Les chroniques

Quel regard portent les jésuites sur l'actualité culturelle, économique, politique, vaticane, sociale ou bien encore médiatique ?
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Pâque et la danse

J’oscille entre d’une part les Pâques sanglantes du Sri Lanka marquées par une série d’attentats coordonnées qui ont coûté la vie à plus de trois cents personnes (sans compter les innombrables blessés), et d’autre part les fêtes du printemps qui conjuguent le soleil, les fleurs et le repos en famille. Qui voudrait, tel le caméléon, calquer son humeur sur son environnement immédiat, s’épuiserait, tant cet environnement est contrasté.
Je préfère, plus sagement, enfourner mes pieds dans un article de la newsletter du Temps d’hier, lundi de Pâque 22 avril 2019, intitulé La danse, le meilleur des sports. Je n’ai rien à redire sur les qualités sportives des danseurs. Et je suis prêt à croire les conclusions des études scientifiques faites sur les effets de la danse sur le cerveau et la mémoire. Car, comme le soulignait Jean Piaget, l’intelligence est le produit de l’activité, des mouvements du corps et pas simplement des influx nerveux. Les danses acrobatiques me stupéfient ; car j’admire sans réticence les exploits que je vois faire aux autres, sans pouvoir les réaliser moi-même. (Inversement, un article que j’aurais pu écrire sans grands efforts m’apparaît toujours inintéressant.) La street-danse met le comble à mon admiration. Parfois un effet esthétique colore mes sentiments, et je ne suis pas insensible à l’harmonie entre la cadence, les rythmes et les gestes. Cependant, lorsque l’effort des danseurs se ressent trop manifestement, la magie disparaît.
C’est sur ce point précis que se manifeste pour moi une autre dimension humaine de la danse, sa dimension spirituelle. Quand on voit l’artifice, il n’y a plus d’art, dit-on avec juste raison. Car l’attention est captée par un détail surajouté au lieu de se laisser envahir par un ensemble sans arrête. Fruit d’une technique parfaitement maîtrisée, l’harmonie entre la musique la danseuse (ou le danseur, ou encore le couple ou le corps de ballet), témoigne d’une sorte de communion entre l’individu et le cosmos. Ayant encore en mémoire les cérémonies de la Semaine sainte avant Pâque, où se manifestait parfois, comme incongrus, quelques raccords un peu trop visibles, je me dis que cette harmonie entre la musique et les gestes serait l’idéal d’une liturgie non seulement bien pensée, mais surtout intérieurement vécue.
Faisant allusion à la fable de La Fontaine, La cigale et la fourmi, l’article du Temps inverse l’injonction de la fourmi « eh bien, danser maintenant » pour inviter jeunes et vieux, non pas à « danser devant le buffet » selon l’expression populaire qui désigne ainsi la posture de la cigale affamée, mais à pratiquer la danse. J’ajoute une autre raison de danser, moins immédiatement utile à la santé physique et mentale, mais plus religieuse. Nietzsche prétendait qu’il ne pourrait croire qu’à un Dieu qui sache danser. Pour ma part, en ces jours où nous célébrons la vie de Christ en nous, je ne saurais croire qu’à un Dieu qui me fasse danser.

Questions d'impôts

balance de Roberval«Cela durera autant que les impôts!» Mon grand-père utilisait cette comparaison pour désigner un phénomène qui n’aura pas de fin (dans le genre des discussions sur le temps qu’il fait, sur les mérites respectifs du vélo ou de l’auto ou encore -last but not the least- sur la justice fiscale). À ces discussions interminables, car elles portent sur des situations où toutes les options comportent du pour et du contre, et où les valeurs en jeu sont différemment appréciées selon la situation de chaque interlocuteur, s’ajoutent en ce qui concerne les impôts, l’idée -parfois vraie- que le voisin en paie moins que moi, alors qu’il est plus riche. Bref, ce problème de justice est un problème d’ajustement de l’assiette et du barème selon les situations de chacun. Il conditionne le lien social; ce qui n’est pas son moindre enjeu.

Écoutant ce papotage, potage difficile à avaler pour quiconque est soucieux de justice, un économiste de bon sens, professeur à l’université de Fribourg, ajoute un grain de sel qui mérite d’être épinglé. Il réfute une idée simpliste, tirée de l’idéologie libérale, selon laquelle les entreprises ne réagissent positivement qu’aux baisses de la pression fiscale. Je cite ses propos tirés d’un blog qu’il a fait paraître lundi 15 avril 2019 dans Le Temps: «Ce qui compte (pour la présence des entreprises dans un canton), c’est la qualité des services publics de toute sorte -y compris la bureaucratie-, la stabilité économique et financière, la disponibilité de terrains à bâtir et de personnel qualifié, l’accessibilité aux infrastructures de communication et la qualité des soins médicaux. Beaucoup de ces variables ont un lien direct ou indirect avec les dépenses publiques, que les impôts doivent contribuer à financer pour éviter que l’État s’endette trop.»

