Eglise-jesuite-de-Lucerne

Plafond de l’église jésuite de Lucerne - © Pierik Falco

Au XVIe siècle, une grande partie de la Suisse avait adopté la Réforme protestante et les villes des cantons réformés avaient atteint un assez haut niveau d'enseignement grâce à de nombreuses écoles, gymnases et académies, contrairement aux catholiques. Pour remédier au manque d'institutions d'enseignement, les cantons catholiques s'adressèrent aux jésuites qui ouvrirent un premier collège à Lucerne dès 1574 ; d'autres suivirent à Fribourg (1580), Porrentruy (1591), Soleure (1646), Bellinzona (1646), Brigue (1662) et Sion (1734). Ces collèges de jésuites exercèrent un quasi-monopole dans l'éducation et l'instruction des cantons catholiques, jusqu'à la suppression de la Compagnie en 1773.

A côté de l'enseignement, les jésuites exerçaient d'autres ministères : animation de confréries, retraites, missions populaires, réforme de couvents, mise en application des décisions du concile de Trente auprès du clergé. Jusqu'en 1773, on compte quelques 1220 jésuites suisses. L'ordre y était florissant, les relations avec les autorités politiques de l'époque étaient excellentes. De précieux monuments baroques parmi les plus beaux du pays, comme les églises de Lucerne et de Soleure, témoignent encore de leur rayonnement. La suppression de la Compagnie par le pape signa la fin de toute cette activité.

Après la restauration de la Compagnie en 1814, les jésuites reprirent pied en Suisse. A Sion d'abord, où Sineo della Torre les avait réintroduits dès 1810. Ils rouvrirent des collèges à Brigue, Fribourg, Estavayer et Schwyz et reprirent leurs ministères habituels (Exercices, Missions populaires). Les jésuites belges et les quelques stations de Hollande et d'Allemagne furent rattachés à la Vice-Province Suisse, qui devint en 1826 la Province d'Allemagne du Sud. L'afflux des candidats exigea la création de deux noviciats à Estavayer et Brigue et d'un scolasticat à Fribourg. La Province compta jusqu'à 268 membres, soit le 3,5% de l'ensemble de la Compagnie (plus ou moins 4000 membres). Suite à la guerre du Sonderbund (1847) et aux tensions politiques qui suivirent, les jésuites furent bannis de Suisse « à tout jamais » et leur interdiction inscrite dans la Constitution (art. 58).

Après leur expulsion de Suisse, les jésuites se dispersèrent. Certains rejoignirent d'autres Provinces de la Compagnie à l'étranger ; d'autres vécurent dans la clandestinité, travaillant comme vicaires dans des paroisses ou comme pères spirituels dans les séminaires de Sion et de Fribourg, Coire et Lucerne. En dépit d'un renforcement de l'article d'exception, excluant jusqu'à la présence de jésuites isolés en Suisse, des gouvernements cantonaux fermèrent plus ou moins les yeux sur leur présence à Bâle, Sion, Brigue, Fribourg ou Zurich.

La guerre de 1939-1945 ramena au pays bon nombre de jésuites suisses qui avaient trouvé refuge à l'étranger. En 1947, ils furent regroupés en une Vice-Province indépendante, qui comptait 7 résidences et un collège à Feldkirch. En 1973, une votation populaire abrogea les articles d'exception à une faible majorité (56%) : les jésuites retrouvèrent leur place de plein droit et purent exercer librement et officiellement leur ministère dans le pays. C'est ainsi qu'en 1983, la Vice-Province, qui comptait environ 128 membres, fut érigée en Province.