JRS Alep janvier2017 Hallak 8 d323aEn janvier, le froid est mordant en Syrie. Les bombardements ont cessés, ce qui permet à la population de dormir, mais il manque encore tant de denrées de première nécessité... Dans son journal, le Père Hallak sj, du JRS d'Alep, parle de son nouveau programme d'aide aux chrétiens dans leur recherche d'un emploi en ville d'Alep, un programme qui comprend également une aide psychologique et un accompagnement spirituel.

Journal du Père Hallak sj des 13 janvier au 1er février 2017

13 janvier 2017

Le Père Ziad sj a reçu la visite du Père Halamba sj, responsable de l’Aide à l’Église en détresse. Le programme de réunions était chargé. Harassé par le travail et le froid, à la fin de cette visite, Ziad était à bout de forces.

Nous avons lancé aujourd’hui les inscriptions à notre programme JDISC-Jesuits Development Impact and Support Center. Il s’agit notamment d’une aide à la rédaction de CV pour les travailleurs chrétiens qui résident à Alep, de sorte qu’ils puissent trouver plus facilement un emploi. Un moyen de les encourager à rester dans le pays. Le programme comporte également une formation professionnelle, un soutien psychologique, intellectuelle, et un accompagnement spirituel. Est prévu un accompagnateur pour six étudiants. Mon rôle est de former spirituellement les formateurs, et d'accompagner les accompagnateurs.

21 janvier 2017

Voici un mois passé dans le calme. Au niveau de la sécurité, nous ne sommes plus sous les frappes d’obus. Nous passons ainsi des nuits calmes, sans bruit de bombardement. Mais la situation économique reste précaire à cause de l’absence de sources d’énergies: gaz butane, mazout, électricité. Le froid est mordant. La population grince des dents.

Le Nonce apostolique est venu jeudi dernier nous rendre visiter à Alep avec Mgr. Dortozo, président du Cuore Uno. J’ai averti l’évêque latin qu’il ne fallait pas laisser les chaînes de télévision couvrir l’événement. Elles politiseraient une visite qui n’est que purement pastorale et humanitaire. L’évêque a suivi mon conseil.

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Aujourd’hui, nous sommes allés à Jibrine, le lieu de passage des déplacés d’Alep Est. Nous avons distribué à 500 familles des sacs de détergents, des sous-vêtements pour l’hiver, des pots-à-gaz, des pardessus. Le Nonce apostolique, accompagné par les évêques latin et chaldéen est venu nous voir.

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Le soir, une cérémonie commémorative pour Mgr. Hilarion Capucci -évêque grec catholique, qui avait été chassé d’Israël pour ses positions en faveur des Palestiniens- a été célébrée. Il est décédé à Rome le 1er janvier 2017. J’étais surpris que la cérémonie ait eu lieu à l’intérieur de l’église (Saint-Georges), que la chorale y a chanté l’hymne national, que des combattants de la légion al-Kouds soient entrés dans l’église avec leurs armes pour honorer le défunt. Bref, je suis surpris qu’aucune séparation entre le politique et le religieux n’ait été faite.

24 janvier 2017

Le nombre d’inscriptions au JDISC a dépassé les 300, ce qui démontre que le besoin est bien réel. Je suis heureux que l'analyse de la situation, que j'ai menée avec mon équipe, se soit avérée juste. Le programme avait l’intention de former une centaine de personnes… La première promotion débute le 30 janvier, une deuxième suivra dans un mois et demi: «Inchallah». La durée du parcours est de 6 mois divisés en 3 étapes: compétences de base, spécialisation, expérience pratique. Le cachet ignacien est dominant sur plusieurs aspects.

Une chose a attiré notre attention: le pourcentage élevé de jeunes filles, soit 75%. C’est une situation générale en Syrie. Les garçons fuient le service militaire, cherchent à bâtir leur avenir ailleurs, ou bien sont tués par la guerre... Notre première promotion sera composée de 30 filles et 6 garçons.

1er février 2017

Retour à Alep. Nous avons eu une réunion à Touffaha le 27 janvier. Tous les compagnons de la Syrie et presque tous les jésuites syriens y étaient présents. On a échangé sur nos activités. Ensuite, le 29, les Pères Dany Younès sj (provincial), Michael Zammit sj (directeur régional du JRS), Fouad Nakhlé sj (directeur national du JRS), le scolastique Georges Sarwat sj et moi, avons pris le chemin d’Alep. Malheureusement, les taxis n’ont pas pu arriver avant 13h, ce qui a rendu le voyage dangereux. Il est déconseillé de prendre la route d’Alep le soir. Nous sommes donc allés à Homs, et le lendemain, nous avons pris le chemin d’Alep.

La visite était courte, mais elle a permis aux visiteurs d’avoir une idée sur ce qui se passe. Je ne sais pas ce que les visiteurs de marque pensent des deux projets jésuites: Study Zone (lire en date du 15 novembre 2015) et JDISC. Je me force à croire que les remarques émises sur ces projets et sur ceux du JRS ne signifient pas qu’ils n’en étaient pas contents. Il y a des lacunes, certes, mais je suis seul dans la ville. Je ne peux pas être sourd devant les nouveaux appels. En même temps, je n’ai pas un compagnon qui expérimente la situation sur place et m’aide à discerner un projet sans lacune. Bref, je ne regrette pas le lancement de ces projets. Ils m’ont donné un sentiment de vie. La reconnaissance de la Compagnie de ce que je fais m’encourage.

Ceci dit, je suis seul à nouveau. Ziad est absent pour quelques mois. Soir après soir, j’ai pour seuls compagnons Jésus Christ et les saints de la Compagnie. Nous parlons ensemble sur la journée écoulée, puis je dors et eux passent une nuit blanche en veillant sur moi.

Sami Hallak sj

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 copyrights photos : JRS


A quelques heures de la nuit de Noël, les volontaires du Service jésuite des réfugiés (JRS) s'activent pour apporter aux déplacés d'Alep Est les denrées d'urgence dont ils ont le plus besoin: eau potable, couvertures, lait pour nourrissons, chaussettes... La situation est chaotique et le Père Hallak sj dépeint un quotidien rêche et froid qui tranche avec les préparatifs festifs qui ont cours dans nos contrées. Avec 85 volontaires, les Pères jésuites du JRS d'Alep ont ainsi fait le tour des familles entassées dans un camp de fortune installé dans des halles d’égrenage du coton comme le raconte dans son journal le Père Hallak sj.

Journal du Père Hallak sj des 21 et 22 décembre 2016

21 décembre 2016

On parle partout des déplacés d’Alep Est. Au départ, ces déplacés étaient accueillis à Jibrine, dans des halles vouées à devenir des lieux industriels. Quand nous sommes arrivés sur place pour apporter notre aide, nous avons constaté qu’il n’y avait plus de places, et que les nouveaux arrivants étaient casés dans les halles d’égrenage du coton (mhalege al-koton). Des milliers d’enfants, de femmes et de vieux (absence claire des hommes), s’entassent ainsi dans des abris de fortune, en proie au froid, et sans conditions sanitaires décentes: 4 WC pour 500 personnes. L’eau potable est «un peu» salée (la température baisse la nuit jusqu’à -6°C). Les halles ont 20 mètres de hauteur. On ne peut pas allumer de feu, puisqu’il y a des matelas et des couvertures partout. Les mains des gens, leurs vêtements et leurs visages sont sales. Aucune possibilité de prendre un bain, voire même de se laver le visage à l’eau glacée. Les gens brûlent dehors, en plein air, ce que le feu peut consumer et ils se regroupent autour des flammes pour se réchauffer.

Je laisse ci-dessous la parole à la caméra du Père Ziad sj:

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Ces jumeaux sont nés orphelins dans le camp. La mère est allée chercher la ration alimentaire journalière. Ils sont en plein air, au soleil de l’hiver, sous le regard veillant de leur «grande sœur» de 9 ans. Nous sommes à 5 jours de Noël. Un enfant va naître bientôt dans la crèche.

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Ces trois photos n’ont pas besoin de commentaire.

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Ces deux dernières images sont un signe de joie. Notre convoi en route. Et nos volontaires JRS en action, musulmans et chrétiens ensemble.

Nous avons donc organisé un convoi pour aller à «l’égrenage du coton». Il était composé de six camions et camionnettes, et de 85 volontaires. A notre programme, la recension des familles et la distribution de matériel selon les besoins: des couvertures, des fruits, des capuchons, des chaussettes et… une fois n’est pas coutume, des biscuits pour les enfants. On distribue également à chaque famille de 7 personnes -c’est le nombre moyen de membre par famille- trois paquets d’eau (le paquet de six bouteilles pèse 9 kilos). Difficile pour les enfants de les porter. Nos camions ont donc fait le tour des halles et des tentes pour livrer les bouteilles d’eau jusqu’à la porte des familles. C'est du "jamais vu" dans le camp. Habituellement, les organisations internationales demandent aux gens de faire la queue, et la police frappe les indisciplinés avec un tuyau de silicone. Ici, ils sont servis à «domicile», dans le respect de la dignité humaine.

Nous procédons ainsi: des équipes se déplacent d’un abri à un autre, elles remplissent les formulaires et donnent aux familles des coupons. Un membre de chaque famille vient au point de distribution, il est accueilli par un volontaire qui l’accompagne gentiment pour prendre successivement les sacs de fruits, les couvertures, les capuchons, les chaussettes et les biscuits, selon ce qui est indiqué sur le coupon. S’il n’arrive pas à les porter, car souvent ce sont des enfants, des personnes âgées ou des femmes portant un nourrisson, le volontaire les accompagne jusqu’à chez eux.

A l’extérieur, par une température de 3°C à l’ombre, nous avons œuvré de 10h jusqu’à 17h sans pause. Selon nos statistiques, 4000 personnes ont été servies, avec respect et dignité, sans la fameuse queue d’attente et sans télévision qui filme. Cela a étonné toutes les associations, voire même les organisations internationales. Je suis fier de cela.

Pour l’anecdote: un enfant de 6 ans a pris une banane et a commencé à la manger avec la peau. Embarrassée, sa maman nous a expliqué que le petit avait déjà vu des bananes chez l’épicier, mais qu’il n'en avait jamais mangé, parce que ce fruit était très cher.

Le soir, une fête était organisée sur la place Azizyé, près de chez nous. Les scouts arméniens, avec SOS-Chrétiens d’Orient (une organisation française du Front National) avaient érigé un grand sapin de Noël. Des responsables de l’État et des évêques catholiques étaient présents, ainsi que la télévision. L’évènement est devenu rapidement un rassemblement politique où tous les discours se sont orientés vers la soi-disant «victoire» à Alep. J’avais des appréhensions, et j’avais raison. Une bombe a éclaté et a fait des dégâts matériels, mais heureusement pas de victimes. C’était la panique. L’émission en direct a été interrompue... et à repris après une demi-heure comme si rien ne s’était passé. Encore une fois, je fais un effort pour rester un jésuite obéissant aux autorités ecclésiales. La semaine dernière, j’ai pourtant averti les évêques, par le biais de mon ami, l’évêque latin, des dangers de ces festivités: politisation de Noël, provocation des sunnites, non-respect pour les souffrants, etc. Ils font la sourde oreille.

