Le coup d'épingle d'Etienne Perrot sj

etienne perrot Les journaux sont pleins de phrases extraordinaires. Car les journalistes laissent parfois couler de leur plume des mots... à double sens, des contradictions flagrantes, des lapsus qui révèlent l'inconscient social caché sous des évidences élémentaires. Etienne Perrot sj, polygraphe posté aux frontières de l'économie, de la sociologie et de la politique, s'est piqué au jeu.

Tous les huit ou dix jours, il épingle un mot, une phrases, une expression triviale et creuse les enjeux de société qui sont enfouis dedans.

Étienne Perrot tient également un blog sur le site de la revue Etudes  www.revue-etudes.com


Avril 2017

 

La loterie ferroviaire

linke spalte 1 63f98L’Office fédéral des transports prépare actuellement deux propositions (l’un à sept milliards, l’autre à douze) pour les travaux d’infrastructure ferroviaire qui seront actés d’ici deux ans pour l’horizon fin décennie prochaine (2030). Les désertes régionales de la région genevoise se sentent lésées dans la répartition des projets. Non seulement le canton de Vaud semble mieux servi, mais, plus encore, la comparaison avec la densité ferroviaire de l’Est de la Suisse fait crier au scandale.

Sitôt dévoilée, l’esquisse bernoise fait réagir la Tribune qui, le samedi 29 avril 2017, titre en première ligne, carte et graphique à l’appui (ci-joints) : Genève perd à la loterie ferroviaire. J’épingle le mot loterie ; car il ne convient pas à la situation. Qui dit loterie, dit hasard, rencontre de deux séries causales indépendantes. Or, qu’il y eut ou non délibération et débat au sein de l’Office fédéral –et il y en aura encore-, le compromis litigieux ne doit rien au hasard mais à la stratégie politico-économique. En supposant même qu’il n’y-aient que deux adversaires (disons le canton genevois et Berne) jouant à une sorte de jeu de go pour envelopper le partenaire tout en élargissant son domaine, la théorie des jeux stratégiques montrerait qu’il ne s’agit pas davantage de loterie, mais simplement, de part et d’autre, de risques calculés qui font jouer des contraintes multiples. En un mot, il s’agirait tout simplement de politique.

J’ajoute qu’il est fort heureux que la vie politique ne soit pas une loterie. Si c’était une loterie, les édiles genevois seraient sans voix pour défendre rationnellement les intérêts du canton. Il faudrait se soumettre à une force inconnue, celle du hasard, et le canton de Genève ne pourrait pas avancer des arguments raisonnables pour obtenir les subsides nécessaires au développement de son territoire.


Élections françaises, valeurs et programmes

Elections TC avr17 d2a31Tous les noms d’oiseaux furent utilisés pour qualifier la fumeuse campagne électorale française dont le premier round vient de se clôre hier soir, dimanche 23 avril 2017. Ne m’identifiant à aucun des candidats, je ne peux exulter devant le résultat provisoire. D’autant plus que les programmes des divers candidats relèvent autant de l’art de la communication que des valeurs éthiques nécessaires à une vie nationale harmonieuse.

La couverture de la dernière livraison du mensuel Témoignage chrétien, à la fin du mois dernier, affichait un dessin (ÓFPC) qui traduit assez bien l’état de perplexité où je me trouve. La Marianne, qui symbolise traditionnellement la République française, est assise au bord d’une urne électorale, dans une position mélancolique semblable à celle du « penseur » du sculpteur Rodin. Mélancolie et pensée de celui qui sait que les programmes sont comme les titres d’article, de livre, ou de film, comme les noms de voiture, pour attitrer l’attention du client et ne traduit pas toujours –les mauvaises langues diraient pas souvent- ce que veut faire le candidat un fois élu. Parfois même, le candidat feint d’ignorer qu’il ne pourra pas réaliser ce qu’il promet, non seulement à cause des impondérables qui ne manqueront pas de surgir dans une société aussi complexe que la nôtre, mais encore à cause des contradictions entre les différents articles de son programme.

Depuis Condorcet au XVIII° siècle, on sait que l’on peut se fabriquer une majorité avec des projets qui ne sont soutenus que par des minorités. Le quinquennat qui s’achève en est la parfaite illustration. Reste à chercher la politique globale qui avancera de compromis en compromis sur le seul terrain où le compromis soit acceptable, celui des valeurs. Non pas des valeurs affichées, attrape-tout, que tout le monde signe (justice, paix, liberté), mais des valeurs pratiquées, celle que l’on juge en référence aux coûts qu’elles entraînent pour soi-même, sa famille, son pays, l’étranger, et -si l’on ne veut pas se payer de mots- en référence aux prix payés par ceux qui n’ont pas la parole.


Gouvernement monocolore 

Hologramme de Melenchon 782a3Pendant que, dans La Tribune de ces jours de Pâques, Isabelle Graesslé et Pierre Émonet sj témoignent, avec sérieux, prudence et une grande espérance, de la présence en eux du Christ vivant, Le Courrier publie un dessin humoristique de Vincent qui rebondit sur la campagne présidentielle française. Sous le titre Et si Jean-Luc Mélenchon remportait la présidentielle? le dessinateur montre le candidat supposé élu distribuant à des hologrammes qui le représentent les principaux portefeuilles ministériels.

Ce n’est là qu’un jeu d’esprit apte à faire sourire le lecteur, mais qui souligne sans le vouloir deux risques politiques dont la Suisse, de par ses Institutions et ses traditions, a su se garder. Un hologramme est en effet un clone électronique. Le premier danger ainsi mis au jour est celui d’un gouvernement monocolore dont tous les membres sont identiques et pensent la même chose. Quelles que soient les compétences, les valeurs affichées, les bonnes intentions de qui tient le pouvoir, un gouvernement monocolore, ce n’est pas autre chose que la dictature d’un seul. Un tel gouvernement est condamné à ignorer la complexité des affaires sociales: le fait que la vie en société croise toujours plusieurs logiques (économique, culturelle, politique, religieuse) porteurs de valeurs divergentes. («Le ciel des valeurs est un ciel déchiré» disait Jankélévitch.)

Il est un second danger souligné par l’hologramme: l’hologramme est une réalité virtuelle qui n’a que l’apparence de la réalité. Il favorise la communication à distance et donne l’illusion de l’ubiquité qui fait croire que l’on est présent à plusieurs endroits à la fois (c’est la raison pour laquelle le candidat Mélenchon l’a utilisé avec le brio que l’on sait). Cette apparence ouvre la voie à ce que la politique a de pire. Au lieu de cet art du possible qui va de compromis en compromis face aux contraintes, la politique devient alors l’art de duper les citoyens, toujours au détriment des plus fragiles.


