dans la catégorie des crimes de guerre et contrevenait aux droits humanitaires et aux conventions de Genève. Mais, la Cour pénale internationale, qui pouvait déjà se saisir des cas de crimes contre l’humanité, de crimes de guerre, de crimes de génocide et de crimes d’agression, voit désormais sa compétence élargie aux conflits internes.
Je souligne ce point, car il témoigne d’un fait que l’antique théorie de la « guerre juste » avait déjà épinglé. Se saisir des conflits internes permet désormais au CPI de tenir compte de la réalité de maintes guerres d’aujourd’hui. Je pense au Yémen, au Soudan, au Nigéria. Déjà, pour limiter par le Droit les guerres « privées » entre seigneurs hargneux, les théologiens moralistes du Moyen-Âge posaient que le premier principe d’une « guerre juste » était qu’elle devait être menée par « une autorité légitime » (restant sauves les autres exigences : légitimité du but assigné à la guerre, proportionnalité des moyens mis en œuvre au but recherché, enfin espérance raisonnable de succès).
Mais, les guerres d’aujourd’hui ne se coulent, pas plus que les guerres d’antan, dans les seuls carcans étatiques. En acceptant que la Cour pénale internationale puisse se saisir de crimes nés sur le terrain de conflits internes aux pays, les États signataires témoignent d’un sens aigu de la violence qui échappe aux autorités étatiques. Et la patrie d’Henri Dunant, initiatrice de cette avancée juridique, montre, une fois encore, une sensibilité pratique digne de sa tradition humanitaire.

Politique culturelle à la RTS

AdobeStock 277426700Étienne Perrot sj - Un titre affiché jeudi 28 novembre 2019 sur le site du Temps m’a fait bondir. Le journal met dans la bouche d’Alexandre Barrelet, chef de l’unité «culture» de la RTS, la formule suivante: «la quantité (sic) d’intelligence produite n’est pas remise en question». S’il ne s’agit pas simplement d’attirer l’attention du lecteur par une provocation verbale, la formule mérite explication.

Parler de «quantité d’intelligence» est une bêtise; car l’intelligence est la capacité de faire le lien entre des phénomènes épars. Et nous savons, par expérience personnelle, et à la suite d’examens scientifiques qui relèvent de la psychosociologie, voire tout simplement de la pédagogie, qu’il existe plusieurs formes d’intelligences. Et si l’intelligence spéculative a dominé en occident depuis la Renaissance jusqu’au milieu du siècle dernier (elle a accompagné le développement de l’imprimerie et du livre), elle n’est plus celle qui, aujourd’hui, mène le monde. Les technologies actuelles d’information et de communication ont développé des formes d’intelligence insoupçonnées de nos ascendants, même les plus proches.

Quant à «produire» de l’intelligence, cela ne relève pas du travail ordinaire, mais de la recherche. Cette recherche s’appuie sur la technologie acquise, certes; mais surtout sur l’imagination personnelle stimulée par le questionnement, l’indignation, l’étonnement, l’admiration, et tout ce qui remet en question les schémas de pensée les mieux établis.

Lorsqu’on remet dans son contexte les propos du le chef de l’unité culture de la RTS, le scandale disparaît. À la suite du coup de semonce lancé par l’initiative No Billag, la RTS doit économiser douze millions de francs, tout en promouvant une offre culturelle mieux ciblée, capable d’intéresser des publics nouveaux, notamment parmi les générations plus jeunes.

Relever ce défi est le propre de tous les médias publics. Ils doivent éviter de se perdre dans une logique d’audimat (au nom d’une certaine idée de la culture), mais pas au point de cultiver une élite coupée de la sensibilité du plus grand nombre. Cette quadrature du cercle est d’autant plus difficile à résoudre que ne sont plus dominantes aujourd’hui les formes culturelles de jadis: l’oralité dans les temps les plus anciens, puis le livre durant les cinq siècles qui, en occident, ont suivi la Renaissance. Bien avant que ne commence le présent millénaire, la culture s’est coulée dans l’image nue et dans la musique à volonté, auxquelles on peut accéder immédiatement, et que l’on peut abandonner ad nutum.

Ce rapport-au-monde n’a pas que des avantages pour ceux qui doivent gérer intelligemment les médias publics. Car la culture dominante est fauteur d’effets de modes, modes exacerbées par le phénomène de réseaux. Avec un grain de sel, je dirais que ces phénomènes empruntent à la «loi Matthieu» (tirée de l’évangile selon Matthieu, chapitre 25, verset 27): «À qui a on donnera, à qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a.»

C’est pourquoi, sans sacrifier les chiffres d’audience, l’intelligence du chef de l’unité culture de la RTS est, comme il dit, de ne pas opposer le quantitatif au qualitatif, mais de rester attentif aux formes culturelles émergentes. Cela demande la prudence que manifeste, semble-t-il, Alexandre Barrelet, prudence dont Aristote disait qu’elle est l’intelligence des situations concrètes.

Percussions musicales

PrixDeGenève captureEcran YouTubePour ceux qui n’apprécient la musique contemporaine que de très loin, l’ensemble des instruments classés dans la catégorie des percussions fait penser aux petits tambours avec lesquels les enfants cassent les oreilles des grandes personnes. Pour mieux marquer leur présence insistante, d’autres instruments servent aux grandes personnes à signaler bruyamment leur désapprobation: casseroles et autres objets métalliques dans les manifestations de rue, règles frappant sur les pupitres dans les assemblées délibératives.

