Burqa 4 Burqa 87e8eLe débat qui parcourt l’Europe sur l’interdiction de la burqa a divisé l’opinion publique. Christian Rutishauser sj, Provincial des jésuites de Suisse, pose certaines questions fondamentales sur ce que représentent les symboles religieux. Un article écrit pour le mensuel d’octobre de la Commission des conférences épiscopales de l’UE et du Jesuit European Office.

Le débat politique sur l’interdiction de la burqa pour des raisons de sécurité publique n’est-il pas ridicule? Le risque à la sécurité posé par une femme portant un voile intégral n’est-il pas minime par rapport à celui posé par des hommes belliqueux, ayant subi un lavage de cerveau? La discussion qui dure déjà depuis des années sur les femmes musulmanes qui portent un foulard ou la présence, dans les espaces publics, de symboles religieux tels que le crucifix révèle quelque chose de bien plus fondamental. Les symboles en public peuvent prêter à controverse, car ils ont une fonction de rappel visuel, à notre égard, quant aux valeurs collectives et à l’interprétation du sens religieux.

Les symboles à l’âge postmoderne
L’époque moderne a engendré ses propres symboles tels que des drapeaux, des uniformes, etc. pour supplanter les symboles publics de la chrétienté. Des monuments ont également été construits pour nous rappeler des événements sociaux pertinents ou célébrer des avancées techniques. Toutefois, nous assistons très récemment à une prise de pouvoir par les symboles modernes de l’économie et des affaires. Les banques et les grandes sociétés se paient une architecture imposante. Les grandes sociétés s’imposent avec des logos qui se sont transformés en marques de salut. Les publicités promettent un bonheur personnel utopique.

Or, depuis des temps immémoriaux, les symboles portés sur le corps humain ont donné lieu à des débats chargés d’émotion: il fut un temps où notre société considérait le port du pantalon par les femmes comme un acte de transgression et, aujourd’hui encore, il reste un tabou absolu dans les cercles juifs ultra-orthodoxes. Les cheveux longs portés par les adeptes masculins du mouvement hippie étaient une protestation lancée en plein visage contre «l’esprit petit bourgeois» de la génération de leurs parents. Sans parler de la circoncision pratiquée dans le judaïsme et l’islam qui est resté clairement controversé pendant des siècles.

Il existe des débats enflammés sur les tenues vestimentaires, les styles de coiffure et le remodelage du corps que les personnes choisissent pour leur apparence personnelle, bien que les styles de tatouage et les pantalons troués de manière provocante se répandent discrètement et silencieusement. Lorsqu’il est question de l’expression de soi dans notre société individualiste et égocentrique, il semble rester très peu de barrières. Seule la randonnée naturiste – qui peut être perçue comme l’exact opposé du port du voile intégral – a dû faire l’objet d’une restriction légale.

Les symboles religieux en public
La controverse suscitée par le port de symboles religieux en public, qui fait rage entre une culture séculaire éclairée et l’Église a altéré la valeur symbolique de la chrétienté depuis le XIXe siècle, la rendant plus fondamentale. L’islam occidental devra probablement en passer par un processus similaire. En l’occurrence, ni les grandes positions libérales, qui saluent toute forme d’expression religieuse au sein de l’islam, ni les attitudes de la droite conservatrice, qui condamnent tout ce qui est lié à l’islam comme étant incompatible avec l’Europe, ne sont particulièrement utiles.

Tant que nous permettons aux personnes d’afficher leurs narines percées en public,
il n’y a pas de raison de ne pas permettre également le port du voile islamique.

Cela étant dit, on peut encore justifier l’interdiction faite aux femmes de porter le voile intégral en public, étant donné que la démocratie est fondée sur des citoyens – les hommes comme les femmes – qui assument la responsabilité de leur communauté. Ils participent aux discussions et se jettent dans le débat nécessaire lorsqu’il s’agit de négocier des valeurs et des normes collectives. Si l’on veut faire partie de ce processus, il faut renoncer à son anonymat. Les appels téléphoniques, les courriels et les lettres anonymes sont fondamentalement préjudiciables pour la démocratie. Une valeur fondamentale dans une culture séculaire veut qu’une personne montre son visage, assumant ainsi ses responsabilités et permettant aux autres de s’adresser à elle, mais dans le maintien de sa dignité et donc de sa vulnérabilité. A défaut de pouvoir identifier les personnes, il ne peut y avoir de société civile.

Face à face
Cette valeur humaniste inaliénable est profondément enracinée dans les traditions bibliques, dans lesquelles une personne qui regarde une autre en face constitue l’expression de la plénitude de la vie. Le divin se manifeste également dans nos expressions. En outre, pour le philosophe juif Emmanuel Levinas, le visage est la «partie la plus nue» d’une personne, celle qui exprime l’impératif éthique «s’il vous plaît, ne me tuez pas!»
Une personne sans visage devient un écran du projecteur. La personne qui n’est ni vue ni perçue, dépérit.

Dire non au voile intégral et oui au foulard
équivaut à une position différenciée
avec laquelle tant la société que la religion peuvent vivre.

Somme toute, lorsqu’il s’agit de garantir la liberté religieuse pour les musulmans il faudrait évaluer quelle importance représente le voile intégral pour l’identité islamique. Des millions de musulmans sont la preuve vivante qu’il est possible de s’entendre tout aussi bien sans ce voile lorsqu’il s’agit d’exercer pleinement sa foi.

Un examen critique visant à déterminer quels symboles sont acceptables pour être affichés en public constitue la marque d’une société saine, séculaire et libérale. Toutefois, le débat actuel ne peut être bénéfique que si les religions – y compris l’islam – sont perçues comme n’étant pas un simple problème mais aussi comme des partenaires dans une discussion critique constructive. Après tout, nous ne parlons pas seulement de dissimulation visuelle. Il existe aussi l’isolement auditif par le port de casques audio, qui nous amène tous à nous retrancher dans nos mondes isolés, atomisés, et qui représente un obstacle pour la cohésion sociale. Ici également, nous devons commencer à nous engager de nouveau les uns envers les autres. Dans un monde où plus personne ne se parle, où l’on évite le contact visuel en se faufilant au dehors pour sortir les poubelles, nous avons tous à apprendre de l’islam et des autres traditions religieuses.

Christian Rutishauser sj
Provincial des jésuites de Suisse, spécialiste du judaïsme
et membre de la Commission pour les relations avec le judaïsme du Vatican
Version originale de l’article en allemand