«L’excellence» généralisée des vins de Bordeaux

Vin dégusté.jpgDes professionnels sont venus du monde entier pour juger de la qualité des vins primeurs produits par la région bordelaise. Ces vins doivent encore évoluer; ils ne seront livrés que dans un an et demi ou deux ans, c’est à dire au printemps 2019. Leurs prix ne sont pas encore fixés, mais leur qualité est d’ors-et-déjà jugée excellente. Le Temps titre sur son site de ce lundi 10 avril 2017: «Le millésime 2016 de Bordeaux jugé ‘excellent’».

N’étant pas un amateur de la «tisane de bois tordu» comme disait mon grand-père en parlant du vin, je ne saurais juger de la qualité; mais un détail de grammaire me fait tiquer: c’est le singulier utilisé par le journaliste qui parle «du» millésime. Je doute fort que les vins issus des six mille exploitations d’origine Bordeaux contrôlée soit de même qualité. Sauf à imaginer que les sols, l’ensoleillement, les cépages, les techniques viticoles, les procédés de vinification, en un mot l’œnologie (la science des vins) soit arrivée à un tel degré de maîtrise qu’elle produise une qualité identique. C’est peut-être vrai; mais ce n’est pas vraisemblable. D’autant plus que les cépages bordelais sont divers, ce qui interdit de mettre dans le même sac -pardon, dans la même cuve- tous les vins de Bordeaux.

J’ajoute que c’est heureux. Certes, tout bon commerçant sait que le client ne revient que s’il est assuré d’une qualité constante; il convient donc de limiter les risques de dégradation trop forte d’une année sur l’autre; et, pour ce faire, la maîtrise technique est nécessaire. En revanche, puisque, selon la formule consacrée, les vins primeurs (ceux qui viennent d’être apprécié ces jours-ci dans le Bordelais) doivent encore être «élevés» pour donner toutes les saveurs et les senteurs de leur maturité, il me paraitrait souhaitable que ces «élèves» puissent être éduqués non pour former une armée de clones digne des ays totalitaires, mais un arc en ciel aux couleurs infiniment nuancées. Pour ce faire, l’art du vigneron reste un ingrédient indépassable.


Hani Ramadan et l’ordre public français

Hani Ramadan.jpgPar décision du Ministre de l’Intérieur français datée de vendredi 7 avril, le président de l’Union des organisations musulmanes de Genève -Hani Ramadan- s’est fait expulser de France samedi 8 avril 2017 lors d’une conférence à laquelle il participait à Colmar. Ce citoyen suisse d’origine égyptienne fut reconduit à la frontière helvétique. En réaction, les réseaux sociaux s’en sont donné à cœur-joie.

Selon le Ministre français, le comportement et les propos jadis tenus par Hani Ramadan font aujourd’hui «peser une menace grave sur l’ordre public sur le sol français». «Comportement» et «propos» font écho à un article écrit par Hani Ramadan dans le quotidien français Le Monde et publié en septembre 2002: l’auteur y défendait l’application de la sharia, notamment envers les femmes. Hani Ramadan proteste, disant qu’il «n’a jamais été question dans cet article, spécifiquement, de la lapidation des femmes». Il n’empêche que l’année suivante, il est interdit d’enseigner par le Département de l’instruction publique genevois pour avoir défendu des positions «incompatibles avec les valeurs de l’école publique», notamment la lapidation des femmes.

En réaction à son expulsion du territoire français, Hani Ramadan conteste le «trouble grave à l’ordre public français» évoqué par le ministre français. J’épingle cette protestation; car elle témoigne d’une méconnaissance par son auteur de la spécificité du Droit administratif et pénal. Chacun peut avoir son opinion sur la «justice» d’une décision administrative ou judiciaire. Mais, cette opinion, serait-elle partagée par une majorité des citoyens, ne saurait se substituer au jugement de l’autorité publique qui représente l’entité collective. Nous le savons en matière d’abus sexuel sur mineur: la victime aurait beau ne pas vouloir poursuivre son agresseur, lui aurait-il pardonné, voire même se serait-elle réconciliée avec lui au point de mener ensemble une vie de bonheur, l’agresseur serait néanmoins poursuivi. Cela au nom de l’ordre public qui ne relève que de l’autorité constituée. Comme quoi la justice humaine, -comme d’ailleurs les décisions politiques dont la récente décision du Ministre de l’Intérieur français n’est pas indemne-, n’a pas pour objectif l’édification des personnes individuelles mais la stabilité du corps social. Saint Thomas d’Aquin l’avait déjà souligné voici bientôt huit siècles.


 L’humanité augmentée

J de Rosnay AFP L Bonaventure 92d4eLe prospectiviste Joël de Rosnay ne craint pas la déshumanisation par la science et les techniques. Il n’a pas peur de l’intelligence artificielle. Contre les experts du FMI, il ne voit pas dans ces machines électroniques des destructeurs d’emplois. Et il a raison: certes, dans les banques, les services et le commerce, seront remplacées par des logiciels les tâches qui ne relèvent que de logiques unidimensionnelles où à chaque problème ne correspond qu’une seule bonne solution. Mais, en réalité, l’emploi dépend moins des techniques que de la productivité et de la répartition de la valeur ajoutée, c’est dire que l’emploi dépend de la configuration sociale et politique qui se conjugue plus ou moins bien avec les techniques en vigueur.

Joël de Rosnay ne partage pas les positions de Stephen Hawking et Bill Gates, qui voient dans l’intelligence artificielle un danger pour l’humanité; néanmoins, il ne tombe pas dans les utopies individualistes et eugéniques des transhumanistes qui cherchent à fabriquer des êtres humains plus intelligents et plus solides en leurs incorporant des prothèses artificielles en tous genres combinant l’électronique, les nanotechnologies avec les neurones du cerveau. Bien au contraire, ce spécialiste de la prospective prétend que «L'avenir de l'Humanité réside dans l'intelligence collective augmentée» (titre de l’article repris sur le site du Temps - 4 avril 2017).

Humanite augmentee c0d0eJ’épingle cette idée d’intelligence collective. L’idée n’est pas neuve. Tout développement humain repose sur la collaboration de spécialistes dont aucun ne maîtrise parfaitement le tour de main de ses partenaires. L’élargissement de l’espace économique permet de profiter d’un savoir et d’un savoir-faire inaccessibles à l’individu isolé. La condition en est une culture commune, cette capacité de se comprendre à demi-mots et de communiquer entre gens doués de compétences diverses.

Si j’approuve la dimension collective de l’intelligence, je pinaille en revanche sur le qualificatif «augmentée». Les outils électroniques d’aujourd’hui recèlent des capacités de mémoire et de réactivité infiniment supérieures aux vieilles mécaniques de nos aïeux, les connexions Internet favorisent les relations qui auraient duré des mois dans les temps anciens. Mais cette augmentation de l’intelligence collective n’est pas l’apanage de notre époque. Force est de constater que tout ce qui favorise les relations entre les êtres humains depuis les techniques de navigations à voile jusqu’à la télégraphie sans fils et aujourd’hui les connections numériques, augmentent l’intelligence collective. Comme Joël de Rosnay, je n’ai pas peur de l’intelligence artificielle, du moins tant qu’elle n’occulte pas l’altérité, cette reconnaissance du mystère que l’autre porte en lui et qui est la condition de la seule intelligence humaine qui vaille. Mais, quand cela arrive, la faute n’en incombe pas à l’outil.