Je ne peux que souscrire aux propos du professeur de Fribourg. À deux nuances près. Il ne faudrait pas en conclure que le taux d’imposition n’a pas d’importance; certes, il joue en concurrence avec les éléments cité par l’économiste; mais, à environnement géopolitique et institutionnel comparable, l’impôt fera la différence. De plus, l’attractivité de cet environnement peut varier assez vite, et ce type de rente dont bénéficie la population locale et son administration peut se révéler évanescente, surtout si la demande fléchie, seule vrai moteur de l’investissement et de l’activité économique et de l’emploi. Reste ce discernement permanent (choisir, dirons-nous !) qui vise à trouver un équilibre précaire qui fera marcher les responsables de l’impôt sur un chemin de crête entre deux abîmes: l’essoufflement du corps social dans la course à la productivité et l’enlisement dans un terrain social de plus en plus difficile à financer.

Sur ce terrain, les Suisses, qui savent que les lois sont l’émanation du peuple, me semblent dans une situation plus favorable que les français, pour qui l’État est cette merveilleuse institution qui permet à chacun de croire qu’il peut vivre au dépend de tous les autres citoyens.

Étienne Perrot sj

Un délit qui n’en est pas un!

Jeudi 11 avril, le Ministère Public de Neuchâtel a auditionné le Pasteur Norbert Valley, poursuivi pour avoir logé et nourri un requérant d’asile togolais dont la demande a été refusée. L’homme était à la rue pendant la mauvaise saison. Ainsi donc, apporter son aide à un homme sans domicile et affamé constitue un délit d’un nouveau genre.

Pour avoir voulu mettre en pratique l’enseignement de son Maître, Monsieur le Pasteur, qui, comme son titre l’indique, est disciple du Christ est accusé d’un délit d’un nouveau genre, le «délit de solidarité». Contradiction dans les termes, lorsqu’une vertu est qualifiée de délit! L’étrange infraction criminalise une pratique universelle et sacrée, toutes cultures et religions confondues: l’hospitalité.

«J’avais faim et vous m’avez donné à manger; j’avais soif et vous m’avez donné à boire; j’étais un étranger et vous m’avez accueilli». Le Christ a promis le Paradis à ceux et celles qui pratiquent l’hospitalité ; la justice leur inflige une amende et une inscription dans leur casier judiciaire. 

Objection de conscience, votre Honneur!

Pierre Emonet sj

WC & CEVA

L’empereur romain Vespasien, ayant imposé une taxe sur les WC publics, prétendit que, selon la formule célèbre «l’argent n’a pas d’odeur». Ce qui n’est plus entièrement vrai. La raison en est moins que les billets se transmettent entre des mains crasseuses, qu’au nom de la lutte contre l’évasion fiscale: désormais certains billets sont enduits d’un produit qu’un chien, entraîné par des douaniers compétents, peut facilement détecter. Le souci d’économie va peut-être conduire à inverser le propos, du moins sur les lignes ferroviaires du CEVA (liaison ferroviaire Cornavin-Eaux-Vives-Annemasse): les haltes seront démunies, paraît-il, de Toilettes publiques. Pour peu que, comme dans les RER parisiens et la plupart des trains régionaux français, les WC situés à l’intérieur des wagons soient fermés, voire inexistants, l’odeur des lieux d’aisance se répandra aux alentours. Morale de l’histoire: l’argent n’a peut-être pas d’odeur, mais aussi le manque d’agents, témoignant d’un manque d’argent, lui, peut en avoir une.

Parler de bien commun, ici, semblerait hors de propos, voire incongru. Et cependant…! Le bien commun ne consiste-t-il pas en ceci: que chacun puisse assurer ses responsabilités personnelle -ici le respect de l’environnement immédiat- dans la solidarité de tous. D’où les diatribes inhérentes à tout ce qui touche l’organisation de la vie en société.

Pour les défenseurs de l’intérêt général, les «lieux d’aisance» (comme on disait au XVIIe siècle) non seulement coûtent chers, tant pour leur mise en place que pour leur entretien et leur nettoyage, mais encore -et surtout- favorisent les trafics de drogue et les promiscuités douteuses; il faut donc attaquer le moyen -supprimer les WC- pour prévenir la finalité -un transports à moindre frais et socialement plus sûr-. À quoi l’on peut répondre que l’hygiène publique présente des exigences tout aussi valables. La discussion ne fait que commencer.