22 décembre 2016

Hier, il a neigé toute la journée et durant la nuit. Que deviennent les déplacés? Je n’en sais rien. Mais une petite consolation me réchauffe le cœur : nous avons fait ce que nous devions faire.

Aujourd’hui, je me suis mis d'accord avec une association qui a du lait pour bébés et pour enfants, mais qui ne le distribue pas car l’eau salée dans les camps est nuisible à la santé des enfants. Nous allons donner 540 bouteilles d’eau potable pour les nourrissons et les petits enfants. La distribution du lait et de l’eau commencera dès demain.

Les déplacés brûlent tout ce que le feu veut bien consommer pour se chauffer, ce qui représente un danger d’asphyxie. Nous sommes allés aujourd’hui distribuer 2 tonnes de bois de cheminée aux déplacés. Nos vacances de Noël commencent samedi, et le travail d’urgence nous bouscule. On travaille sans relâche, comme dans une ruche d’abeilles, pour fêter avec la conscience un peu tranquille.

En fait, ma conscience n’est pas tellement tranquille. Ce matin, un nourrisson est mort de froid dans les halles d’égrenage du coton. Je n’ai pas voulu recevoir sa photo. Je préfère qu’il reste dans l’anonymat, tout comme l’enfance de son Seigneur et Sauveur.
À toutes et à tous, je souhaite un joyeux Noël.

Sami Hallak sj


Alep Hallak2016 quartier2 94558Noël approche, aussi à Alep. Dévastée par les bombardements, la peur et l'incompréhension, la ville abrite une population qui n'a d'autre choix que de s’adapter ou de partir. Rester signifie se frotter à des questions aussi fondamentales que difficiles à appréhender, notamment concernant la cohabitations entre religions. Les 99% des déplacés sont des musulmans qui se sont installés dans les quartiers chrétiens. Leur présence pose aux disciples du Christ cette épineuse question: Je suis musulman déplacé, je suis actuellement ton voisin, peux-tu m’accepter comme je suis? Fidèle à sa ville et au Service jésuite des réfugiés (JRS), le Père Hallak sj poursuit son travail sur place. Voici les dernières nouvelles issues de son journal.

Journal du Père Hallak sj du 19 novembre au 1 décembre 2016

19 novembre 2016
Nous sommes allés, les responsables du JRS d’Alep et moi, du 12 au 17 novembre dernier à Seidnaya (près de Damas) assister à une session de Leadership. Ce moment fut magnifique: il faisait bon; et pendant 5 jours, nous n’avons entendu aucun tir, aucune explosion. Durant cette session, je me suis rendu compte combien notre spiritualité, et surtout notre manière de pratiquer la méditation, touche les musulmans. Nous étions 16 personnes, dont 8 musulmans et 8 chrétiens. Jack Germanos sj, scolastique en régence à Damas, était présent et guidait les exercices de méditation et de relecture. Cette formation m’a donné une idée pour répandre notre manière de faire aux non chrétiens afin qu’ils grandissent dans leur relation à Dieu.

Le froid est arrivé, et avec lui nos souffrances: pas beaucoup de moyens pour se chauffer, pénurie de gaz et de mazout, etc. J’ai préparé des couvertures pour pouvoir regarder la télévision sans claquer des dents, et un petit tapis électrique pour ma chaise de bureau. Ce tapis consomme moins que 0,12 ampère (25 Watt)… Ça va. Le peu d’électricité que nous avons du générateur commun me permettra de me payer ce luxe.

Le Père Ziad Hilal sj est parti pour un voyage en Europe ce matin. Selon ce que j’ai compris, il doit remplacer le responsable de «Aide pour l’Église en détresse» pendant son absence. Il visitera plusieurs pays durant son séjour, et passera par Paris comme d’habitude. Ziad devait prendre le bus à 6h du matin pour aller à Marmarita, et de là-bas au Liban pour prendre l’avion. Je ne sais pas s’il a bien dormi, vu que les bombardements n’ont pas cessés de la nuit.

22 novembre 2016
Alep Hallak2016 gens 6b01fMatin mouvementé. Un obus est tombé à 9h30 sur le centre de la société de la catéchèse. Heureusement, il n’y a pas de victimes. Ce centre est à 50 mètres de chez nous. J'étais dans l’embarras face à une décision à prendre: arrêter les activités du JRS ou continuer le travail comme si de rien n’était. Tout le monde à la résidence a quitté le deuxième étage où se trouve son bureau pour s’abriter dans le puits de l’escalier. Nous avons attend une demi-heure. Puis, entendant le bruit d’un avion, je me suis dit : ils ne vont pas tirer sur nous. Nous avons alors repris nos activités.

Le magazine Worldwide d’Afrique du sud m’a interviewé sur la situation en Syrie. Voici une partie des réponses que j’aime partager:
Comment cette crise a affecté la foi des chrétiens à Alep?
Je peux comparer cette crise à l’épreuve de la croix qui a engendré le salut. Grâce à cette crise, la communauté chrétienne a été obligée de sortir de sa foi pétrifiée pour se pose des questions sur Dieu, sur l’homme et sur le sens de sa présence dans le pays.

Concernant Dieu, deux idées se confondent: la protection divine et la providence divine. Dans le discours religieux, on parle de la providence divine, mais c’est l’image de la protection divine qui nous vient en tête instinctivement. L’image d’un Dieu qui intervient pour repousser le mal physique loin de nous. Une image qui ne s’est jamais demandé: Si Dieu est ainsi, pourquoi n’a-t-il pas protégé son Fils unique? Pourquoi a-t-il laissé tous les jeunes martyrs que nous connaissons, et fêtons, mourir de manière épouvantable?
Avec la crise, l’image du Dieu protecteur est tombée. Des enfants innocents, des jeunes, des pieux, sont tués par les bombes, et la question ressurgit: Où est Dieu? Existe-t-il vraiment? Pourquoi ne fait-il rien? Pourquoi ne nous protège-t-il pas?
Cette crise est l’occasion de prendre conscient de la fausse image que nous avons faite de Dieu, de contempler à nouveau le mystère de la croix, de puiser nos ressources dans la pensée des martyrs qui partaient à la mort sans douter de la Providence.
Finalement, c’est une occasion de faire la distinction entre la protection divine et la providence divine.

Concernant l’homme, l’idée que le juste jouit d’une longue vie dominait la pensée des chrétiens malgré les enseignements de Jésus -dont la vie ne dura que 33 ans- et l’enseignement des pères ascètes chers aux chrétiens orientaux. Ces pères insistaient sur la nature de notre existence, rappelant que nous sommes «des voyageurs dans cette vie vers le Père. Comme le souhait de chaque voyageur, nous voulons arriver à notre destination le plus vite possible». Les vies perdues nous rappellent que l’important aux yeux de la foi n’est pas combien d’années je vais vivre, mais comment je vais vivre ces années. La qualité prime sur la quantité.

Cela mène à la troisième question: Quel est le sens de notre présence dans ce pays? Si notre présence n’a pas de sens, l’émigration s’avère la bonne décision. Grâce à cette crise, les chrétiens ont découvert leur responsabilité à l’égard de l’autre, du déplacé, du pauvre, et des musulmans. Ce n’était pas facile. Les chrétiens ont vécu longtemps avec un sentiment d’islamophobie. Maintenant, ils affrontent le défi de la charité évangélique. 99% des déplacés sont des musulmans, ils sont venus et se sont installés dans les quartiers chrétiens, et leur présence pose aux disciples du Christ cette gênante question: «Je suis musulman déplacé, je suis actuellement ton voisin, peux-tu m’accepter comme je suis?» Là, nous avons découvert la dureté de nos cœurs, et l’appelle du Christ à la conversion. Ça ne sera pas facile. Ça demande toute une politique pastorale basée sur l’amour et l’acceptation de l’autre qui est différent. Apprendre à accepter l’autre différent, et l’aimer, est notre objectif pour le présent et pour l’avenir.

1 décembre 2016
Des bombardements, toute la semaine, ont fait rage sur l’autre côté d’Alep, dite "Alep orientale". Les obus qui tombent sur "Alep occidentale" sont moins nombreux. L’armée du régime gagne du terrain et pousse les rebelles loin de nous. Ce qui fait que nous sommes de plus en plus loin de la portée de leurs tires.

Le déplacement des civiles d’Alep orientale est intense. Il y a des points de passages, et on prend en charge les gens directement par bus à un endroit qui s’appelle Jibrine. On vérifie qu’ils sont bien des civiles, on laisse passer les présumés innocents rejoindre leurs proches à "Alep occidentale" ou ailleurs, tandis que ceux qui n’ont personne logent dans camps installés pour les accueillir.

Nous sommes à la fin de l’année, et toutes les organisations internationales ou associations locales bénéficient d’un surplus d’argent: elles ont toutes amplifié les chiffres des dépenses lorsqu’elles ont présenté leurs demandes d’aide. Ce qui fait que plus d’une dizaine d’entre elles se bousculent en ce moment pour apporter de l’aide à ces déplacés. Conduits par notre principe de faire ce que les autres ne font pas, et d’aller là où les autres ne vont pas, nos collaborateurs du JRS se sont rendus aux points de passages pour savoir s’il y a besoin d’aide… Comme ce n’est pas le cas, nous comptons aller à Jibrine pour faire ce que les autres ne font pas.

Grâce à l’avancée de l’armée du régime, nous avons pu voir l’état des zones que l’aviation a bombardées durant trois ans. Notre Centre de Saint Wartan était sur la ligne de démarcation. J'ai pris des photos aujourd’hui. J’ai essayé d’accéder de plus près, mais l’armée interdit l’accès pour des raisons de sécurités, dit-elle. Je peux affirmer qu’il ne reste de ce centre que des pierres. Même les cadres des portes et fenêtres ont disparu.

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Cinq ans de guerre à Alep... «Les combats entre forces pro-gouvernementales et rebelles, qui divisent la ville depuis 2012, se sont intensifiés dans les dernières semaines. Des centaines de personnes sont mortes et de nombreux civils sont privés d’eau, d’électricité et de denrées de base», relate Le Temps de ce 17 août 2016. «Nous risquons de voir à Alep une catastrophe humanitaire sans précédent à l’issue de plus de cinq années de massacres et de souffrances dans le conflit syrien», a affirmé Ban Ki-moon mardi devant le Conseil de sécurité de l’ONU dans son rapport mensuel sur l’accès de l’aide humanitaire, consulté par Reuters.
Sur place, à Alep, le Père jésuite Sami Hallak, engagé auprès du Service jésuite des réfugiés (JRS), relate dans son journal les tensions, les pénuries, les peurs et les difficultés de garder une harmonie entre communautés quand la situation s’envenime.
Nous avons déjà publié quatre extraits de ce journal depuis avril 2015. Voici le cinquième reçu ce 17 août à la rédaction de la revue choisir.