 

Mars 2017

Le droit de ne pas être parfait

Droits CoupEpingle mars2017 f4786Paru avant-hier, samedi 25 mars 2017, sur le site du Courrier, une note de lecture attire mon attention. Elle fait écho à une série de petits livres d’une quinzaine de pages illustrées, à destination des enfants pour les initier aux droits humains[i]. Les auteures ne se gargarisent pas avec les grandes valeurs que l’on trouve dans la Déclaration de 1789 complétée par l’ONU en 1948 par les Droits économiques et sociaux. Il ne s’agit pas non plus de nouveaux Droits destinés à « corriger » ou « enrichir » la Déclaration de 1948 jugée trop « occidentale » et d’esprit « individualiste ». Dans les livres pour enfants dont il est question ici, il s’agit plus simplement d’initier les plus jeunes aux droits humains par le biais le plus accessible à cet âge, l’égalité. On connait le refrain : « mon grand frère a le droit de faire ça, pourquoi pas moi ? Pourquoi n’ai-je pas le droit de faire ce que les adultes se permettent ? Pourquoi les filles ont-elles plus d’obligations que les garçons ? etc. »

J’épingle ce qui me semble être à la fois le Droit le plus original et le plus profond de cette approche : le droit de ne pas être parfait. Plusieurs ouvrages à destinations des parents ont souligné depuis longtemps que le souci de perfection s’allie rarement avec une bonne pédagogie. Mais ici le propos est généralisé. Du côté des parents, la maman peut ne pas être habillée « à la dernière mode sans être traitée de mémé », mais aussi peut « se maquiller sans être critiquée ou sifflée », les papas ont, comme les mamans, « le droit d’avoir des problèmes d’argent […] de s’énerver (mais sans faire peur), de le regretter […] de ne pas être parfaits, […] et de vivre leurs histoires d’amour comme ils le veulent (sic) ». Du côté des enfants, « les filles comme les garçons ont le droit de ne pas être tous les jours des princesses, d’aimer qui elles préfèrent: garçon ou fille (ou les deux) ».

Selon l’éditeur, ces articles visent à « tordre le cou aux idées reçues ». C’est bien là un mot d’éditeur qui gonfle le petit côté scandale pour forcer l’attention de l’acheteur potentiel. Même si j’ai quelques doutes quant au « chat qui réclame des croquettes bio » et que j’attends quelques propos circonstanciés qui tiennent compte de l’intérêt des enfants en ce qui concerne le Droit des parents de « vivre leurs histoires d’amour comme ils le veulent », je retiens surtout la place laissée à l’imperfection : « Les enfants ne sont pas obligés d’être forts dans toutes les disciplines à l’école et doivent pouvoir choisir leur métier, ainsi que les couleurs qu’ils portent. Si les filles peuvent aimer les films qui font peur, les garçons ne sont pas obligés de faire de même. » Est passé à l’oubliette –et c’est heureux- le mythe engendré par une modernité qui fait de l’humain un être perfectible jusqu’à la perfection. C’est une bonne chose que cette perspective, car elle ouvre la porte à la liberté qui n’est, après tout, qu’un pont jeté au-dessus de l’abîme de l’imperfection.


[i] Elisabeth Brami et (pour les illustrations), Estelle Billon-Spagnol La Déclaration des droits... (des filles, des garçons, des mamans et des papas), Ed. Talents Hauts, 2016.


La Suisse heureuse

topelement b8e6aReflété par le site de la Tribune du 20 mars 2017, le World Happiness Report a publié lundi dernier le classement des pays selon le degré de bonheur de l’ensemble de leurs habitants. Selon ce classement, la Suisse se situe au 4° rang, juste après la Norvège, le Danemark et l’Islande, et devant tous les autres. Bravo !

L’idée de ce classement est de conjuguer le critère économique avec d’autres critères qui ne sont pas moins importants. Pour intégrer le bien-être dans les statistiques publiques, le rapport de l’ONU publié lundi tient compte de « tous les principaux facteurs qui favorisent le bonheur : la compassion, la liberté, la générosité, l'honnêteté, la santé, le revenu et la bonne gouvernance ».

Je ne peux que me réjouir de constater ce grand pas officiel hors du matérialisme ambiant. Sont ici pris en compte les maladies mentales, l’échec scolaire, la sécurité dans l’espace public, la sûreté dans le domaine judiciaire, la résistance à l’oppression, tous les Droits humains énoncés depuis la Déclaration de 1789, complétés en 1948 puis par divers accords internationaux en 1966 sur les Droits civils et politiques ainsi que sur les Droits économiques et sociaux. (Pour l’instant ne manque à la liste que les Droits culturels évoqués par le Nobel d’économie Amartya Sen, -Droits d’accès à une culture qui rendent évidents et psychologiquement accessibles les Droits précédents.)

Sans vouloir cracher sur la 4° place de la Suisse dans le classement des pays les plus heureux, j’épingle cependant une double difficulté. La première est de trouver des indicateurs capables de mesurer ces belles valeurs que sont « la compassion, la liberté, la générosité, l’honnêteté, la santé, le revenu et la bonne gouvernance ». La relativité culturelle des divers pays va ici jouer à plein, mais aussi la diversité des situations au sein de la population nationale. En outre, pour classer les pays, l’existence de plusieurs indicateurs appelle une pondération qui attribut un poids relatif à chacun d’eux. Ici, pour la pondération des indicateurs, ce qui va jouer n’est pas la relativité culturelle entre les pays et à l’intérieur de chacun d’eux, mais le point de vue particulier du groupe d’experts de l’ONU. Quoiqu’il en soit, en attendant le bonheur pour tous et chacun, ne boudons pas notre plaisir de savoir la Suisse dans le peloton de tête.


Entreprise de laïcité 

La fuite du reel e33d7"La Cour de justice de l’Union européenne a jugé mardi 14 mars 
l’interdiction du «port visible» de signes religieux dans l’entreprise 
comme n’étant pas discriminatoire. Loin d’accorder un blanc-seing aux 
employeurs, les juges ont bien précisé dans quel cadre et à quelles 
conditions une telle limitation de la liberté pouvait être édictée."

Cette «brève» rapportée par divers médias provoque en moi deux réflexions.

