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Pour le provincial des jésuites, l'ordre a «marqué l'Eglise de son empreinte»

Au XIXe siècle, les jésuites se sont retrouvés au centre de la lutte de pouvoir entre l'Eglise et l'Etat, et ont été interdits en Suisse de 1848 à 1973. Comment se portent les jésuites aujourd'hui? Nous avons posé la question à Christian Rutishauser sj, le provincial de Suisse.

Le Père Christian Rutishauser, provincial des jésuites de Suisse Le Père Christian Rutishauser, provincial des jésuites de Suisse ©Céline FossatiDans le roman de Thomas Mann, «La montagne magique» (Der Zauberberg), un jésuite joue un rôle important. Il est représenté comme un individu intellectuellement brillant, mais totalement fanatique. La description est-elle correcte ?


Christian Rutishauser : C'est évidemment totalement caricatural. Cette représentation du jésuite doit être vu dans l'esprit de la littérature anti-jésuite du XIXe siècle. Les jésuites étaient alors perçus comme les ennemis du modernisme, parce qu'ils se positionnaient de manière critique face aux Etats-nations.

Nous sommes alors en plein "Kulturkampf". Les jésuites ont longtemps été interdits en Suisse. Comment en est-on arrivé là ?
Les jésuites ont été impliqués contre leur gré dans le combat de l'idéologie politique. Ils possèdent moins d'ancrage au niveau régional, dans les diocèses. Ils sont davantage liés de manière directe au pape. Comme ils se sont toujours comportés avec loyauté envers le pontife, ils se sont retrouvés au centre de la lutte de pouvoir entre l'Eglise et les Etats-nations. Il faut ajouter à cela que les jésuites, contrairement à d'autres ordres religieux, ne vivent pas reclus, mais qu'ils oeuvrent au contraire au sein de la société, ce qui accroît le risque de se retrouver impliqués dans des conflits.

Vous sentez-vous acceptés aujourd'hui en Suisse ?
En 1973 l'interdiction constitutionnelle qui touchait les jésuites a été abrogée suite à un vote populaire. Certains préjugés ont tout de même subsisté jusqu'à aujourd'hui, notamment chez certains protestants. Or, les jésuites ont depuis lors fortement marqué le renouveau de l'Eglise catholique en Suisse.

Les jésuites sont sans conteste l'ordre catholique le plus intellectuel. Les esprits critiques ne sont cependant pas toujours bien acceptés au sein de l'Eglise. En même temps, vous vous définissez par votre loyauté envers le pape. Comment conciliez-vous les choses ?
Nous n'avons effectivement pas peur de nous confronter aux questions épineuses de la société, par exemple sur tout ce qui tourne autour du "gender". La vérité ressort toujours de l'affrontement entre des opinions différentes. L'Eglise a besoin de personnes qui ont des opinions claires. Mais quand les choses s'enveniment, l'obéissance au pape entre en jeu et l'unité de l'Eglise est plus importante que les points de vue individuels.

Avec le pape François, un jésuite se retrouve pour la première fois à la tête de l'Eglise. Quel impact cela a sur l'ordre ?
Le pape François n'est pas encore resté assez longtemps en fonction pour réellement en juger. Mais l'on peut déjà dire les choses suivantes : Avec Jean Paul II, les relations étaient tendues. Avec le théologien Benoît XVI, la situation était un peu meilleure. Le style de François est en revanche très marqué par notre spiritualité. Il met beaucoup d'importance à relier l'aspect social avec la foi. Il n'est pas dogmatique dans son approche, mais cherche le dialogue avec les gens. La consultation lancée en préparation du synode des évêques sur le mariage et la famille est un parfait exemple de cette attitude. Il a le courage de simplement écouter ce que les gens ont à dire.

Les jésuites ne vivent pas dans des monastères et ne sont pas reconnaissables en tant que religieux. Que font concrètement, aujourd'hui, les jésuites suisses ?
Des éléments centraux dans notre ordre du jour sont la célébration eucharistique quotidiennes et la méditation. Nous nous chargeons en particulier de formation religieuse, notamment dans notre centre de spiritualité de la Maison-Lassalle, dans le canton de Zoug et dans l'aumônerie pour étudiants. Nous sommes de plus très actifs par les conférences et nous publions beaucoup.

Qu'est-ce qui vous a personnellement poussé à devenir jésuite ?
Je porte beaucoup d'importance à la formation de la personnalité à travers la foi. Une spiritualité qui renoue directement avec l'Evangile et qui répond en même temps à la question du bien commun. Comme jeune homme, cela m'a beaucoup touché.

Actuellement, 60 jésuites vivent en Suisse. Ce n'est pas un chiffre énorme. Comment voyez-vous l'avenir de l'ordre ?
Nous avons eu cette année et la précédente deux nouvelles entrées. L'avenir tient certainement à notre capacité à poursuivre de manière décidée sur la voie d'une spiritualité chrétienne, dans le dialogue avec la société. C'est tout à fait central : Si nous voulons être pris au sérieux, nous devons communiquer avec le monde profane. C'est la raison pour laquelle la plupart des jésuites ont une double formation, par exemple dans les domaines de l'économie ou de la psychologie.

Propos recueillis par Robert Knobel, pour l'apic
Traduction de Raphaël Zbinden

 

Il y a 200 ans, les jésuites prenaient un nouveau départ

L'ordre des jésuites a été fondé en 1540 par Ignace de Loyola. Ses membres étaient alors actifs en tant que missionnaires et ont fondé de nombreuses écoles, dont un gymnase à Lucerne en 1574, le collège St-Michel à Fribourg en 1582, et plus tard d'autres collèges à Soleure, Brigue ou encore Sion.

En 1773, sous pression politique, l'ordre fut dissout par le pape Clément XIV. Les jésuites furent dépossédés de leurs écoles et églises. Ce fut également le cas du gymnase lucernois.
L'ordre fut rétabli en 1814. Le canton de Lucerne réagit promptement à la nouvelle donne en engageant des jésuites comme enseignants. Le gouvernement du canton catholique s'attira ainsi les foudres des protestants et des catholiques réformateurs. Le conflit aboutit à la guerre du Sonderbund et à la défaite de la Suisse catholique. Suite à cela, un retour des jésuites n'était pas envisageable. L'interdiction de l'ordre fut instaurée en 1848 dans la Constitution fédérale. Elle ne fut abrogée qu'en 1973. C'est seulement en 2006 qu'un jésuite occupa à nouveau le poste d'aumônier à l'école jésuite de Lucerne. (apic/cuw/rz)

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