Étienne Perrot sj

Je suis qui je suisse (Ben)

BenVautier2013Ben en 2013 par Soardi © Wikimedia Commons Une exposition au Musée Jenisch de Vevey me donne l’occasion d’un bref excursus philosophico-théologique. Mercredi 3 avril 2019, le site de la Tribune de Genève publie un article sur quelques œuvres de l’artiste Pierre Keller. Ce qui a retenu mon attention, ce n’est pas le texte, c’est son illustration. À côté de l’artiste se détache un tableau de Ben sur fond rouge vif avec, écrit en blanc, ce clin d’œil à la formule de René Descartes Je pense donc je suisse.

Qui est ce «je» qui pense? Est-ce le «roseau pensant» où Blaise Pascal, le contemporain de Descartes, découvrait à la fois la faiblesse et la dignité de l’être humain? C’est oublier que pour le contempteur des jésuites, la seule pensée qui donne à l’être humain sa dignité est l’expérience de sa fragilité et la crainte de sa mort: «une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer (…) mais quand l’univers l’écraserait, l’être humain sait qu’il meure, et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien.» Alors ce «je» est-il le sujet créateur de sa propre existence? C’est oublier les acquis de la psychanalyse, qui découvre, derrière la prétention du sujet autonome, un inconscient, qualifié d’irrationnel par la première femme disciple du docteur Freud, la russe Lou Andréas Salomé.

Finalement, le jeu de mots de Ben me semble, sous son apparence de légèreté, plus proche de la vérité. Il ancre le «je » dans un territoire. Certes, le «je» suisse peut tout aussi bien être français ou patagon, mais il ne peut échapper à l’enracinement dans un lieu. Ce fut également l’expérience d’Abraham, si l’on en croit le mythe de la Genèse dans la Bible. Dans le désert de l’Horeb, le Tout-puissant se révèle dans le feu d’un buisson, sous ces paroles «Je suis qui je suis» (ou qui je serai). Selon le commentaire qu’en donne Delphine Horvilleur, l’une des trois femmes rabbins (je ne connais pas le féminin de rabbin) de France: «Je suis qui je suis parce que je ne suis plus qui j’étais» (et, par conséquent, je serai autre dans le futur). C’est une façon de rappeler que l’identité de chacun s’inscrit dans une perpétuel dialogue avec un lieu particulier et son époque.

Étienne Perrot sj

Violence du christianisme

Voici quelques jours (22 mars 2019), un étudiant iranien converti au christianisme «car, il y découvrait, disait-il, une religion de paix» s’est vu refuser un visa par le Département de l’intérieur du Royaume-Uni. Doutant de sa véritable motivation, l’administration britannique avait justifié sa décision en supputant que la religion chrétienne est une religion de violence. La preuve ? Les bureaucrates britanniques l’ont trouvé dans des passages de l’Apocalypse de saint Jean, dans lesquels on trouve des images « de vengeance, de destruction, de mort et de violence ». À choisir parmi les textes les passages qui concourent à la démonstration que l’on désire, on peut en dire autant de la religion juive : les psaumes sont remplis de versets haineux ; la terre promise fut conquise par la violence. -C’est d’ailleurs ce que le philosophe Roger Garaudy, converti à l’Islam, avait épinglé, ce qui l’avait conduit devant les tribunaux pour antisémitisme. -Il avait été relaxé.- Et je ne parle pas de l’Islam : la fuite à Médine par le prophète Mohammad fut suivie d’un retour les armes à la main.

Bref, le texte du Nouveau Testament chrétien a servi de caution à l’interprétation de l’administration britannique: « Ces exemples sont incompatibles avec votre affirmation selon laquelle vous vous êtes converti au christianisme après avoir découvert qu’il s’agit d’une religion « pacifique », par opposition à l’islam qui contient violence, rage et vengeance », précise la lettre du ministère de l’intérieur.
Cette décision a enflammé les réseaux sociaux. Finalement le Ministère est revenu sur sa décision.

J’épingle le cœur du scandale. Il est double. D’une part, contre la Déclaration des Droits humains (ONU 1948), une discrimination est officiellement prescrite sur la base d’une opinion religieuse. D’autre part, -et même les plus laïcards peuvent s’en sentir offensés-, la décision administrative britannique met à mal le principe selon lequel les convictions religieuses sont une affaire privée. Ce qui interdit, comme ici, une interprétation politique donnée d’un texte religieux. Cela n’a pas échappé au président (anglais) de l’association pour l’avancement du sécularisme. Faut-il rappeler que, dans le domaine religieux comme dans toutes les questions dites de société, l’État de droit interdit à l’administration de se substituer à la conscience personnelle pour interpréter les choix de chacun (que ces choix soient vestimentaires, alimentaires ou religieux). Ce qui n’empêche aucune mesure d’ordre public.

Étienne Perrot sj