D’abord cette interdiction ne peut être justifiée, comme le souligne la Cour de justice, que si le signe religieux visible contredit l’objet social de l’entreprise. En l’espèce, la Cour a reconnu le Droit de l’employeur de licencier l’employée dont le voile dit islamique était susceptible d’offusquer certains clients. Il ne convient pas d’instiller dans l’esprit du chaland le doute qui pourrait laisser penser à un biais religieux dans les services rendus. C’est l’argument qui me semble s’imposer pour les fonctionnaires ayant affaire avec le public. L’État et ses serviteurs, comme la femme de César, -et ici comme le représentant de l’entreprise- ne doivent pas susciter l’ombre d’une suspicion.

J’épingle ensuite une situation toute différente où le signe religieux est déconnecté d’une fonction publique. Je peux apprécier, ou inversement, être scandalisé par le voile dit islamique ou la petite croix portée par ma collègue de bureau. Je peux même légitimement interpréter ces démonstrations comme le signe d’une aliénation religieuse que la République ne saurait tolérer; mais ces jugements sur autrui ne jugent en fait que moi-même; et les trois principales valeurs républicaines, la tolérance, la liberté absolue de conscience et le respect des autres et de soi-même, interdisent à la force publique de prêter main-forte à mon idéologie sectaire. (Le chrétien pousserait la tolérance jusqu’au pardon, la liberté de conscience jusqu’à faire primer la conscience sur l’autorité –même légitime-, le respect des autres et de soi-même jusqu’à l’amour du prochain.)

Reste le cas où ces belles valeurs républicaines engendreraient –les êtres humains étant ce qu’ils sont- des troubles tels à l’ordre public que l’on puisse juger, selon la formule consacrée «qu’une injustice vaut mieux qu’un désordre». Mais ce genre de lâcheté ne peut engendrer qu’une société totalitaire où le cynisme et la violence prime le Droit.


Mercenaires New-Look

jungle 6f2e2Jadis on les appelait des mercenaires, ils servaient à l’étranger dans des unités offensives au profit de seigneurs locaux ou d’États -la distinction des deux n’est pas toujours facile-. Aujourd’hui, comme pour ces armes que pour des questions d’image, l’on qualifie de défensives, ce sont des «entreprises de sécurité privées». Cela sonne bien; car la sécurité est la valeur de nos sociétés où dominent les risques en tout genre. La neutralité de la Suisse a cependant conduit à mettre à jour les règles concernant l’interdiction de batailler à l’étranger pour un citoyen de la Confédération ou pour une entreprise basée sur le territoire helvétique. Un article paru sur le site du Temps (13 mars 2017) fait écho à la première année d’application de la «Loi fédérale sur les prestations de sécurité privées fournies à l’étranger». En vigueur depuis 2016, ce texte oblige à déclarer leurs mandats les sociétés offrant à l’étranger des services de sécurité (qu’il s’agisse de protection de personnes physiques, de sites sensibles ou de biens) ou des services de renseignement. Le Service ad hoc de Berne vérifie l’acceptabilité de telles missions, restant attentif au respect des droits humains, aux implications humanitaires et -le contraire me semblerait invraisemblable- aux retombées politiques.

Je ne peux que me réjouir de constater que la Suisse ne se cache pas derrière l’argument habituel: «Si on ne les autorise pas à opérer à partir du territoire national, ils iront opérer depuis un pays plus accueillant». Je constate en outre avec un certain plaisir que des soucis humains et humanitaires entrent en ligne de compte. Mais je doute que les opérations de renseignement, surtout s’ils impliquent des officines publiques étrangères, soit aussi facilement repérables que des opérations de garde du corps ou de surveillance. Quoi qu’il en soit, l’implication de la puissance publique helvétique dans ces affaires témoigne d’une responsabilité rare dans un monde où certains de nos «amis» n’hésitent pas à stipendier des mercenaires pour accomplir les basses œuvres de leur politique.


Diplomate pour l’amour d’une épouse

Roberto Azevêdo dir OMC 17 b2432Directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève depuis 2013, Roberto Azevêdo a été reconduit dans ses fonctions pour un second et dernier mandat de quatre ans (site du Temps, 4 mars 2017). C’est sous son premier mandat que fut mené à bien l’accord sur la facilitation des échanges (AFE). Dans un contexte de diminution du commerce international (cinquante pour cent de moins depuis la crise de 2008) je ne peux que me réjouir de cette avancée du multilatéralisme, alors que la tendance -depuis bien longtemps pour les États-Unis- est de préférer la stratégie des Horace et des Curiace: attaquer un à un les adversaires pour les soumettre plus facilement.

J’épingle cependant une remarque de ce diplomate, remarque d’un tout autre ordre, personnel celui-là. À la première question de l’interviewer sur l’origine de sa carrière, le directeur de l’OMC répond: «J’ai choisi la diplomatie par amour pour ma femme». Il explique que son épouse étant diplomate et lui ingénieur, il a voulu entrer dans un métier qui lui permettre de rester proche d’elle. Ce type de choix n’est pas rare; il peut même porter une leçon universelle. On choisit une situation pour de bonnes ou de mauvaises raisons, mais l’on peut y demeurer, tisser sa toile et y trouver son bonheur pour des raisons entièrement différentes, que l’on découvre au fur et à mesure. C’est le secret des relations qui durent: plutôt que de vouloir prolonger indéfiniment les bons moments passés -on s’en lasse- réinventer en permanence, découvrir de nouveaux aspects de la situation, et aussi faire évoluer le milieu de son plaisir. Les résultats obtenus à l’OMC par Roberto Azevêdo montrent que les fruits d’un choix initial débordent souvent largement l’objectif initial.


Taxer les robots

Caisse automatique fba24 Un député au Grand Conseil veut «créer une Fondation pour collecter et gérer une taxe qu'il fixe à 10'000 francs par mois et par caisse automatique» (site de la Tribune de Genève du 1er mars 2017). Ma première réaction me ramène plus d’un siècle en arrière où les fabricants de chandelles voulaient que l’État frappe d’une lourde taxe les ampoules électriques. Ma seconde réaction est celle de l’économiste qui voit dans une mesure de ce genre le désir généreux d’une répartition plus juste en faveur des entreprises qui ne remplacent pas les caissier(e)s par des robots. Mais, comme souvent, la générosité se fait au détriment de la productivité, ce qui ampute les possibilités futures et nous met en position de faiblesse face à l’étranger.

Tricotant autours de ces arguments, j’épingle deux réactions placées par la Tribune en regard de cette proposition. D’abord celle du représentant syndical du secteur tertiaire: il reproche à la proposition de favoriser les entreprises: «En primant les commerces qui ne possèdent pas ces caisses, on finance les entreprises, pas les salariés. Cela ne va pas.» Ce n’est pas tout-à-fait vrai puisque la grosse part de la taxe (70%) reversées aux entreprises ne favoriserait que celles qui ne remplacent pas les caissier(e)s par des robots. Ce qui signifie que cette taxe se retrouverait dans la poche des salarié(e)s ayant gardé leur emploi et non pas dans celle des patrons.