À Genève récemment, au Victoria Hall, les instruments de percussion ont joui d’une toute autre estime. La percussionniste Sud-Coréenne Hyeji Bak a obtenu tous les prix. Cet événement musical me donne prétexte à saluer l’un des éléments fondamentaux de la vie. Je veux parler non seulement de la cadence qui entraîne le corps dans un mouvement répétitif propice à une décontraction de l’esprit. Les techniques de méditation sont friandes de ces moyens somatiques qui estompent les préoccupations et favorisent l’ouverture à un environnement neuf. Je veux parler aussi du rythme qui traduit les variations de la sensibilité et porte une sorte de création intérieure d’où émerge des impressions nouvelles.

Certes, depuis la caisse claire jusqu’au triangle en passant par le vibraphone et les castagnettes, innombrables sont les instruments de percussion. Chaque pays, chaque région a inventé ses instruments; et l’on a vu les Percussions du Bronx utiliser des fûts de pétrole et des couvercles de poubelles, pendant que certains compositeurs ont mis en musique le son émis par de vieilles machines à écrire. Dans un film des années 1980, -film passé presque inaperçu (Tap Dance),- un joueur de claquettes s’inspirait des bruits provoqués par des vieux tramways dégringolant une rue encombrée de travaux.

Tout cela ne se réduit pas à une technique jouant sur la surprise pour frapper (sic) l’imagination et attirer le chaland. Cette ingéniosité reflète à mes yeux ce fait essentiel: cadence et rythme marquent quelque chose de typique de la vie humaine. Nietzsche réclamait un Dieu qui sache danser. Il aurait pu en deviner la présence dans les percussionnistes qui se libèrent d’une soumission mécanique à la cadence. Parmi eux, les asiatiques se distinguent, à la manière de Hyeji Bak récemment au Victoria Hall de Genève. Je pense aussi à Ying-Hsueh Chen, à la japonaise Ayano Kataoka, ou encore à Kuniko Kato, qui réussissent à donner une profondeur aux morceaux pour percussions seules, dont quelques belles pièces de Iannis Xenakis. (Je pense notamment à Rebonds).

Restent que, à soi-seules, les percussions sont austères; elles appellent d’autres résonances plus riches en harmonies. Mais, telles-quelles, dans leur austérité même, les percussions sont une voie qui permet de découvrir, hors des salles de concert, au milieu des préoccupations quotidiennes, le rythme de la vie.

Hyeji Bak a reçu le 1er Prix Percussion 2019. Plus d'infos sur https://www.concoursgeneve.ch/laureate/hyeji_bak et sur https://youtu.be/i8lCAeGifgI

L'honnêteté des banquiers

Karl Popper PerrotSJÉtienne Perrot sj - Certains psychosociologues, qui ne doutent de rien, prétendent pouvoir juger non pas simplement de la «psyché» des individus, mais également de leur morale personnelle. La psyché produit les connections intellectuelles et affectives -les deux sont liées- entre les sensations, physiques ou culturelles, provoquées par l’environnement. La morale, en revanche, désigne les attentes de la société envers les personnes, attentes auxquelles chacun répond en fonction de son environnement, de sa culture, mais aussi de ses motivations.

C’est ainsi que, voici quelques années, des tests avaient été mis au point pour mesurer l’honnêteté (sic) des banquiers. Schématiquement, le protocole consistait à comparer deux populations, professionnel et non-professionnels de la finance, selon que chacun rapportait exactement ou non les résultats d’un jeu de hasard. Quoi qu’il en soit de la subtilité de la procédure, les résultats de ces tests étaient défavorables aux financiers, suspectés en bloc d’être moins honnêtes que la population ordinaire. Comme le rapporte un journal genevois de lundi (18 novembre 2019): «Une étude de 2014 pensait avoir démontré scientifiquement (sic) qu’exercer un métier dans la finance encourage la malhonnêteté».

Je suis heureux d’apprendre, par le même journal d’aujourd’hui, que «d’autres chercheurs viennent de nuancer ces résultats.» Si j’en suis heureux, ce n’est pas simplement par souci de mon compte en banque, ou pour la réputation de la place financière de Genève; c’est par intérêt pour la rigueur scientifique. Comme le font remarquer tous les savants, un article qui prétend, dans une conclusion péremptoire, que «vient d’être démontré scientifiquement…» a quelque-chose de peu sérieux. J’ajoute: surtout dans les sciences humaines où la motivation, aussi conditionnée soit-elle par l’environnement physique, biologique et social, a toujours quelque chose de singulier. Le singulier échappe en effet à la science; ce que notait déjà Claude Bernard, ce médecin épistémologue, père de la médecine expérimentale.

La morale de cette histoire est que les résultats scientifiques dépendent, non seulement des protocoles d’expérimentation et des outils statistiques utilisés, mais encore de la précision que le chercheur désire atteindre. Plus grande est la précision recherchée, plus incertains sont les résultats. Comme le soulignait avec force l’épistémologue Karl Popper, contre le scientisme dont témoigne le genre d’affirmation rapporté par le journal de ce jour, il faut plaider pour l’indéterminisme. Le respect de la dignité de nos banquiers est à ce prix.

Une «Messe qui prend son Temps» depuis 20 ans

Valerio Ciriello sj de la Province de Suisse était la maître de cérémonie du 20e anniversaire de la «Messe qui prend son Temps...» qui a été fêté à l’église Saint-Ignace de Paris en octobre dernier. Une messe «d'un nouveau type», célébrée par et pour de jeunes adultes, et animée par les jésuites! Son concept? Au lieu des 60 minutes traditionnelles, la «Messe qui prend son temps» (MT) s’étire sur une heure et demi, des minutes supplémentaires consacrées à l’écoute de l’Évangile et à un temps de prière personnel de 20 minutes ponctuées par un partage de réflexions en petits groupes. Le scolastique Valerio Ciriello sj offre un bref témoignage de son expérience chez les jeunes de la MT.

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