Journal du Père Hallak sj du 2 au 13 août 2016

2 août 2016
«Ne coince pas ton chat, sinon il te griffe». Voilà la règle qui s’applique maintenant à Alep. Le régime a "coincé" les groupes armés qui occupent la moitié de la ville en coupant la route du Castello qui les relie à l’extérieur.

Hier, ces groupes armés ont lancé une attaque en direction du centre-ville, et aujourd’hui, ils en ont lancé une autre. L’attaque d’aujourd’hui a commencé à 15h30. J’ai entendu des tirs, et je croyais qu’il s’agissait des funérailles d’un combattant. Après une demi-heure, les tirs se sont intensifiés. Aussitôt, j’ai donné l’ordre à tous les responsables du JRS d’arrêter leur travail et de partir. Heureusement qu’il était 16h, une heure avant la fermeture. À cette heure, il n’y a pas tellement de bénéficiaires.

A 16h15, un obus est tombé à 100 mètres de chez-nous, on a reçu quelques éclats mais sans dommages. Tout le monde était déjà parti; il n’y avait que moi, rien de grave. Je reste chez moi. S’il m’arrive quelque chose, je serais comme n’importe quel alépin qui reçoit un obus alors qu’il est chez-lui...

3 août 2016
«Agere contra», telle est l'expression ignacienne qui a marqué mes actions cette semaine. Il y a 4 mois, les Grecs-catholiques, évêque et prêtres, ont pris position contre nos scouts, et contre nous par-dessus le marché. Ils ont interdit à leurs troupes de participer au Rallye culturel que notre troupe Saint-Ignace organise chaque année à Alep.

Aujourd’hui, leurs scouts veulent participer à des camps. Mais la vie est chère à Alep et les parents n’ont pas d’argent. Il n’y a en outre aucun moyen traditionnel possible pour que les scouts gagnent eux-mêmes l’argent nécessaire à financer leurs camps. Ces scouts se sont donc adressés à moi pour obtenir des provisions, via le JRS. J’ai exigé une demande écrite signée par leur aumônier, dans laquelle il précise le nombre de participants aux camps et les quantités de denrées alimentaires demandées. Une démarche habituelle et nécessaire pour nos registres de stock.

J’ai été surpris de recevoir huit demandes des 8 aumôniers qui avaient pris position contre nous. Que faire ? Agere contra. J’ai donné l’ordre de provisionner ces troupes généreusement et sans commentaire. Je ne sais pas si les aumôniers ou leur évêque comprendront ce geste. En tout cas, certains chefs l’ont compris, car en partant, ils ont évoqué leur boycotte en affirmant qu’ils ont obéi à leurs aumôniers à contrecœur, que la décision de ne pas participer au Rallye n’est ni chrétienne ni conforme à cette année de miséricorde. Je leur ai coupé la parole en leur souhaitant un bon camp.

Vive les vacances

5 août 2016
Ce vendredi est le dernier jour de travail pour le JRS avant les vacances annuelles. Je suis au bout de mes forces : solitude depuis 3 mois, tension du travail sans une personne avec qui partager mes soucis et mes joies, chaleur qui m’oblige à mal dormir, même si je dors par terre près de la porte qui donne sur la terrasse (La terrasse est trop dangereuse pour y dormir à cause des balles qui pleuvent). En plus, il faut faire encore beaucoup de choses avant la fermeture du bureau. Des centaines de signatures, des consultations de dernière minute, mettre en lieu sûr l’argent, les documents et les objets de valeur, etc.

Une dizaine de nos employés ont annoncé leur départ de Syrie. Ils ont signé leur démission. Cinq autres partiront après les vacances. Il faut penser à les remplacer. Quant à moi, j’ai établi un plan pour faire des "vacances sociales" : je passerai quelques jours à Homs où je peux voir des amis, une semaine au Liban où je peux voir des compagnons et d'autres amis, aucun jour ne devrait être passé dans la solitude. Même le voyage à Homs, je le ferai en voiture avec une famille.

Comme je dois m’absenter 12 jours, j’ai vidé le réfrigérateur. Le P. Ziad Hilal sj sourira en lisant cela et me dira : «Mais ton frigo est toujours vide, espèce d’avare !» Le pauvre, quand il est arrivé il y a deux semaines, il n’a trouvé dans le frigo que de l’eau comme boisson. À la veille de son départ, il m’a fait fraternellement la remarque. En bon ministre, je suis allé le lendemain acheter du jus, de l’eau gazeuse et de la bière, mais le P. Ziad sj était déjà parti. J'ai tout consommé tout seul. Prière aux compagnons : quand vous venez à Alep, demandez ce que vous voulez et vous l’aurez, car seul, je ne pense qu’aux cacahuètes que le P. Nawras sj qualifie de mauvaise qualité.

Toujours est-il que le frigo est littéralement vide maintenant, et je suis prêt à partir. J’ai passé la clé à un voisin qui ne quitte pas le quartier pour qu’il fasse la garde.

6 août 2016
Jour de la fête de la Transfiguration et anniversaire de mon ordination. J’ai célébré la messe seul à 6h, puis la prière du jour, à 7h30. La famille est venue me prendre pour le voyage. Arrivés près de Ramossé, la police nous a demandé de retourner chez nous : la route est coupée, nous sommes encerclés.

Au marché, les légumes disparaissent, la viande aussi, le prix de l'essence atteint les 600 livres syriennes (S£), soit 2,70 francs suisses le litre contre 225 S£ (1,0125 franc suisse) en temps ordinaire. Je me suis dépêché d’acheter des provisions : conserves de pâté, de viande, de sardines, des cornichons (pour remplacer les tomates) et du fromage. Pour le reste : confiture, olives, thym, nescafé, thé, lait,… j’ai un stock qui me suffit pour des semaines.

Dans l’après-midi, Samir al Omar, qui travaille chez nous au JRS, me téléphone. Lui et sa famille ont quitté leur maison trop proches des lieux de combat. Il me demande s’il peut se réfugier chez-moi, alors que sa famille logera chez des proches. J’ai accepté immédiatement. Cela me sortira de ma solitude que je cherchais à fuir sans réussir.

7 août 2016
Juste avant ma messe dominicale en la cathédrale latine, le président de l’association de bienfaisance Ihsan me téléphone pour me demander si son association pouvait utiliser notre cuisine pour offrir des repas aux déplacés. Je le savais ; tant que je suis à Alep, il est difficile de prendre les moindres vacances. Pour prendre une telle décision, il me faut l’aval des Sœurs Franciscaines, car la cuisine est dans leur jardin.

Sachant que je n’avais pas pu partir, les sœurs m’avaient invité à déjeuner chez elles. J’ai posé la question, et la supérieure a répondu négativement. Les sœurs aussi ont besoin de repos, et des travaux dans la maison ont été planifiés pendant ces vacances. De plus, elles doivent utiliser des pesticides dans leur jardin, et elles ne peuvent pas le faire si la cuisine fonctionne. Très bien, le repos des vacances revient.

Les sœurs m’ont dit qu’elles avaient l’intention de m’offrir la semaine dernière, pour la fête de saint Ignace, quelques tomates, concombres et figues de leur potager, mais elles ont oublié. Cet oubli doit être le fait de saint Ignace qui, du ciel, doit tout connaître du passé, du présent et de l’avenir. Sans ce miracleux oubli collectif, j’aurais distribué les tomates avant mon voyage planifié. Les sœurs m’ont donc offert ce cadeau avec une semaine de retard, ce qui fait que j’ai maintenant trois tomates de très bonne qualité («Trinitatis tomatoes» plutôt que «Très tomatoes» car je les traite avec révérence), qui me suffiront pour trois jours au moins.

Les propriétaires des générateurs qui nous fournissent l’électricité quelques heures par jour ont diminué le nombre d'heures d’électricité et augmenté le prix, car avec l’encerclement, il n’y aura plus de mazout. Nous avons l’électricité de 18h jusqu’à minuit pour 1300 livres syriennes (100 S£ = 0,45 CHF) l’ampère au lieu de 1200 S£. Là encore, comme je dois m’absenter, j’ai payé pour deux semaines d’avance, à l'ancien tarif. Bien entendu, l’eau a été coupée. Mais à cause des vacances, il n’y aura aucun fonctionnaires du JRS à la résidence, et notre réserve d’eau me suffira largement, ainsi que notre réserve d’eau potable. Il reste 100 litres. Avec la chaleur, ils suffisent pour moi et mon hôte pour les 8 prochains jours. Une chose positive en ce début de vacances, n’est-ce-pas ?

8 août 2016
Hier se tenait une réunion pour tous les responsables du parti Baas, le parti au pouvoir. L’amphithéâtre était plein. Ils ont parlé de la situation. Du côté chrétien, deux pasteurs de deux minuscules Églises protestantes ont été invités à cette réunion et un prêtre maronite. Selon ce prêtre, les responsables ont annoncé des jours difficiles : pénurie d’essence, de mazout, de produits agricoles frais et d’eau. Le reste devrait être disponible sur le marché comme d’habitude.

D’autres sources ont affirmé que c’était une opération qui avait pour but de permettre à tous les experts militaires qui aident les rebelles - américains, turques ou autres - de quitter la zone des rebelles dans laquelle ils se trouvent. Le gouvernement pourra alors reprendre les territoires qu’il a perdus et poursuivre sa domination sur la ville.

Le JRS à Damas et au Liban se mobilise. Les responsables nous demandent de leur présenter un rapport sur la situation et les besoins, mais nous sommes dans l’incapacité de le faire. Il y a eu des déplacés mais, dans la grande majorité, ils sont déjà identifiés comme déplacés, et les associations qui les prennent en charge continuent à leur offrir de l’aide.

Sur le plan chrétien, c’est la panique. Je me suis réuni avec le vicaire de l’évêque latin et un frère mariste. Après une longue discussion nous avons opté pour une réunion plus large le lendemain.

A 16h, j’ai rencontré le responsable du Croissant Rouge, il m’a donné l’impression que la situation n’était pas si alarmante au niveau humanitaire, mais risquait d’être catastrophique pour de tous les habitants des zones du régime dans la ville. Les deux jours qui viennent seront décisifs.

9 août 2016
Les légumes ont refait leur apparition sur le marché, mais on ne sait pas si cela va durer. Vie normale, peu de voitures qui circulent, car les gens économisent leur essence. On sent de la tension dans la ville. Nous avons contacté à nouveau le Croissant Rouge : aucun besoin immédiat n’est senti. Le P. Fouad sj, directeur des projets du JRS en Syrie m’a téléphoné. Il m’a demandé d’être prêt à intervenir en cas de besoin. De même, avec son humour british, il m’a «conseillé» de prendre quelques jours de vacances hors de la ville si l’encerclement prenait fin. Merci Fouad, mais ne dit pas cela au Provincial à qui je désobéirais par la force des choses.