J’épingle également la seconde réaction recueillie par le journal. Une représentante du petit commerce souligne avec juste raison: «Le cœur de notre métier, c’est le contact humain.» Je n’imagine pas cependant que ce soit le petit commerce qui puisse aujourd’hui se payer des robots. Quant aux caissier(e)s de grand magasin, je doute que le contact humain soit la part principale de leur travail. Comme dit le responsable syndical «le travail aux caisses est souvent usant et ingrat. Il est propice au développement de maladies professionnelles».

Mais, tout compte fait, s’agit-il de taxer les robots ou bien de taxer les clients qui font le travail des employé(e)s? La représentante du petit commerce l’a parfaitement compris: «Avec ces caisses, on fait travailler le client. C’est un comble!» Le problème est identique pour la vente des billets de chemin de fer, pour le E-commerce ou pour les déclarations par Internet qui sont présentées comme simplifiant les procédures administratives mais qui ne simplifient en réalité que le travail de l’Administration. La robotisation de la société est en marche.


 

Février 2017

Émotions et motions

David Sander 91b4e Mardi 21 février 2017 se tiendra une conférence sur l’intelligence émotionnelle[i]. (Site de La Tribune de Genève, lundi 20 février 2017). À la question Les émotions nous gouvernent-elles ? (titre de la conférence) David Sander, professeur de psychologie spécialisé dans l’étude des émotions, répond positivement, si j’en crois l’article de La Tribune. Il n’a pas tort. Jadis on parlait des appétits, puis des passions, puis des plaisirs, puis des pulsions, puis des désirs, autant d’approches des émotions que les théologiens du Moyen-Âge avaient tenté de cerner sous le nom de libido. Ces moralistes distinguaient l’appétit de jouissance dont le docteur Freud a fait son fonds de commerce, la volonté de puissance, sur laquelle a rebondit un autre psychanalyste viennois, Adler, et enfin le désir de savoir (la libido sciendi) que, en forçant un peu le vocabulaire, je rapprocherais volontiers de la troisième école psychanalytique viennoise, celle de Viktor Fränkel qui a découvert que la recherche de la signification -qu’il confond avec la recherche du sens de la vie- était également une puissante motivation.

Dans une orientation plus affective, le courant spirituel entraîné par François d’Assise au XIII° siècle a fait de l’affection un chemin de l’expérience du divin. «Dieu sensible au cœur», c’est ce que l’on a appelé la Devotio moderna (inutile de traduire, même si le «moderna» fait un peu bizarre ici pour un mouvement né avant la Renaissance). D’où la nécessité, non seulement de distinguer nos émotions, de les nommer pour les maîtriser -ce qui est l’objectif légitime de cette partie de la psychologie qui prend pour objet l’intelligence émotionnelle-, mais d’en découvrir l’origine et le sens, ce qui est l’objet du discernement spirituel cher aux jésuites. Certes, les jésuites parlent plus volontiers de motions (spirituelles) voire d’esprits (qu’il faut discerner) plutôt que d’émotion. Mais, derrière les consolations et les désolations provoquées par des situations réelles ou suscitées par l’imagination, il s’agit toujours de moteurs pour l’action. Qu’il s’agisse d’émotion, de motion ou de motivation, le vocabulaire suggère toujours le moteur.

Reste que le moteur à lui seul ne dirige pas la voiture. C’est la raison pour laquelle toute émotion n’est utile que confrontée à la raison qui permet de mettre en cohérence des objectifs et des moyens. L’article de La Tribune prétend que l’intelligence émotionnelle campe loin des «théories de l’individu rationnel chères à certains économistes». L’erreur de ces économistes n’est pas dans l’hypothèse de l’individu rationnel. Car toute science -y compris la psychologie qui se penche sur l’intelligence émotionnelle- cherche ce qu’il y a de rationnel caché dans des attitudes individuelles apparemment désordonnées. L’erreur de ces économistes est d’ignorer la multiplicité des logiques qui se croisent dans la moindre décision, et entre lesquelles l’émotion sert d’arbitre.


[i] Les émotions nous gouvernent-elles ? Conférence gratuite à l’Institut national genevois, 1, promenade du Pin, mardi 21 février 2017 à 18 h 30


Baptêmes insensés

bapteme protestant e3899«Les familles non pratiquantes sont nombreuses à demander le baptême pour leurs enfants. Un défi pour les Églises réformées.» Tel est le titre d’un article paru sur le site Protestinfo le 30 janvier dernier et reproduit par la livraison du Courrier de ce week-end des 11-12 février 2017. L’article donne la parole au pasteur Benjamin Corbaz, de la paroisse de Savigny-Forel: de nombreuses personnes qui ne se rendent plus du tout à l’Église continuent de demander le baptême pour leurs jeunes enfants, quand bien même ils ne donneront sans doute pas une éducation spécifiquement chrétienne à ces derniers par la suite

Ce signe de la Grâce qui, comme le pardon, n’attend ni ne demande aucune contrepartie, pose des problèmes à l’institution. Le débat n’est pas propre à l’Église Réformée. Depuis longtemps aussi, il agite les milieux et les responsables catholiques, notamment à l’occasion de la Confirmation et du Mariage. Est-ce une Grâce qu’il faut recevoir et que l’Église peut donner sans préalable? Est-ce le signe d’une aptitude qui suppose une certaine intelligence de la foi permise par la lecture de l’Écriture, l’enseignement théologique et l’exemplarité morale? Est-ce l’adhésion à une organisation ecclésiastique? La dérive institutionnelle de nos Églises, voire le cléricalisme rampant qui habite chaque responsable, a tendance à déplacer l’accent du côté de l’intégration explicite et volontaire dans la communauté ecclésiale, voire de l’organisation paroissiale.

Il me semble qu’il y a là un faux débat. Le problème n’est pas entre l’Institution et la Grâce. La question ne porte pas sur un rituel de la naissance. En France est prévu pour les parents qui le désirent un rituel de présentation et d’engagement sur les valeurs républicaines -ce que vulgairement on appelle un «baptême républicain»- que les maires sont tenus de pratiquer le cas échéant à la demande des parents. En fait, toute entrée dans un univers nouveau provoque de tels rituels. Je pense aux congrégations religieuses, aux groupes de copains ou même aux loges maçonniques dont les rituels d’initiation ont peu à envier à ceux du baptême chrétien. Je ne crois pas non plus que le problème soit celui de la conviction plus ou moins explicite (la foi ne se juge pas à la capacité de verbalisation), ni même de l’engagement, toujours soumis aux vicissitudes de la vie. Bref, comme dit le pasteur: «Pour les parents, c’est un moyen d’ancrer leur enfant dans une tradition familiale, mais cela n’engage pas à grand-chose.»

