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Nathalie Dietschy
Le Christ au miroir de la photographie contemporaine
Voyage au pays du silence
Neuchâtel, Alphil-Presses universitaires suisses 2016, 358 p.

« Soyez Jésus. » L’incitation occupait toute la page du quotidien. Au bas, en petites lettres, rendez-vous était donné pour le casting d’un film à venir. Qui répondit à l’invitation ? Probablement des hommes correspondant au modèle « stéréotypé » forgé par la peinture et le cinéma et inscrit dans la mémoire collective : homme barbu, la trentaine, cheveux longs, visage oblong... Pourtant (faut-il le rappeler ?) les textes des évangiles n’offrent aucune indication sur le physique de Jésus et ne s’accompagnent d’aucun portrait.

Dans ce contexte, le travail de Nathalie Dietschy consacré à la figure du Christ dans la photographie contemporaine s’avère d’emblée passionnant. Sa recherche se concentre sur les trente dernières années, cette période féconde qui offre une diversité inédite, liée à la situation de la religion chrétienne contemporaine.

Dès les premières pages de son livre, Le Christ au miroir de la photographie contemporaine, le lecteur est invité à dépasser les jugements hâtifs et à oublier les flots de commentaires sans intérêt, appelé qu’il est à élargir son regard et à découvrir ces photographies pour ce qu’elles sont, des créations artistiques. Le célèbre Piss Christ (1987) d’Andres Serrano est à cet égard exemplaire d’une œuvre dont on a retenu avant tout le potentiel de provocation, au lieu de se montrer attentif à son écho du texte d’Esaïe 53.

L’historienne de l’art remonte tout d’abord le temps, et montre comment photographie et image christique tissent dès le début des liens qui ne feront que s’intensifier. En 1898 déjà, Fred Holland Day se lance dans un projet destiné à retracer la vie de Jésus et y consacre plus de deux cents cinquante clichés ! Quant au suaire de Turin, il ne tarde pas à retenir l’attention et à fasciner. Le mouvement est lancé, l’intérêt pour ce sujet ne faiblira pas, quand bien même les motivations des photographes évolueront, passant de la confession de foi à la plus grande prise de distance, faisant du Christ un personnage de fiction.

Mise en scène
Pratiques, modalités et valeurs de la représentation christique sont au centre de la deuxième partie consacrée à la mise en scène du sujet. Documents d’actualité, publicités et photographies soulèvent alors la question du statut de l’art : majeur ou mineur ? À quel moment reconnaît-on, sans la surinterpréter, que telle ou telle photographie renvoie au Christ ? Quand peut-elle être considérée comme une véritable création artistique ? Les nombreux exemples analysés, émanant de différentes cultures, soulignent la richesse du thème et attestent de la liberté prise par les artistes. Ainsi la fameuse cène (dernier repas) de Léonard de Vinci a été très largement reprise, pour ne pas dire pillée. Hélas, les artistes se contentent trop souvent de remplacer les disciples par des personnages assimilés à une revendication et non porteurs de symbolique religieuse (des femmes, des homosexuels, des personnes handicapées, etc.). Du coup, la photographie ne présente qu’une reprise inférieure du tableau de maître. Seuls quelques-uns soulèvent de fortes questions en refusant l’illustration. Ils enrichissent de sens leur sujet, à l’exemple d’Olivier Christinat et de ces étonnantes Photographies apocryphes[1] composées après relecture des textes bibliques.

Dans une troisième partie, proposant des œuvres très personnelles, Nathalie Dietschy défend la thèse que «Jésus est le reflet de l’artiste lui-même qui utilise son image, cette icône, qui l’humanise, la transforme, l’actualise ou la détourne, afin que cette figure, Verbe fait Chair selon la théologie, se métamorphose en parole de l’artiste. »

Jésus, l’homme
L’ouvrage dans son ensemble est une mine. C’est pourquoi, avant de le lire in extenso, le lecteur s’arrêtera sur les nombreuses reproductions des œuvres commentées et comparées. Ce faisant, il fera siennes bien des questions fortes abordées par Nathalie Dietschy et percevra combien le traitement de cette figure parle de la société contemporaine et de son rapport au religieux.

D’aucuns en Église s’offusquent de ce qu’ils dénoncent comme une récupération, attestée selon eux par nombre d’œuvres contemporaines. L’accusation est sans fondement, car c’est bien davantage sur le plan économique des emprunts publicitaires que cette opinion pourrait être retenue. Non, la photographie récente ayant le Christ pour sujet ne récupère pas, mais elle participe de l’universalisation d’une figure, dans laquelle se reconnaissent bien des artistes, issus parfois d’univers (non-) religieux non marqués par le judéo-christianisme.

Ces reprises parlent de leurs créateurs, ce qui est sans surprise dans une société marquée par l’auto-fiction. Aujourd’hui où les institutions sont remises en question, où la régulation du religieux fait problème, où l’on parle de société « liquide » à la suite de Zygmunt Bauman,[2] la figure du Christ n’interroge pas moins qu’hier, au contraire, [3] elle interroge autrement.

Paradoxalement, à tant le représenter, c’est moins lui qui est montré que celui ou celle qui le désigne et le met en scène. Le geste artistique a dès lors une portée analogue au fameux mot d’un certain Ponce Pilate : « Voici l’homme. »

ChristMolla3 88381Reprise de la "Cène"de Léonard de Vinci par le photographe israélien Adi Nes

[1] Olivier Christinat, Photographies apocryphes, Paris, Marval 2000, 102 p.
[2] Zygmunt Bauman, La vie liquide, Arles, Rouergue 2006, 202 p.
[3] En sus du travail de Nathalie Dietschy, on consultera l’ouvrage collectif publié sous la direction de Jérôme Cottin, Nathalie Dietschy, Philippe Kaenel, Isabelle Martin, Le Christ réenvisagé - Variations photographiques, Gollion, Infolio 2016, 276 p., qui propose un cahier de douze planches en couleurs, en sus de reproductions en noir et blanc au fil des contributions. Plus largement, on notera combien la figure du Christ génère toutes sortes d’œuvres. Voir à ce sujet : Alain Boillat, Jean Kaempfer et Philippe Kaenel (dir.), Jésus en représentations - De la Belle époque à la postmodernité (Gollion, Infolio 2011, 456 p.) et Jean Kaempfer, Philippe Kaenel, Alain Boillat et Pierre Gisel (éd.), Etudes de Lettres no 280, « Points de vue sur Jésus au XXe siècle », Lausanne 2008, 170 p.

Serge Molla est un connaisseur de la question des représentations iconographiques de Dieu. Cf. Serge Molla et Gilles Legrin, Dieu, otage de la pub, Genève, Labor et Fides 2008, 206 p.

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