Quelques personnes ont essayé aujourd’hui de quitter la ville via la route militaire, mais les barrages de l’armée les ont obligées à faire demi-tour. Concernant l’argent, et par précaution, la responsable des finances du JRS a retiré une somme importante à la banque, et nous l’avons cachée en plusieurs endroits…, en tenant compte de toutes sortes de risques de bombardement ou d’invasion. Si la situation continue ainsi, les banques n'auront plus de liquidités à nous remettre. En tout cas, les banques commencent à cacher leurs dépôts dans des lieux sûrs, elles donnent aussi du liquide pour vider leurs réserves.

Le soir, nous nous sommes réunis, le vicaire de l’évêque latin, le P. Ibrahim al Sabbagh, le P. Elias Adess maronite, le Frère Georges Sabaa mariste, le Dr. Nabil Antaki et moi. Nous nous sommes mis d’accord pour acheter des provisions directement consommables - fromage, boîtes de conserve, confitures, biscuits, etc. - au cas où il y aurait un déplacement de familles chrétiennes, et de stocker une somme d’argent au cas où la ville tombe entre les mains des rebelles et que les chrétiens cherchent à partir. On a établi aussi un plan pour que le départ se fasse en convoi. Tout cela me semble exagérer, mais il faut le prévoir.

10 août 2016
Les nouvelles penchent vers le positif. La nouvelle route du voyage, Castello, qui était utilisée par les rebelles pour s’approvisionner, est actuellement utilisée par le régime pour approvisionner nos quartiers. Les rumeurs disent que d’ici deux jours maximum, le voyage des civils reprendra son rythme normal. Mais d’autres nouvelles affirment que le Grand Combat d’Alep est tout proche, d’où la question : Puis-je risquer une semaine de vacances hors d’Alep et laisser la maison vide? Que se passerait-il si la route était coupée à nouveau? Devant cette hésitation, j’ai décidé d’attendre.

Toujours est-il qu'on commence à voir des fonctionnaires de l’État en tenue militaire. On ramasse les jeunes pour les travaux forcés : remplir des sacs de sable, entasser des pierres pour former des barrages, etc. C’est la mobilisation générale. Pour la route du voyage, on permet aux voitures privées de passer, mais les bus n’ont pas encore bougé. On entend les raids aériens toute la journée, beaucoup pensent à quitter la ville. Je ne sais pas s’ils maintiendront cette intention lorsque la route du voyage sera ouverte.

13 août 2016
La route du voyage est ouverte, dit l’un, elle est encore fermée, dit l’autre. En réalité, elle est ouverte pour les voitures mais pas pour les bus. L’état de la nouvelle route du voyage (via Castello) est très mauvais, et les bus n’y passent pas. Que font les pauvres ? Ils doivent prendre une voiture jusqu’à Sfireh, à 30 km d’Alep, pour 6000 livres syriennes (27 francs suisses). Ensuite ils peuvent prendre le bus pour les autres villes pour 3000 S£ (13 francs 50). Il en est de même pour les arrivants à Alep. Le voyage qui coûtait au pauvre 3000 S£, il lui coûte maintenant 9000 S£ (40 francs 50) et une heure et demie supplémentaire. Une heure et demie de secousses continues et d’appréhension, car certains endroits sont encore dangereux. Les taxis prenaient par passager 8000 S£ (36 francs suisses). Ils prennent maintenant 15 000 S£ (67 francs 50 francs). La route du voyage est-elle ouverte ? Théoriquement oui. Mais dans ces conditions, les gens disent non, ou pas encore !

Le ravitaillement de la ville se fait par cette route. Les camions peuvent passer, mais avec difficulté. Vu la situation - une distance plus longue et une route très mauvaise - on a subit une nouvelle hausse des prix qui atteint les 25%.

Pour le reste, on a de l’eau, mais pas d’électricité, peu de taxis circulent dans la ville - il faut faire la queue pour avoir de l’essence une fois par semaine - les enfants chrétiens qui sont allés en camp avant l’encerclement ne sont pas encore revenus. On estime leur nombre à 400, leurs âges varient entre 9 et 16 ans. Eux et leurs parents ne font que de pleurer.

Quant à moi, j’ai décidé de ne pas partir en vacances, surtout que les troupes en conflit annoncent un Grand Combat très prochainement.


Journal du Père Hallak sj du 22 janvier au 18 février 2016

En ce début d'année 2016, à Alep, en Syrie, l’hiver se poursuit sous les obus. L’absence d’eau se fait cruelle. Les habitants ne manquent pas d’ingéniosité pour économiser cet « or sans odeur », comme le raconte dans son journal le Père jésuite Sami Hallak sj. Chaque goutte d’eau est utilisée deux à trois fois... Et malgré les drames quotidiens ceux qui n’ont pas les moyens de partir veulent continuer à croire aux miracles.

22 janvier 2016
Le moral de la population d’Alep est très bas. L’eau de la ville est coupée, et on parle d’une longue coupure. L’Etat islamique, qui contrôle le barrage alimentant Alep en eau, a coupé l’eau pour des raisons qu’on ignore encore. Un motif de plus pour quitter la ville et, tant qu’on y est, se rendre en Occident. On apprend que de plus en plus de familles émigrent au Canada. A la résidence du Service jésuite des réfugiés, nous avons un grand réservoir (22 000 litres), mais nous avons également une grande consommation. Plus de vingt personnes travaillent à la résidence. Le réservoir peut nous fournir de l’eau pour 12 jours maximum. Je m’inquiète moi aussi.

27 janvier 2016
Toujours des histoires d’obus. Cette fois il est tombé en face de l’église Saint-Michel à 11h du matin. Nous avons une vitre cassée, deux ou trois vitres ont eu des fissures. Le bruit était énorme.

L’eau est toujours coupée. Le désespoir des gens est tel que j’ai été obligé de dire dimanche, dans l’homélie, que l’eau va revenir d’ici une semaine : une affirmation de foi et d’espoir. Cela a fait un bon effet sur les gens, surtout que d’autres affirment, sans référence (tout comme moi), que l’eau sera coupée pour très longtemps. Depuis des mois, j’encourage les gens à la pensée positive. C’est notre seul moyen pour survivre. Toujours est-il que depuis hier, les rumeurs annoncent un retour de l’eau pour samedi (in challah).

A Study Zone, j’apporte tous les deux jours 50 litres d’eau potable pour offrir des boissons chaudes aux étudiants.

5 février 2016
Quinzième jour de coupure d’eau. Les gens sont fatigués psychologiquement et accablés financièrement car ils doivent acheter l’eau : deux livres syriennes pour un litre d’eau non potable (pour les WC et la lessive, voire aussi pour la vaisselle). Notre grand réservoir d’eau non potable est à moitié vide. Je m’inquiète sérieusement.

Depuis trois jours, le Grand combat d’Alep a commencé. L’armée attaque et le bruit des tirs s’entend toute la nuit jusqu’au matin. On n’a pas besoin de réveil matin. Nous sommeillons durant les entractes... En riposte, les obus tombent sur les quartiers du régime. Un obus est tombé proche de l’église franciscaine (église de Saint-Bonaventure, connue comme l’église de Ram). La grande statue de la Vierge s’est cassée. C’est un signe néfaste pour les gens.

Ma maison familiale est en face d’elle, mais je ne m’inquiète pas, elle a déjà été aux trois quarts démolie par les explosions il y a sept mois, et il n’en reste que deux pièces. La porte de l’une d’elle est cassée par l’explosion. J’ai demandé à notre voisin, déplacé lui aussi car sa maison est démolie, de prendre, distribuer ou vendre les quelques affaires utilisables qui restent. Lui est moi avons dit la même phrase : « Vanité des vanités, tout est vanité. ». Une expérience mystique de la guerre.

14 février 2016
On apprend à l’école en Syrie que le pétrole est l’or noir, et le coton l’or blanc. Maintenant, on découvre que l’eau est l’or sans couleur. Et qu’il faut la traiter comme le fait l’orfèvre, c’est-à-dire avec beaucoup d’attention. Voici un mois que la ville est privée d’eau. Les gens l’achètent à un prix élevé ; une dépense qui s’ajoute à celle de l’électricité et qui pousse beaucoup à rester toute la nuit dans le noir, car ils ne peuvent pas se payer les deux. Entre l’eau et l’électricité, ils choisissent le plus nécessaire.

A part l’eau potable qui s’utilise une seule fois, chaque goutte d’eau est utilisée deux à trois fois. Si l’Alépin prend son bain, il met l’eau chaude dans un seau et il se met dans un bassin. L’eau qui coule de son corps est recueillie dans le bassin et sera utilisée pour les WC. Quand il lave le linge, l’eau restante, qui contient des détergents, est ramassée et utilisée pour le ménage (essuyer le sol). Ensuite, l’eau très sale qui reste est utilisée pour les WC (3e usage). Avec cela, on économise l’eau et les détergents tout à la fois. Ces derniers coutent énormément cher.

Notre réservoir de 20 000 litres était presque vide... Depuis trois jours, nous cherchions à nous approvisionner en eau, mais il fallait attendre notre tour ; la liste d’attente est longue. Par ses relations avec d’autres associations, le Père Ghassan a pu obtenir une citerne hier. On a eu 15 000 litres d’eau, une quantité incroyable. On peut passer le mois avec... Des rumeurs disent que l’eau reviendra d’ici un mois.
Petite anecdote : aujourd’hui c’est la Saint-Valentin. Le slogan : « Je t’aime même si tu pues. » Le cadeau le plus apprécié : un bidon rouge... à condition qu’il soit rempli d’eau.

15 février 2016
Journée macabre. Les combats sont intenses et la riposte aussi. Les obus tombent partout, mais les chrétiens n’y sont pas très sensibles tant qu’ils ne tombent pas sur leurs quartiers. Les morts restent pour eux des chiffres. Mais lorsque les bombardements atteignent les quartiers chrétiens, les chiffres deviennent des personnes. Avant-hier, trois personnes ont été tuées, hier, six. La peur envahit tous les chrétiens. Ils sont restés dans la ville parce qu’ils n’ont pas les moyens pour partir.

Pour la première fois à la télévision privée pro-régime, les cris de femmes chrétiennes interpellant le président ont été diffusés : « On en a assez, trouve une solution ! » Habituellement, les chaînes pro-régime et la télévision officielle interviewent des Alépins affirmant qu’ils acceptent les difficultés et les humiliations au nom de la résistance aux groupes armés et aux terroristes, ennemis de la nation.

18 février 2016
L’eau est toujours coupée. Nous recevons un bain turc de paroles. Des rumeurs disent que nous aurons l’eau dans deux jours, d’autres affirment que l’eau des puits creusés dans la ville a baissé jusqu’à un niveau alarmant. La consommation est grande. Deux millions de personnes ont besoin d’eau. Partout dans les rues, jour et nuit, on voit les camionnettes qui transportent l’eau. La bouteille d’eau potable est à 125 livres.