Mais pourquoi parler d’engagement pour quelque chose de gratuit! Pourquoi attendre autre chose du baptême que ce qu’il signifie par le geste qu’il pose: signe sensible, corps plongé ou marqué par l’eau, accueil d’un nouveau membre dans le corps familial et social, autant d’incarnations pratiques, c’est-à-dire de vie dans un corps biologique et social. C’est pourquoi il n’y a pas à chercher en dehors des intentions des parents la dimension spirituelle de leur démarche. Cette inculturation au ras du sol qui est respect d’une démarche parentale que les esprits cléricaux jugent de haut, est le seul témoignage que l’Église peut donner ici de l’incarnation du Christ. Toutes les élucubrations anthropologiques et théologiques, que les prêtres, les pasteurs et les intellectuels veulent plaquer sur un geste à la fois si naturel et si spirituel, passent à côté de son enjeu chrétien. La logique de cette incarnation conduit à ne jamais séparer les deux sens de l’expression «chrétien pratiquant»: à la fois celui de l’Institution (du chrétien qui pratique le rituel) et celui de la Grâce (du chrétien qui met en pratique l’esprit du Christ).


Propagande biblique

D créateu d'Adam I tech.jpgDes membres de «l’association prosélyte évangélique» des Gédéons ont, sur la voie publique, distribué des Bibles à la sortie d’un cycle d’orientation de Carouge, près de Genève. Une démarche qui offusque certains, mais qu’aucune législation n’interdit. Alain Walder, maire de Carouge estime, dans Le Temps du 11 février 2017, que «lorsque le prosélytisme est ciblé sur des mineurs, c’est inacceptable». Raphaël Zbinden, sur le site d’information de l’Église catholique romaine, précise pour sa part que «si la nouvelle loi sur la laïcité est acceptée en votation populaire, dans le canton de Genève, ce genre d’actions sera soumise à autorisation».

Répondant aux «nombreux parents offusqués», le responsable romand des Gédéons, Jean-Daniel Zürcher, justifie son action en assurant qu’à 11 ans, un enfant a suffisamment de discernement pour accepter ou refuser un livre religieux. «Nous sommes un pays judéo-chrétien et il nous paraît normal de délivrer ainsi la bonne parole», affirme-t-il. Il estime qu’il ne s’agit pas de prosélytisme: «Nous ne cherchons pas des adhérents, nous ne sommes pas une Église, pas des évangélistes mais des professionnels qui propageons la parole de la Bible.»

Dans cet situation, le journaliste Raphaël Zbinden parle de «flou juridique». La distribution de livres sur la voie publique n’est pas interdite en Suisse. Mais l’on connait les contrôles et autorisations administratives préalables des publications destinées à la jeunesse. La Bible est-elle destinée à la jeunesse? Le maire de Carouge et le responsable des Gédéons ne partagent manifestement pas le même point de vue sur ce sujet, toute la diatribe se focalisant sur le mot «prosélytisme» qui semble jouer avec la capacité de discernement des enfants. Le terme de propagation semble légèrement meilleur quand il s’agit d’une idée ou d’une manière de vivre; mais le mot propagation sent le fagot; car tous ceux qui ne partage pas la même idée sautent immédiatement le Rubicon et pense: propagation = propagande; ce qui dénote une attitude typiquement totalitaire. La propagande n’est d’ailleurs pas autre chose que la publicité (le fait de rendre public) portant non pas sur une marchandise ou un service, mais sur une idéologie ou une manière de voir politique ou religieuse. Sur ce point, je crains beaucoup la menace de l’autorisation préalable qu’instaurerait la prochaine loi sur la laïcité du canton de Genève. Car, sous prétexte de prosélytisme, n’est pas loin la censure sectaire qui se cache sous le beau nom de laïcité.

Nombreux sont les sites pornographiques diffusés sur Internet qui, avec plus ou moins de bonheur, filtrent l’accès des images aux mineurs de moins de 18 ans. Évidemment, je ne comparerais pas la Bible avec un scénario pornographique. Et pourtant… N’oublions pas que c’est au nom de la protection de la morale des petits et des faibles que l’Église catholique romaine a, durant de nombreux siècles, détourné les fidèle du contact direct avec la Bible… au détriment de la liberté de conscience… qu’elle proclamait depuis Thomas d’Aquin au XIII° siècle.

Reste un argument que je ne partage pas; c’est l’argument émis par le responsable des Gédéons parlant de la Suisse comme «pays judéo-chrétien». Un récent article sur la demande de baptême adressée aux paroisses protestantes, paru dans Protesinfo et repris ce dernier week-end par Le Courrier, me permets fortement de douter que la Suisse soit «un pays chrétien» (Cette formule est en effet douteuse, ne serait-ce qu’en généralisant à un pays tout entier ce qui relève de la libre adhésion personnelle.) J’évoquerai cela dans mon prochain coup d’épingle.


Financement privé de la recherche universitaire

Uni de Zurich 91dfe«Les professeurs d’universités sous l’œil du grand public». Sous ce titre ambigu, le site du Temps publie le 4 février 2017 un article qui, mélangeant plusieurs questions, risque de provoquer inutilement le trouble dans les esprits. Le prétexte est la décision de l’université de Zurich d’imposer des mesures de transparence aux professeurs recevant des fonds d’origine privée. Bref, «l’établissement a publié la semaine dernière une liste de fonds privés destinés à financer des professeurs». Cette décision découle d’une loi cantonale édictée à la suite d’une protestation formulés par 27 professeurs contre un don d’UBS, d’un montant de cent millions de francs, destiné à financer un nouveau centre de recherche au sein du Département de sciences économiques de cette université.

L’ambiguïté vient de l’expression «financer des professeurs». S’il s’agit de payer des professeurs pour des travaux extra-universitaires, le doute est permis. Certes, les temps ne sont plus où les instituteurs français avaient interdiction de chercher des compléments de revenus. Mais, sauf à considérer, au cas par cas, que ces activités nourrissent la recherche et l’enseignement du professeur, la multiplication des activités annexes suggère un détournement du temps de travail au détriment de l’institution public. Sans parler des cas fort discutables où ces activités extra-universitaires conduisent subrepticement à cautionner des activités commerciales.

En revanche, s’il s’agit de financer par des dons privés non pas un professeur, mais une recherche sur un objet défini, l’ambigüité se dissipe en partie. Car le seul critère à prendre en compte dans ce cas, c’est celui de la rigueur scientifique de la démarche (et non pas celui de l’objet de la recherche, objet que l’université ou le laboratoire sollicités sont libres de refuser). Supposer que le financement privé d’une recherche particulière détourne nécessairement les professeurs de la rigueur de leur discipline, c’est une pétition de principe qui risque d’assécher des sources financières utiles aux universités. Il faut être bien idéaliste et ignorer le fonctionnement de la nature humaine pour ne compter que sur des dons gratuits pour des recherches dont le donateur ne pourrait tirer ni enseignement, ni gratification.