Mais les chrétiens arrivent encore à trouver des signes d’espérance. Dimanche dernier, je parlais avec un plombier. Il me demande si j’ai vu le miracle de la statue de la Vierge que l’obus a fait sauter. « Le miracle ? ai-je demandé, mais la statue est cassée ! » « Oui, dit-il, mais le visage de la Vierge et presque tout l’avant de la statue sont restés intactes. Ses mains jointes en prière sont légèrement cassées, c’est tout. C’est un miracle Père ! » Je me dis : « Ta foi est le miracle. La statue est tombée, cassée, et tu vois dans les débris des signes que le Seigneur est avec nous. » Cet homme m’a fait penser au centurion qui, devant le Christ mort, dit : « Vraiment cet homme était le fils de Dieu.

Le plombier n’est pas seul. Beaucoup ont oublié que la statue est tombée et ne se rappellent que des parties qui sont restées « miraculeusement » intactes, même si ces parties ne forment que le tiers du volume.


La revue culturelle jésuite choisir a publié deux extraits de ce journal en 2015 déjà, le premier en date du 29 avril et le second en date du 5 novembre que nous retranscrivons ci-apèrs. Aujourd’hui, les dernières nouvelles du Père Hallak sj relatent la dureté de l’hiver, les pénuries de carburants et d’électricité, les prix effarants des denrées alimentaires qui assombrissent les fêtes de Noël, mais aussi l’espoir des étudiants.

Journal du Père Hallak sj du 5 novembre 2015 au 17 janvier 2016

5 novembre 2015
Les rumeurs se confirment. L'encerclement d'Alep est terminé. Aujourd'hui, les fruits commencent à réapparaitre sur le marché.

9 novembre 2015
A Alep, la vie a repris un cours normal. L'eau est revenue, mais pas l'électricité. Les vendeurs de bonbonnes de gaz ont repris leurs tournées, annonçant leur passage sur la musique de Fayrouz (Le choix de cette musique reste un mystère).

Aujourd’hui est un grand jour. Nous avons enfin démarré notre nouvelle mission. Deux centres commencent à accueillir leurs premiers étudiants. L'un est à Hay el Syriane (Quartier des Syriaques), dans les locaux des syriaques orthodoxes prêtés par eux aux pères jésuites -, l'autre (the Study Zone) est à Suleymanieh.

15 novembre 2015
La mission de la Study Zone (Zone d’étude) nous remplit d’espoir. Cette Study Zone est en fait un magasin transformé en salles d'étude. Un véritable bijou de 100 m², très bien exploité, ouvert tel un espace publique, hors des murs des églises ou des couvents. Dans cet espace laïc, si j'ose dire, un jésuite est présent en permanence. Il poursuit son travail de lecture, d’écriture et il fait la connaissance de ses "clients". Petit à petit, ces derniers échangent avec lui leurs inquiétudes, leurs espoirs ; leurs conversations font, en quelque sorte, office d'accompagnement informel.

Nous n'attendons plus que les gens viennent à notre rencontre, nous allons vers eux, comme l’a recommandé le pape François dans sa lettre aux consacrées et consacrés Scrutate du 8 septembre 2014, et comme cela a été recommandé par la 35e Congrégation Générale.

Jeudi, vendredi et samedi, nous avons distribué un coupon d'achat à 600 familles chrétiennes. Elles peuvent ainsi s’approvisionner dans des magasins désignés en denrées alimentaires et en détergents pour une somme de 4000 livres syriennes (S£), soit 10 dollars ou 63 francs suisses (CHF). J'ai fait ma tournée auprès de ces magasins, et j'ai vu ces familles faire leurs courses. Lorsque le prix des articles choisis atteint 4100 S£, ils payent la différence. Mais si cela atteint 4300 (moins d’un dollar de plus), ils rendent un article pour que le total baisse. Ils n'ont pas d'argent. J'en avais les larmes aux yeux.

En attendant le P. Ghassan pour une visite prévue ensemble, je me suis arrêté chez un fleuriste. On a commencé à parler de l'actualité, plus précisément des attentats du 13 novembre à Paris et du fait qu'on ait retrouvé un passeport syrien à côté de l'un des terroristes. « Parce que quelqu'un qui va faire un attentat prend avec lui son passeport et son livret de famille comme s'il allait chez Caritas ? Ce n'est pas possible », a protesté l'employé du fleuriste. Cette phrase m'a fait rire. Elle est le produit des évènements. La pauvreté est telle à Alep que les associations d'aide proposent fréquemment des distributions d'eau, de coupons d'achat, d’aide financière pour l'école, etc. Et à chaque fois, il faut prendre avec soi son livret de famille pour s'inscrire et recevoir cette aide. Il en est de même pour avoir du gaz, du mazout, etc., de l'Etat. Comme le disent certains : « Durant cette crise, on utilise notre livret de famille plus que notre carte d'identité. »

25 novembre 2015
C'est le 34e jour sans électricité. Heureusement qu'il y a du mazout pour les générateurs. Aujourd'hui, l'Internet est revenu après presque 10 mois de coupure. Il est lent, très lent, mais c’est déjà ça.

Avant-hier, 23 novembre, le directeur des affaires sociales (un alaouite) nous a rendu une visite de courtoisie. Nous avons parlé de la nécessité d'œuvrer pour changer les mentalités, de la crainte des frères musulmans qui peuvent manœuvrer à travers les associations caritatives. Il nous a incités à concentrer nos actions sur la formation plutôt que l’aide alimentaire. Nous lui avons alors fait savoir que des responsables du service des renseignements nous avaient formellement interdit de travailler dans ce secteur.
Hier, 24 novembre, le responsable du département "confessions" (Tawae'f) du service de renseignement de la sécurité de l'Etat (un alaouite également) nous a rendu visite. Il a entonné exactement le même discours. Le P. Ghassan lui a clairement indiqué qui, au service des renseignements, nous avait interdit de travailler dans le domaine de la formation. Ainsi, il lui a fait comprendre que si la plus haute instance ne nous demandait pas explicitement de travailler dans ce domaine, nous ne ferions rien.

Une personne haut placée de la commission de la sécurité de la ville a depuis contacté le P. Ghassan pour, soi-disant, prendre en charge 200 repas de notre cuisine. Qu'est-ce que cela signifie ? Mon analyse est la suivante: La Syrie se prépare à entrer dans une période de gouvernement de transition. Le régime est conscient qu'il a perdu beaucoup de crédits. Il sait que les islamistes s’infiltrent, par la voix caritative des associations, suivant le même plan que les Frères musulmans en Egypte pour gagner une popularité. A Alep, le JRS a réalisé un travail sérieux et a fait preuve d’esprit d'ouverture, de professionnalisme en matière de réconciliation et de rééducation, ainsi que d’une capacité d'influence non négligeable. Les regards se tournent vers nous comme une chance parmi d'autres de faire barrage à l'intégrisme puisque la politique d'oppression ne donne plus aucun résultat.

Pour nous, c'est une lueur d'espoir. Si on se pose tout de même des questions sur ces visites mystères, on les apprécie. Tous les visiteurs nous disent combien nous avons une bonne réputation dans la ville. Nous le savons bien, et apparemment cela se dit au plus haut niveau.

9 décembre 2015
Nous sommes en période de l'Avent. Un obus est tombé il y a 5 jours devant le restaurent Courtouba, à 30 mètres de chez nous. Il a touché le deuxième étage de deux immeubles. L'un des immeubles est celui de Liliane Batikha, une bienfaitrice de la Compagnie. Les dégâts ne sont que matériels.

15 décembre 2015
À Alep, la majorité de ceux qui restent sont pauvres, voire extrêmement pauvres. Ils n'ont pas les moyens de fêter dignement Noël et ça les attristent. Nous allons profiter de la marge de liberté financière et d’action que la Compagnie de Jésus nous a accordée par rapport au JRS pour préparer quelques surprises aux habitants et transformer leur tristesse en un peu de joie.

Pour égayer le quartier de la Study Zone, nous avons décoré sa vitrine avec de petits lampions comme dans le vieux temps. Une mère s'est arrêtée devant avec ses petits-enfants et leur a dit : « Vous voyez ? Avant la guerre, on décorait tous nos quartiers comme ça à Noël. »

La deuxième surprise était destinée spécifiquement aux 600 familles chrétiennes que nous desservons. Elles ont reçu ce mois de décembre un coupon d'achat de 3000 S£, plus un autre coupon pour de la viande (de 1000 S£), et un troisième pour trois pièces d'habits neufs. « Ça nous a fait un choc », a dit l'un d'eux. Une femme, les larmes aux yeux, s’est exclamée : « Ya Allah (Oh mon Dieu) on va fêter ! »

La troisième surprise était pour les étudiants de l'Université : ils ont reçu chacun une somme de 10 000 S£ pour leurs études. Les étudiants avec un besoin particulier ont pu être exhaussés. Un exemple ? Grâce à un don que le P. Ghassan avait obtenu, nous avons pu offrir un ordinateur portable à chaque étudiant chrétien de la faculté de génie informatique ou d’architecture. L’un de ces étudiants, qui avait travaillé dur pour économiser de quoi s’offrir cet outil de travail sans y parvenir – les prix ne cessant d’augmenter - était désespéré. Lorsqu'il a reçu son portable, il a dormi avec. Un autre a demandé à sa maman: « Pince moi, je veux être sûr que je ne rêve pas. »

25 décembre 2015
Hier, le feu s’est invité à la fête de la nuit de Noël. Ça tirait partout. L'obus le plus proche est tombé à 30 mètres de chez nous. Les murs de la résidence ont vibré. Et ce soir, ça a recommencé.

Grâce aux dons, des vêtements neufs ont été distribués à presque tout le monde. Les jeunes de 25 ans et moins ont eu droit à deux vêtements dont une paire de "jeans". Du coup, le jour de Noël, on se serait cru en Corée du Nord ou en Chine : tous en uniforme blue-jeans !

1er janvier 2016
Le JRS est en vacances, et la maison est vide. La grippe se propage lentement dans la ville. Il n'y a plus de places dans les hôpitaux. Les personnes âgées ou fragiles meurent. Il fait froid partout. Le manque de mazout, l'absence totale d'électricité (depuis déjà 3 mois), et la pénurie de gaz, font que les maisons ressemblent à des réfrigérateurs. Cette semaine, on compte 36 morts parmi les 35 000 chrétiens qui restent en ville. Je compte tous les jours les annonces de décès affichées aux portes des églises. Côté musulman, le chiffre est encore plus inquiétant : jusqu'à 40 décès par jour selon certains. Je pense que le nombre est malheureusement encore plus élevé que cela.