 

Janvier 2017

 


Dans deux minutes et demie, la fin du monde

dark web 0f716Je ne peux m’empêcher d’épingler la bêtise scientifique qui s’étale dans un récent article paru sur le site de la Tribune de Genève. «Jeudi, l’horloge de l’apocalypse, qui symbolise l’imminence d’un cataclysme planétaire, a été avancée de 30 secondes. La célèbre Doomsday Clock affiche désormais 23h 57min 30s.» Minuit représentant la fin du monde, nous en sommes à deux minutes et demi. The Bulletin of the Atomic Scientists (BAS), basé à Chicago, évalue et nous informe ainsi des dangers pesant sur la planète. Le temps marqué sur cette fameuse horloge avance ou recule, selon les événements politiques.

Le journaliste de la Tribune n’est pas en cause, il ne fait que reproduire l’information portée par le BAS. Je suis quand même fort surpris que des scientifiques se prêtent à ce jeux d’un mauvais goût. Certes, l’initiative de cette fameuse horloge est née en 1947 dans le cerveau de savants atomistes effrayés du potentiel de destruction de la nouvelle bombe. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions. En toute rigueur scientifique il est possible de prévoir, dans une certaine mesure -parfois même dans une mesure certaine-, les effets de la bombe atomique, ou de la déforestation, ou de la pollution, ou du trou d’ozone. C’est le devoir humain des scientifiques que d’alerter sur les dangers auxquels il expose l’humanité en développant ses techniques. (J’aimerais qu’on ait la même rigueur lorsqu’on invoque le principe de précaution qui, s’il ne veut pas refléter simplement une peur irraisonnée, doit s’appuyer sur des expériences pensables si ce n’est possibles, ce qui est loin d’être toujours le cas.)

Mais c’est une faute scientifique et de la désinformation journalistique de traduire les dangers atomiques, écologiques ou économiques en prospective chiffrée, surtout quand l’horizon présenté est celui de la fin du monde. La prospective consiste à imaginer des avenirs possibles qui tiennent compte des changements structuraux dans les conditions physiques, climatiques, sociales, technologiques et politiques de la planète, changements que personne ne peut calculer. La prospective, comme chacun sait, n’a rien, vraiment rien, de scientifique. Les prospectivistes le répètent avec juste raison, sans guère être entendus. Parler de deux minutes et demie avant la fin du monde, ce n’est pas jouer les prophètes de l’apocalypse, c’est se moquer du monde.


Se souvenir de Pol-Pot

sevane garibian med 154x141 ba4ac«Encombrantes dépouilles que celles de Pol-Pot, Amin Dada, Milosevic, Pinochet… Que faire des cadavres des criminels de masse? Quel que soit leur sort, ces corps, devenus politiques de par leur histoire, auront le plus souvent une ‘vie post-mortem’.» C’est ce qu’explique Sévane Garibian interviewée par la Tribune (23 janvier 2016) à l’occasion de la sortie, en novembre dernier, d’un livre paru sous sa direction: La mort du bourreau. Réflexions interdisciplinaires sur le cadavre des criminels de masse. La dépouille mortelle des tyrans est en effet encombrante. Car la paix civile oscille entre deux exigences contradictoires. D’une part il faut attester que le tyran est bien mort. Il faut exhiber sa dépouille à la manière du bourreau de la Révolution française, qui exhibe la tête du roi décapité et la montre à la foule. Ce geste atteste que, avec la mort du tyran, une page d’histoire est définitivement tournée. Mais en revanche, il faut éviter que le tombeau du tyran soit le catalyseur des nostalgiques du Régime honni, tout en entretenant la mémoire pour attiser la crainte d’un retour au temps de la violence légale. La professeure de droit aux universités de Genève et de Neuchâtel articule avec nuance les attendus symboliques et politiques du problème.

Je ne peux m’empêcher d’ajouter un sou dans la musique en laissant résonner La violence et le sacré du regretté René Girard: pour la paix civile, il faut faire disparaître l’incarnation du mal. Tel le bouc émissaire d’une certaine tradition hébraïque, il faut pouvoir se convaincre que la violence s’éloigne avec l’animal tyrannique disparu on ne sait où dans le désert. Ce genre d’exorcisme fait pour chasser le diable est un phénomène assez général dans toutes les sociétés et dans toutes les familles: on oublie la faute passée, en imaginant que l’oubli l’empêchera de revenir. Mais en même temps il convient de nourrir un travail de mémoire pour nous souvenir que la tyrannie peut resurgir à tout moment. Cette seconde exigence n’est pas moins impérative que la première. Car les exemples sont nombreux de ces politiciens qui, circonstances aidant, se révèlent être des loups sanguinaires alors qu’ils ne montraient que les attraits de paisibles chiens de défense.

Montrer la mort du tyran, en revivre les dernier instant pour faire disparaître sa dépouille et son souvenir, tout en honorant le travail de mémoire, tel est le dilemme. Ce dilemme ne peut être résolu qu’en changeant de système d’interprétation (de paradigme, comme disent les gens savants), en considérant que la violence fait partie de la vie (vie et violence ont la même racine, ce que confirme toute l’histoire de la vie animale). L’on ne peut s’en débarrasser en oubliant où se cache un cadavre. Inversement, le travail de mémoire n’a rien d’un gage pour un avenir paisible. Ce qui crée pour chacun un devoir de vigilance sur ses propres pulsions, et, envers autrui, une responsabilité perpétuelle.


Suicide en direct

Une suicidiaireLe 16 janvier 2017, le site du Temps développait les conséquences médiatiques d’un suicide filmé et diffusé en direct sur Internet, le 30 décembre 2016. Une pré-adolescente de 12 ans, Katlyn Nicole Davis, s’est en effet pendue dans le jardin de ses parents. L’article du Temps met l’accent avec juste raison sur les vaines tentatives faites par la police et par divers sites Internet pour limiter -à défaut de supprimer totalement- la diffusion de cette vidéo morbide. Pour ma part, je me questionne plutôt sur la raison avancée par la jeune adolescente pour justifier son acte. Ses derniers mots, rapportés par Le Temps, sont les suivants: «Je regrette de n’être pas assez jolie. Je suis désolée pour tout, vraiment désolée, mais je ne peux pas.»

Le regret de n’être pas assez jolie traduit d’une façon évidente, me semble-t-il, autre chose: la frustration de ne pas attirer l’attention, la douleur de n’être pas entourée, la solitude ressentie au milieu de la foule anonyme des Internautes. La plupart de ceux qui se suicident laissent un message. Celui de Katlyn se coule dans les moyens de communication actuels, avec l’efficacité et l’ampleur que déplore à juste raison la journaliste du Temps. Le message de Katlyn Nicole Davis ne diffère pas fondamentalement de ceux laissés par tous ceux qui attentent à leur vie. Il est une sorte de protestation.