Le prix de la viande a atteint les 3200 S£ (environ 51 francs suisses le kilo). Pour le repas des fêtes, tous les chrétiens sont passés au poulet (1700 S£ le kilo, soit quelque 27 frs le kilo). Le génie culinaire aleppin a vite converti tous les plats traditionnels au poulet : mehchi, kebbé, michwi. Les dames disent que la chair de coq est meilleure que celle du poulet… Il faut leur faire confiance. Toujours est-il que cette "conversion" a été le sujet de mes homélies et celui du bulletin de dimanche que j'écris chaque semaine pour l'Eglise latine (et maronite). C'est un signe de souplesse qui permet au Saint-Esprit de travailler. Les Aleppins ont une difficulté particulière devant le changement des habitudes, surtout quand cela concerne la réduction des dépenses ou la simplification des nourritures.

4 janvier 2016
Il fait un froid de canard : la température a encore baissé. Le P. Ghassan est revenu de sa retraite. Il semble que la neige tombe sur toute la Syrie, sauf à Alep qui n’en subit "que" les conséquences : un vent glacial. Ce matin, dès que j'ai quitté mon lit, j’ai commencé à frissonner. Les quelques minutes qu'il faut pour enlever mon pyjama et m'habiller ont été une torture. J'ai regretté de ne pas avoir dormi avec mes vêtements. J’y ai bien pensé hier, mais je ne l'ai pas fait. A midi, le P. Ghassan m’a dit qu'il avait dormi lui avec ses vêtements… A 8h du matin, j'ai regardé le thermomètre. Il faisait -4°C à l'extérieur et 2°C dans ma chambre… Comme saint Ignace nous conseille d'avoir des pensées positives, je me suis dit : « Ma chambre est chaude par rapport à l'extérieur ». Deo Gratias.

Cet après-midi, la neige a commencé à tomber. Je me suis rendu à la Study Zone comme d'habitude. Le nombre d'étudiants qui fréquentent le centre quotidiennement varie de 50 à 60 par jour (40% d'habitués, 60% de nouveaux visages). Nous avons acheté une imprimante A3 couleurs pour les étudiants, un franc succès ! Le prix par copie est raisonnable, et les nombreux travaux des étudiants nous a permis de rentrer rapidement dans nos frais. Quand je suis au centre, mon travail avance lentement : de nombreux jeunes en quête d’une oreille attentive demandent après « le jésuite ».

5 janvier 2016
« Bonne nouvelle ». L'électricité est revenue. À minuit, alors que je me glissais dans mon lit avec mes vêtements pour qu'ils soient chauds quand je les mettrai le lendemain matin, ma chambre s’est soudain illuminée. Incroyable. Cela faisait trois mois qu'on n'avait plus eu d'électricité. J'ai sauté de mon lit en pyjama, malgré le froid, et j’ai couru pour allumer le chauffe-eau. Dans le couloir, j'ai croisé le Père Ghassan qui courait comme moi allumer le chauffe-eau. On s'est félicité pour cet évènement heureux. Je me suis rendormi ; mais, tous les quarts d'heure, j'ouvrais les yeux pour voir si l'électricité était encore là. A 5h12, je me suis levé et j’ai pris un bain chaud ! J’ai pu me rase à la lumière de la pièce au lieu de celle d’une lampe de poche. Quant au Père Ghassan, il s’est endormi à 4h du matin. Je ne sais pas s'il est resté éveillé à cause d'un mal d’estomac ou pour jouir de l'électricité.

Le courant est resté jusqu'à 6h du matin. De quoi mettre le moral de tous au beau fixe. Tout le monde ne parle aujourd’hui que de l'électricité de retour cette nuit. Les dames n'ont pas dormi. Elles ont fait la lessive et enfin pu repasser les chemises et les pantalons.

7 janvier 2016
Après 6 heures de bons et loyaux services, nouvelle coupure générale d'électricité ; Dieu sait pour combien de temps. La température monte. À 8h du matin, il fait "déjà" -2°C. On n’a pourtant pas l'impression qu'il fait si froid. C'est curieux comme le corps humain s'acclimate. Et sentir qu’il garde encore une souplesse pour s'adapter au changement du climat me ravit.

11 janvier 2016
À chaque fois que je médite sur ma vie quotidienne et celle de mes contemporains, je me demande si elle est une grâce ou un signe de décadence. Aujourd'hui, je suis enchanté. Le camion-citerne est arrivée dans le quartier, chaque famille a le droit à 200 litres de mazout. Pour les obtenir, il faut montrer le fameux livret de famille.

De ma famille, il ne reste que moi. Les autres sont mariés ou décédés. Alors, pour la première fois, j'utilise ce livret pour la résidence. Certes, en tant qu'organisation d’aider aux personnes affectées par la guerre, nous recevons régulièrement une ration de mazout. Mais avec ces 200 litres, donnés à la résidence, je me suis senti solidaire avec la population, et membre à part entière de cette "famille" d’infortune.

A la Study Zone, nous avons commencé à préparer le programme de l'après examens universitaires (20 février jusqu'au 7 mars). Nous allons organiser des activités culturelles intéressantes. La campagne publicitaire débutera début février.

17 janvier 2016
Les 14 et le 15 janvier dernier, Mgr Antoine Audo, le Père Ghassan et moi sommes allés en voiture à Touffaha pour participer aux journées de rencontre des jésuites de Syrie. La route était longue, et plutôt mauvaise : brouillard et pluie sur une voie déserte, avec peu de panneaux indicateurs. Nous avons rendu visite au P. Massamiri à Homs avant de gagner Touffaha. La rencontre était apaisante et fraternelle. Au retour, le 16 janvier, nous sommes passés par Btar où Mgr Audo avait quelques affaires à régler. On s'est un peu perdu sur le chemin du retour. On est tout de même arrivé à Alep vers 15h, bien avant le coucher du soleil.

Vers 16h, les obus ont commencé à tomber autour de la résidence : neuf ont explosé sur les dix-sept tirés. Et la nuit, les bombardements ont continué. Vers 22 h, un obus a atterri devant la porte du dépôt de distribution du service pastoral. Ce service est une branche du Service jésuite des réfugiés (JRS) que je le dirige. Il dessert 450 familles dont 375 sont chrétiennes. Le dépôt est en fait une cage d'escalier de l'église St-Michel. Il est situé à 30 mètres de notre résidence. Ce matin, nous avons vidé le dépôt et, à la place de la porte défoncée, le curé a construit un mur. À midi, nouvelle vague d’obus. L’un est tombé proche de l'église des arméniens protestants à Abbara, en plein souk. C’est à une septantaine de mètres de chez nous. Il a malheureusement fait beaucoup de victimes. Selon les nouvelles, plus de 60 obus ont été tirés ces dernières 24 heures sur la zone contrôlée par le régime, mais la plupart sont tombés loin de notre résidence.


 Journal du Père Hallak sj du 1er septembre 2015 au 3 novembre 2015

Nous avons reçu aujourd’hui d’autres nouvelles du Père jésuite Sami Hallak, engagé à Alep auprès du Service jésuite des réfugiés (JRS). Il décrit ses conditions de vie dans la ville bombardée, la poussière et la chaleur, le manque d’eau et de nourriture, la résignation des habitants. Chaque jour, la ville est un peu plus désertée. Les « au revoir » tapissent le quotidien des Syriens qui restent et du Père jésuite. « Quel sentiment quand vous voyez des jeunes se jeter dans la gueule de la mort pour vivre », écrit-il suite au départ de deux de ses neveux pour l’Allemagne, via le Liban, la Turquie... et les passeurs... Et aussi : « Nous continuons nos activités au JRS comme avant, mais avec presque 100 personnes au lieu de 150. D’où la question: devons-nous continuer? Vers où irions-nous? Un sentiment étrange nous harcèle le Père Ghassan et moi. Ce que nous faisons pour aider les gens est bien, mais on a l’impression que les gens ont besoin d’autre chose que du pain. Qu’est-ce que nous pouvons faire? Nous ne sommes que deux jésuites dans la ville. Nous tâtons des terrains... Le temps est venu pour passer à l’annonce de l’Evangile, au témoignage de notre foi devant ceux que nous servons en humanitaire depuis trois ans.» Et plus loin : « Le plus dur pour moi est que nous faisons une mission de maintenance non pas une mission de relance. Aucun avenir n’est visible. Nous sommes dans l’aberration totale. C’est pourquoi j’affirme partout que notre crise sera terminée en janvier, février au maximum. Suis-je un faux prophète? Pas du tout. Mon affirmation est sans argument tout comme celle qui dit que la crise durera des années. Avec une différence, la mienne redonne espoir. »

1er septembre 2015
Problèmes de l’eau, problèmes de dos. Depuis 3 mois la ville souffre de la pénurie d’eau. Nous avons des périodes de coupures qui s’allongent jusqu’à 10-12 jours. Nous avons arrangé cela avec des camionnettes caritatives qui pompent l’eau aux réservoirs des maisons pour un prix raisonnable. Maintenant il y a une pénurie d’essence et de mazout. Les camionnettes ne roulent plus. Il faut porter l’eau à la main. Certains groupes de scouts se sont mobilisés pour apporter de l’eau aux personnes âgées. Nous avons assuré à ces troupes 60 bidons de forme facile à porter, chacun peut contenir 10 litres. Nous devons actuellement assurer des physiothérapeutes pour les scouts et les autres qui ont des problèmes de dos à cause du problème de l’eau.

6 septembre 2015
Grâce à un aide de l’Eglise en détresse, et en collaboration avec Sœur Annie de Jesus and Mary, nous commençons nos contacts avec les familles pauvres pour leur payer le prix de 200 litres de mazout, provision pour l’hiver. Il semble qu’une quantité considérable de mazout arrivera demain à Alep, nous devons faire vite pour que les gens s’approvisionnent pour l’hiver. 500 familles chrétiennes sont sur la liste.

10 septembre 2015
On dit : jamais deux sans trois. Et voilà le troisième arrive: le sable. L’eau est coupée, pas d’essence pour apporter l’eau avec les camionnettes, et depuis le 6 septembre une tempête de sable. Ces quatre jours font partie des jours difficiles que j’ai vécus durant cette crise. Je n’ai pas le moral. Le sable très fin est partout. Il fait 35 degrés la nuit, on n’ose pas ouvrir les fenêtres à cause du sable, et il n’y a pas d’électricité pour faire marcher le ventilateur. Je dis bien ventilateur, car l’air conditionné est une utopie. Tout le monde n’arrive pas à dormir avec cette chaleur. Au Soudan je dormais à la belle étoile durant les nuits chaudes, et s’il y avait du sable, je me lavais. Ici, pas d’eau, pas de ventilateur... c’est dur. Tout est sale et poussiéreux. C’est mélancolique. Quant aux gens, et voilà ce qui me chagrine, ils ne disent rien, ils ne protestent pas, ils ne se plaignent pas: c’est fini, ils sont résignés.

Avec cet esprit de résignation, les gens quittent la ville sans bruit. Tous les jours nous disons adieu à 2 ou 3 personnes. Au niveau JRS, ceux qui travaillent avec nous, et qui sont très bien payés par rapport aux salaires payés dans le pays, 20 personnes ont quitté le pays entre août et début septembre. Les uns voyagent avec un visa, les autres prennent le risque de la mer et se mettent à la merci des passeurs. Les motifs se divisent en deux catégories interdépendantes: fuir le service militaire et/ou chercher un horizon. Nous continuons nos activités au JRS comme avant, mais avec presque 100 personnes au lieu de 150. D’où la question: devons-nous continuer? Vers où irions-nous?