Il serait vain de sombrer dans une mauvaise conscience collective. En revanche, en cette occasion dramatique, il serait prudent de comprendre que la société du spectacle dans laquelle nous baignons, loin d’être un objet superficiel tout juste bon à nourrir des études psychosociologiques, nous colle à la peau. Il faudrait dire, plus exactement: en veut à notre peau. La laideur n’est peut-être pas là où Katly Nicole Davis le pensait, il n’est pas davantage dans le spectacle qu’elle a mis en scène et diffusé en direct; il est dans le personnage que la société -par médias interposés- lui a imposé.


L’histoire jugera

Aung San Suu Kyi, versus Pie XII

Aug San Suu KyiJe ne peux pas m’empêcher d’épingler l’éditorial paru le 5 janvier dernier, sur le site du Temps. L’éditorialiste accuse Aung San Suu Kyi de ne pas protester contre la persécution subie dans son pays par la minorité musulmane des Rohingyas. L’éditorialiste explique ce silence par les mêmes raisons qui ont conduit le pape Pie XI, face à la persécution des juifs durant la guerre de 1940-1945, à ne pas protester d’une voix plus forte, celle de la conscience morale. L’explication est de bon sens: la crainte d’une répression contre les masses par un gouvernement capable des pires violences (pour le cas de Pie XII le Régime Nazi, pour Aung San Suu Kyi le pouvoir des militaires encore en place en Birmanie). Le journaliste, regrettant ce silence, conclut: «Le silence de la conscience morale de la Birmanie face aux persécutions des Rohingyas peut s’expliquer. Mais le calcul –se taire face à l’innommable– a rarement été gagnant.» Le mot calcul me semble un peu trop péjoratif. De plus, il est mal venu: gagnant pour qui? gagnant pour quand? et qui en paiera le prix?

La conviction de l’éditorialiste est ici respectable; mais je crains fort qu’il oublie l’autre dimension de toute éthique publique: la responsabilité. À défaut, cette protestation journalistique n’a que le mérite de donner bonne conscience. Certes, j’applaudis à cette protestation morale; mais je suis gêné par l’autosatisfaction qui s’en dégage, autosatisfaction guère dangereuse dans le contexte helvétique, mais d’autant plus prétentieuse que cette protestation morale, comme toute éthique de conviction, se pare des plumes de l’absolu, ici en s’identifiant à l’histoire. L’éditorial épinglé apostrophe en effet Aung San Suu Kyi: « il faut oser mettre en jeu son crédit moral, même si l’on est entouré de dangers et d’ennemis mortels. Sinon, l’Histoire vous jugera sévèrement.» Cette identification moralisatrice qui se prend pour l’Histoire (avec un grand H) appelle davantage d’humilité.


Troubles économiques non garantis

Turbulence économique

Publiée deux jours avant la fin de l’année dernière (29 décembre 2016), voici une prospective économique très pédagogique publiée sur le site du Temps par un auteur qui mérite d’être nommé (Sébastien Ruche). L’auteur envisage les principaux obstacles que l’économie Suisse devra affronter: errements de la politique européenne, accentués par les chausse-trappes que sont les élections en Allemagne et en France, sans parler des négociations incertaines entourant le Brexit; éructations du futur Président des États-Unis qui ne jure que par le protectionnisme de son pays contre les menées chinoises; fureur des Chinois contre l’attentisme européen et les menaces économiques américaines; incertitudes quant au prix du pétrole soutenu par la récente décision de l’OPEP mais que la réaction des producteurs pourrait affaiblir en retour; gestion délicate de la politique monétaire helvétique coincée entre d’une part la volonté de lutter contre la hausse du francs suisse face à une dangereuse politique de la Banque centrale européenne et d’autre part la remontée des taux d’intérêt.

Tout cela n’est certes pas de la prévision (science qui prolonge les tendances présentes en priant le ciel que les circonstances ne changent pas trop); tout cela, c’est de la bonne prospective (qui ne peut pas être une science, puisque l’auteur ne peut que se hasarder sur des événements émergents, envisagés mais non mesurables. La prospective est un art difficile (surtout quand elle porte sur l’avenir, disent les humoristes). C’est pourquoi j’approuve la précaution formulée par le «chapeau» qui résume l’analyse de Sébastien Ruche: «Plongées dans l’inconnu par l’élection de Donald Trump et la perspective du Brexit, l’économie mondiale et la Suisse ne sont pas à l’abri du scénario du pire pour 2017. Sans aucune garantie qu’il se produise». Le scénario du pire, ces «fortes zones de turbulences économiques pour 2017», comme dit le titre de l’article, «n’est pas garanti». J’épingle le rapprochement de la turbulence et de la garantie. Généralement, une garantie vise à neutraliser l’incertitude. Le «pire» non garanti est un oxymore, une contradiction à l’intérieur même de l’expression. J’aimerais pourvoir dire que, ici comme en mathématiques, deux négations égalent une affirmation, et que la stabilité économique de la Suisse est garantie. Malheureusement, ce ne serait plus de l’économie. Car l’économie s’affronte au risque d’un avenir jamais totalement maîtrisé.


 

Les chroniqueurs

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Le Courrier des 23-26 décembre 2016 ne peut échapper au « marronnier » de Noël.

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Altruisme LeTps 29oct16 bae53«Selon les dernières études, l’altruisme ferait vivre plus vieux, rendrait plus heureux et même plus désirable.»

Septembre 2016

Ueli Maurer ch e1598Une partie du plan d’économies prévues pour 2017-2018-2019 par Ueli Maurer n’a pas été avalisée par le Conseil des États...

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32 Crainte salutaire df069La récente conférence de presse de Swissmem est reflétée sur le site du Temps (30 juin 2016) en une formule lapidaire...

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27 Inculturation scolaire 89da8En termes lapidaires, le quotidien lyonnais Le Progrès relate un problème de société relatif à l’éducation helvétique (26 mai 2016).

 

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21 image vacances de Pâques 7f634Une diatribe s’est élevée autour de la date des vacances scolaires dites « de printemps »...

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Pariant sur un rejet massif de l’initiative « Pour un revenu de base inconditionnel », l’auteur d’un blog paru dans Le Temps du 25 mars 2016 en profite pour épingler tous azimuts les dérives du système capitaliste...

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Le supplément culture du Temps centre sa première page du samedi 27 février sur « la civilisation de la distraction ».

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Le dernier rapport de Transparency International « sur la perception de la corruption » fait état d’un léger progrès (La Croix du 28 janvier 2016).

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 logos presse 24a03Retrouvez les six premiers mois de la chroniques d'Etienne Perrot sj de l'année 2015 ou l'art d'épingler les petites phrases d'apparence anodine qui ne sont pas si banales que ça !

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