Un sentiment étrange nous harcèle le Père Ghassan et moi. Ce que nous faisons pour aider les gens est bien, mais on a l’impression que les gens ont besoin d’autre chose que du pain. Qu’est-ce que nous pouvons faire? Nous ne sommes que deux jésuites dans la ville, et peut-être deux qui analysent et réfléchissent. Nous tâtons des terrains.
Le premier tâtonnement: en collaboration avec les Sœurs franciscaines missionnaires de Marie, nous commençons des week-ends de retraites à Alep chez les Sœurs franciscaines. Nous espérons que cela marche.

Deuxième tâtonnement: ouvrir des centres d’études pour les bacheliers et les universitaires. Notre premier centre est à Hay el-Syriane, dans un local qui appartient aux syriaques-orthodoxes, le deuxième est à Souleymanieh (Study Zone). Les deux centres peuvent servir la majorité des quartiers chrétiens de classe moyenne ou populaire. Les centres seront ouvert tous les jours, les étudiants peuvent venir pour étudier pour une somme médiocre (voire gratuitement pour ceux qui ne peuvent pas payer), ils peuvent également profiter d’un programme culturel proposé et d’un accompagnement spirituel et psychologique. Nous y serons présents quotidiennement dans l’après-midi et le soir, le temps où les étudiants viennent.
Le troisième n’est pas un tâtonnement, mais un rêve. Un lieu où les femmes qui ont la charge de leurs familles (veuves, divorcés, époux absents ou malades) peuvent se rencontrer informellement. De ces rencontres informelles, on planifie quelque chose de formel. Le groupe sera multiconfessionnel, et le projet est de donner à ces femmes un espace pour s’exprimer, partager, et être formées aux valeurs chrétiennes. Le temps est venu pour passer à l’annonce de l’Evangile, au témoignage de notre foi devant ceux que nous servons en humanitaire depuis trois ans. Lorsque nous acquerrons l’expérience, nous pourrons travailler avec d’autres catégories sociales: jeunes ouvriers, orphelins, pères de familles en détresse, étudiants (je fais déjà quelque chose de timide avec cette dernière catégorie).

20 septembre 2015
Beaucoup d’obus sont tombés autour de nous. L’eau est revenue doucement après une semaine de coupure. Aujourd’hui je fais l’adieu à deux de mes neveux. L’un vient juste de terminer ses études en génie civil, il sera donc enrôlé dans le service militaire, l’autre ingénieur en informatique, il voit son avenir clos dans le pays. Les deux iront au Liban, puis la Turquie, puis ils se remettront entre les mains des passeurs pour l’Allemagne ou une autre destination. Quel sentiment quand vous voyez des jeunes se jeter dans la gueule de la mort pour vivre !

23 octobre 2015
Rien à signaler durant ce mois écoulé. Toujours la même misère qui s’aggrave doucement avec un rythme humain, c’est-à-dire un rythme qui nous laisse le temps nécessaire pour s’y habituer et le trouver normal. Il est normal de ne pas s’approvisionner en mazout pour l’hiver car les gens n’ont pas d’argent, normal que ceux qui ont le prix du mazout ne l’achètent pas car leur tour pour les 200 litres n’arrive pas. Normal de rester 4-5 jours sans eau et faire la queue aux points d’eau devants les églises où nous, comités de secours, avons creusé des puits en 2012.

Aujourd’hui le P. Ghassan est partit au Liban avec deux jeunes pour une session sur le choc. Son voyage a été retardé 3 heures à cause des combats sur la route du voyage.

25 octobre 2015
Alep est encerclé depuis hier. Tout de suite, les prix des denrées ont doublé et on fait la queue dans les stations d’essence. On entend les bombes et les obus durant toute la nuit, mais on dort quand-même. A la messe du soir, un obus est tombé sur l’église latine à Azizyé au moment de la communion. La coupole est endommagée, quelques blessés, des débris qui tombent, mais il y a plus de peur que de mal. Aussi vite les 300-350 personnes qui y assistent ont fui ; le curé, un homme méticuleux, a continué la célébration avec une dizaine dans la sacristie (prière de la fin de célébration et l’envoi).

26 octobre 2015
La tension monte, pas d’eau, pas d’électricité, les bonbonnes de gaz disparaissent du marché, les prix triples, pas de légume ni viande: vive les pasta italiana. On ne sait plus quoi faire avec notre cuisine de campagne qui nourrit 8500 personnes. L’encerclement de la ville semble pour une longue période, au moins jusqu’à samedi, c’est-à-dire après la réunion de négociations à Vienne. Cet encerclement, il est clair, est un moyen de pression sur le régime et ses alliés.

3 novembre 2015
J’ai 3 tomates dans le frigidaire. Je n’ose pas les manger. Elles coutent actuellement le salaire d’un jour de travail pour un ouvrier. Je les regarde chaque jour et je me dis: « Oh, qu’elle chance que j’ai! » L’encerclement d’Alep continue, et les gens se taisent. Ils sont las, ils n’ont aucune envie de parler ni de protester. Ce n’est pas par peur mais par désespoir. Au marché, on ne trouve que des aubergines, haricots verts, laitue et persil (et les 3 tomates que j’ai au frigidaire). La viande se trouve encore mais pas le poulet. Pas de gaz, ni d’essence, ni de mazout. Pas d’eau, ni d’électricité. On ne peut même pas pomper l’eau aux réservoirs. La plupart des vendeurs de sandwich ont fermé, même les vendeurs de fallafels, le sandwich des pauvres. C’est là que je me suis rendu compte que la plupart des sandwichs sont à base du poulet et de pomme de terre, deux matières qui n’existent plus. Un médecin me dit: « si cela dure encore deux semaines, mon appareil RMI sera hors service car l’hélium s’évaporera s’il n’y a pas d’électricité. Mon réservoir de mazout pour le générateur me suffira douze jours. »

Ghassan était parti juste avant l’encerclement de la ville pour une session au Liban sur le traumatisme. Maintenant il doit soigner son choc d’être coincé hors de la ville, et de ne pas pouvoir revenir. Quant à moi, je suis seul, avec mes écrits, mes pensées et les projets de la Compagnie dans la ville. Le plus dur pour moi est que nous faisons une mission de maintenance non pas une mission de relance. Aucun avenir n’est visible. Nous sommes dans l’aberration totale. C’est pourquoi j’affirme partout que notre crise sera terminée en janvier, février au maximum. Suis-je un faux prophète? Pas du tout. Mon affirmation est sans argument tout comme celle qui dit que la crise durera des années.

Avec une différence, la mienne redonne espoir.

La prostitution cachée augmente considérablement parmi les musulmans aussi bien que parmi les chrétiens. Il n’est pas nécessaire de dire pourquoi, ni de donner un discours moral ou de faire quelque chose. C’est une question de survie au milieu de ces sauvageries. D’ailleurs, à cause de cela peut-être que la roue économique continue à tourner. L’émigration, n’en parlons pas. Un étudiant à la Faculté de médecine dentiste me dit qu’ils étaient 70 chrétiens dans sa promotion, ils sont actuellement 5. A la Faculté des sciences sociales, il y avait 750 étudiants musulmans et chrétiens l’an dernier, ils sont 350 cette année. Les autres? Ils sont partis.

Je dois terminer ce journal maintenant et aller voir mes tomates. Parler de la situation me fait mal, les deux tomates me remontent le moral. Oui deux tomates et pas trois, car hier j’ai mangé une, mais ce n’est pas de ma faute. C’est la cuisinière, sans me consulter, qui a ajouté une à la salade d’aubergine, notre déjeuner: aubergine épluchée, bouillie, assaisonnée avec l’huile d’olive, l’ail et... UNE TOMATE.


Journal du Père Hallak sj du 7 au 26 avril 2015

Un message poignant a pu être envoyé d’Alep par le Père jésuite Sami Hallak qui a fait le choix de ne pas quitter le pays, et de rester auprès de la population bombardée. Tout comme le Père Frans van der Lugt le fit lui aussi, avant d’être assassiné, le 7 avril 2015. Ce message rédigé sous forme de « journal » est parvenu au Père Alex Bassili sj, socius du Père Provincial du Proche-Orient, et nous le retransmettons ici dans son intégralité. Car, comme le dit le Père Bassili, « il faut que le monde sache qu’il y a, malgré toutes les obscurités, des lueurs d’espoir qui donnent la force de vivre ».

7 avril 2015
Un an est passé depuis le décès du Père Frans le 7 avril 2014. Les combats s’intensifient à Alep. Les chrétiens vivent un cauchemar suite à la récession de la ville d’Idlib (60 Km d’Alep) entre les mains des fractions islamiques. Certes, les chrétiens de la ville d’Idlib sont sortis sains et saufs, excepté deux personnes qui sont tuées. Mais personne ne voit la moitié pleine de la coupe. Personne ne veut savoir la raison pour laquelle ces deux personnes sont assassinées alors que les autres ne sont pas touchées. Heureusement il n’y a pas d’Internet, et donc, pas de nouvelles qui manipulent et effraient. Mais la peur est là.

Aujourd’hui, le cousin du Père Mourad est mort. Il voulait hier se rassurer de son appartement Place Farhat. Lorsqu’il y est entré, un obus a touché la maison, et l’appartement commence à brûler. On ne sait pas comment il est mort : est-ce par un éclat ou par l’incendie ? Bref, c’est une mort atroce. Le corps est complètement noir. Sa famille est sous le choc.
J’ai commencé à sensibiliser les évêques pour accélérer la préparation des lieux d’hébergement au cas où les fractions armées envahissent nos quartiers. Le projet est le suivant : que les évêques demandent au Croissant Rouge, à titre de gage, un certain nombre de matelas et de couvertures ; ils les gardent dans les sous-sols des églises et des monastères, et ils les utilisent pour abriter les déplacés. C’est un projet simple, réalisable, mais il faut que les évêques en soient convaincus.

Ce soir c’est terrible. Les bombes tombent tout près de chez nous et nous sentons l’odeur de la poudre. Les murs tremblent à chaque explosion. Les balles ou les éclats, je ne sais pas, touchent les façades des bâtiments et font un bruit de pluie.

11 avril 2015
Un véritable carnage dans le quartier de Suleymanieh, un quartier chrétien. Les missiles qui tombent démolissent des immeubles entiers. Hier soir, un missile est tombé proche de ma maison familiale. Beaucoup de morts et beaucoup d’immeubles en ruine. Ce matin, à 5h55, un missile a touché l’immeuble de ma maison familiale. L’immeuble voisin s’est effondré, la moitié de notre immeuble s’est effondrée également, les deux étages qui sont au-dessus de nous sont partis en miettes, nous sommes devenus le dernier étage. La Providence divine a sauvé la famille de mon frère qui habite la maison. Les plafonds de trois pièces se sont effondrés. Un cauchemar. Je suis allé voir : les gens plient bagages et partent. L’exode des chrétiens d’Alep commence.

Un missile est tombé sur le bâtiment de la Société de catéchèse à 50 m de notre résidence, il a percé le plafond mais il n’a pas explosé. Il mesure 2,50 m environ. Un autre est tombé proche de la maison de la sœur d’Antoine Homsy sj, la maison est saccagée mais pas démolie. Ici aussi, la Providence divine les a sauvés.
Les gens éprouvent un arrachement douloureux : soudain disparaissent toute l’histoire personnelle, et tous les souvenirs. Il ne reste que des débris et des personnes tremblantes, effrayées, dénudées psychologiquement de tous les objets d’affection, sans parler de ceux qui ont perdu des personnes chères. Aujourd’hui, j’ai vu dans ces quartiers Job, l’homme éprouvé. Des gens qui ont tout perdu, et les voilà en train de ramasser des morceaux de souvenirs pour partir.

Quoi dire aux gens ? N’ayez pas peur ! J’ai prononcé cette phrase avec force, et les gens l’ont écouté avec foi, car celui qui parle est aussi touché comme eux. Gardez votre calme pour pouvoir prendre une décision sage… Voulez-vous partir ? Partez, moi je reste. Priez de tout votre cœur : « Dieu viens à notre aide ! Seigneur à notre secours ! » Ce n’est plus la consolation que j’annonce mais la consolidation. Je sens que le courage que je montre renforce les gens. Que l’Esprit saint continue à me soutenir par ce courage, car je sens une grande faiblesse au fond de moi-même.

12 avril 2015
C’est la fête de Pâques (orthodoxe). Mais les chrétiens de la ville vivent un Vendredi Saint. Tout le monde crie : « On va partir ! »

Une fois de plus, la communauté chrétienne montre un esprit de solidarité. Tout le monde commence à héberger les déplacés. L’Eglise latine est la première à ouvrir ses salles pour accueillir ceux qui n’ont plus de domicile. Les Grecs-catholiques suivent les pas des Latins. Les autres, je n’ai pas encore des nouvelles d’eux.

Le moral est très bas. Personne ne comprend le sens de ce qui se passe. Mais les chrétiens sont convaincus que le plan de les chasser de la ville commence. L’Etat a envoyé en urgence le ministre des Affaires sociales et le Premier secrétaire du Parti Baath pour visiter les évêques et leur demander de rassurer les chrétiens et ne pas croire les rumeurs qui circulent et qui disent que le régime rendra Alep aux fractions armées comme il a fait à Idlib. Mais personne ne les croit.

Aujourd’hui, le P. Antoine Kerhuel (n.d.l.r. : membre du Conseil général de la Compagnie de Jésus ) m’a téléphoné de Rome. Il le fait à chaque fête, mais son téléphone aujourd’hui avait un goût spécial. Il me donnait une grande consolation. Je me sentais soutenu. Le P. Antoine ne m’a pas parlé d’une manière rituelle : comment allez-vous? Il voulait vraiment savoir ce qui se passe et se rassurer que je suis bien, moi le seul jésuite actuellement à Alep. Bref, cela me faisait un grand bien. Il me remontait le moral. Merci Antoine. P. Nawras (n.d.l.r. : Père Sammour Nawras, directeur du JRS Syrie) téléphone aussi tous les jours pour s’informer de la situation.

13 avril 2015
Journée de course. D’un côté, je dois aider mon frère à sauver ce qu’on peut sauver de la maison avant son effondrement, de l’autre, je dois organiser des abris de nuit dans les sous-sols des églises, car les combats s’intensifient la nuit. Contact avec l’évêque latin, un homme ouvert sans réserve à toutes les propositions, formation d’une cellule de crise, etc. La nuit, les combats s’intensifient. Que Dieu nous garde pour demain.

14 avril 2015
Le Nonce apostolique m’a téléphoné aujourd’hui de Damas pour s’informer de la situation.

Le plus douloureux est la rencontre des gens. A chaque rencontre c’est la mélancolie qui sort. Pessimisme général. Homme de la ville que je suis, célèbre par mes écrits et homélies, et surtout solidaire dans la souffrance par le fait que notre maison familiale est bombardée, les gens cherchent à me voir pour parler. Je les soutiens autant que l’Esprit saint m’inspire, et il m’inspire. Pour ceux qui partent, je leur indique des lieux en Syrie où l’hébergement n’est pas cher, car les habitants des lieux habituels - Vallée de Chrétiens, Mashta el-Helou, Tartous, Lattakié - exploitent inhumainement les déplacés et demandent des loyers extrêmement chers.

Ces deux jours les enterrements se font en groupe : trois cercueils, quatre à la fois. Et la télévision de l’Etat court pour filmer et exploiter ce drame à son profit. Jusqu’à maintenant on a enterré 12 personnes. A compter les autobus et les racontars, 160 familles chrétiennes ont quitté la ville ces deux derniers jours. Le triple de ce nombre quittera durant cette semaine. Plusieurs tentations de suicide sont signalées. Au niveau des combats, les factions armées donnent l’impression qu’elles avanceront bientôt sur la ville. On ne sait pas ce que le destin nous réserve.

Statistiques :
Pour évaluer la situation, les statistiques peuvent donner des chiffres indicatifs. Une dizaine de compagnies de voyage n’a plus de places vides jusqu’au 18 avril dans leurs 60 autobus qui transportent 2500 passagers par jour. 200 000 valises sont vendues ces trois derniers jours, selon un commerçant. Il nous a montré son dépôt vaste presque vide. Il ne lui reste que des coffrets de maquillages et des sacs à main féminins. A l’école Enayé, 8-10 élèves de chaque classe sont absents aujourd’hui pour raison de voyage, soit 140-180 élèves. L’école Enayé est une école catholique pour la classe sociale moyenne. Un dispensaire caritatif a accueilli hier et aujourd’hui 10 enfants qui bégaient par traumatisme, une trentaine qui font pipi au lit ou qui ont des cauchemars.

16 avril 2015
Peur, panique et inquiétudes pour demain, fête de l’indépendance. Les rumeurs disent qu’il y aura des combats féroces. Nous avançons dans la préparation des abris. Beaucoup me contactent pour les conseils de tout genre : on veut quitter la ville, on n’a pas beaucoup d’argent, où faut-il aller ? on a peur ces deux nuits, où pouvons-nous dormir ? J’ai l’impression que je suis devenu une référence. Des prêtres même orientent les gens chez moi, et je ne sais pas pourquoi. J’oriente les gens discrètement, pour ne pas attiser la panique, vers les abris pour passer la nuit. Aujourd’hui, à la demande de l’évêque latin, j’ai envoyé à l’évêché 30 matelas et 60 couvertures. 25 personnes ont l’intention de passer les nuits de ces 2 ou 3 jours au sous-sol de l’évêché.

Ceux qui ont quitté la ville sont de retour en masse. On peut dire que 75 % sont revenus, mais beaucoup ont l’intention de repartir à la fin de l’année scolaire, c’est-à-dire vers le mi-mai.

26 avril 2015
Un dimanche terrible. J’écris ce journal avec l’odeur de la poudre. Deux explosions ont secoué la ville. L’une est à Jdaydé, à 100 mètres de la résidence, l’autre au vieux souk, entre les deux quelques secondes. Ensuite des combats et des obus. J’ai célébré la messe dominicale en la cathédrale latine à 5h. Normalement 400 à 500 personnes assistent à cette messe, il y en avait 80. Les gens ont peur. Durant la messe, les murs de la cathédrale vibrent, les gens tremblent, et l’évangile est sur le bon pasteur qui ne laisse pas ses brebis. Quoi dire ? Restons-nous en lien avec le Seigneur pour qu’il nous soutienne dans nos peurs. Je dis bien : nous. Le scénario que la ville va tomber bientôt entre les mains des rebelles n’est pas exclu, mais rien de nos appréhensions négatives n’aura lieu. J’encourage les gens à rester calmes, à ne pas fuir tout de suite, car si nous, les chrétiens, nous sommes nombreux, on peut revendiquer quelques choses des nouveaux occupants.

Notre sous-sol est utilisé aujourd’hui comme abri pour la première fois. Il y avait un stage de secourisme pour nos fonctionnaires au JRS. Lorsque les combats ont commencé à 100 mètres du Cercle catholique, tout le monde est descendu et a pris refuge dans notre sous-sol jusqu’à 16h30.

Trois abris dans les sous-sols des églises sont déjà équipés, le quatrième et le cinquième seront prêts demain. Je travaille avec Ghassan en toute vitesse. Nous procédons d’une manière ecclésiastique, c’est-à-dire en contact avec les clercs qui sont en charge dans leurs églises, alors que d’autres ont choisi une autre voie et ils sont encore à la phase des discussions et des réunions.

Mission Jésuite

Fondation jésuites international

jesuitenwelweit 66228

La Fondation jésuites international suisse dans la monde - jesuitenmission weltweit en allemand - est l'œuvre d'entraide suisse des jésuites pour l'action sociale et pastorale en Afrique, en Asie et en Amérique latine.
www.jesuiten-weltweit.ch

Mercy in Motion

MerciMotion2 7a497

MercyMotion logo 4f7d5Mercy in Motion est la Campagne internationale du Service jésuites des réfugilés (JRS) qui vise à donner l'accès à l'éducation à queqlue 100 000 enfants réfugiés. Elle vise ainsi à récolter des dons pour financer des écoles dans les camps.
www.mercy-in-motion.org

Réseau de bénévoles

S'immerger dans une autre culture

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Le service volontaire international des jésuites s'adresse particulièrement aux jeunes. Il leur propose de s'immerger dans un autre continent, dans une culture étrangère, en participant à un projet social des Jésuites, visant à défendre la justice dans un monde globalisé, en plus de grandir spirituellement par la foi.
www.jesuit-volunteers.org

JRS Suisse

Avec les réfugiés en Suisse

JRSSuisse 7fd47

Le Service jésuite des réfugiés de Suisse – (JRS) est une ONG d'aide d'urgence aux réfugiés. Sa mission touche divers domaines : éducation, formation, services d'emploi pour les personnes en fuite et les requérants d'asile. Cette organisation vise également à sensibiliser la population et lui faire prendre conscience des problèmes des réfugiés.
http://jrs-schweiz.ch

JRS international

Avec les réfugiés dans le monde

jrsnet 28ddc

Le Service jésuite des réfugiés (JRS) est une ONG d'aide d'urgence aux réfugiés dans les régions du monde en conflits. Sur la base des besoins des réfugiés et des possibilités de l'organisation, le JRS fournit une large gamme de services à environ 950.000 réfugiés et autres personnes déplacées de force. Ces services sont fournis aux réfugiés et personnes déplacées indépendamment de leur race, origine ethnique ou croyances religieuses.
http://jrs-schweiz.ch